Stefan Bucher, Tamkang University, Taiwan

Mondialisation et violence structurelle

http://www.inter-disciplinary.net/ati/violence/v5/bucher%20paper.pdf

Dans un article rédigé pour une conférence sur Les Cultures de la violence à l’Université d’Oxford en 2004, dont les Actes publiés sous le titre Cultures of Violence (Jonathan E Lynch and Gary Wheeler, ed.) http://www.inter-disciplinary.net/publishing-files/idp/eBooks/cov5%20v1.7.pdf Stefan Bucher soulève la question de la violence structurelle qui serait portée par la mondialisation.

Il part de la définition de la violence proposée par le chercheur norvégien Johan Galtung qui considère qu’on peut parler de violence lorsque l’un des besoins fondamentaux de l’humanité est enfreint et violé : la survie d’un individu, son bien-être physique et son identité personnelle, la liberté de choisir entre diverses options. Mais aussi la volonté d’influencer des gens de telle sorte qu’ils ne peuvent vivre de la façon qu’ils souhaitent. Il faut donc distinguer le mal que peut produire la nature de la violence qui résulte de l’action humaine (culture). La violence structurelle est inscrite dans les structures et les institutions humaines et se traduit par une privation de besoins humains fondamentaux qui pourrait être évitée ou dans la distribution inégale des ressources.

Bucher analyse la relation entre violence structurelle et violence directe rappelant qu’Aristote avait déjà souligné que la pauvreté peut engendrer la révolte et le crime.

L’idéologie du libre marché et de la concurrence illimitée provoque l’augmentation des conflits. La mondialisation conduit à l’homogénéisation culturelle qui voit les gens à travers le monde à identifier la bonne vie avec les produits de consommation, les films d’Hollywood et les valeurs occidentales d’individualisme et de consumérisme. La séduction des normes occidentales entraîne la désintégration des sociétés traditionnelles.

L’expansion rapide du marché provoque la conversion à une agriculture de production orientée vers le marché au détriment d’une économie de subsistance. Elle provoque aussi l’accroissement des inégalités que les gouvernements ne peuvent plus compenser.

L’hégémonie militaire comporte une violence structurelle puisque la superpuissance chercher à faire du marché un ordre absolu au profit du capitalisme qui régit la production d’armes.

Par-delà ces considérations classiques, Bucher adopte une perspective originale en évoquant la violence linguistique découlant de l’expansion mondiale de l’anglais. Contrairement au latin, l’anglais s’impose comme langue globale universelle fonctionnelle, par-delà les fonctions limitées (commerce, religion) du passé et jusqu’aux parties les plus éloignées du monde, à la fois sur le plan linguistique et culturel.

L’anglais est devenu une ressource exportable qui confère un avantage aux pays de langue anglaise et notamment aux films, vidéos, musiques produits dans cette langue. Il en découle une inégalité dans la communication entre ceux dont l’anglais est langue maternelle et les autres. Ce qui peut entraîner une discrimination linguistique et sociale, voire une « colonisation des esprits » devant ce que certains auteurs qualifient de « néo-colonialisme » ou « d’impérialisme linguistique ». À quoi s’ajoutent des avantages économiques très importants : l’enseignement de l’anglais est une affaire de plusieurs milliards de dollars au bénéfice de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis.

Les inégalités provoquées par la mondialisation se manifestent aussi dans le domaine linguistique où l’on constate l’émergence d’un « centre » anglophone par rapport à la périphérie des autres langues, désignée par l’acronyme LOTE (Languages Other Than English). Cette dynamique se traduit dans le flux déséquilibré d’information et de produits médiatiques et culturels en provenance des pays du « centre » vers ceux de la périphérie : tout ce qui est écrit et produit dans le centre anglophone est accessible dans la périphérie, mais les produits de la périphérie atteignent rarement le centre. Comme si l’on prenait pour acquis que « tout ce qui est important est traduit en anglais » ou encore que « si ce n’est pas traduit, ce n’est pas important ». Autre exemple : 80% des films projetés en Europe occidentale viennent de Californie ; 2% des films vus en Amérique du Nord sont d’origine européenne !

Si l’on se réfère à la Déclaration universelle sur la diversité culturelle adoptée par l’Unesco en 2001, la diversité culturelle est aussi nécessaire à l’humanité que la biodiversité à la nature. Dans cette perspective, il faut rappeler ce que Sapir et Whorf soutenaient : une langue n’est pas un simple instrument de communication qui pourrait être changé facilement, elle exprime une vision du monde et une culture. Dans cette perspective, la promotion agressive de l’anglais menace les droits linguistiques de ceux qui parlent une autre langue.

Afin d’humaniser la mondialisation et de créer un ordre linguistiqu9e mondiale équitable, Bucher propose les mesures suivantes :

- faire contre-poids au marché qui est un mécanisme arbitraire et non-équitable ; - affirmer le droit à la langue maternelle et à une langue officielle (pour les minorités) ; - liberté face à l’imposition d’un changement linguistique ; - établir des obligations linguistiques dans les systèmes éducatifs.

Bucher voit là des pistes pour assurer une mondialisation anti-hégémonique et susceptible de valoriser les différentes langues et cultures qui ne seraient pas réduites à leur valeur marchande. Il envisage une version linguistique de la Taxe Tobin imposée aux monolingues et dont le produit pourrait servir à soutenir ceux qui apprennent une autre langue ainsi que les services linguistiques (traduction, interprétation…).

Commentaire :

On pourra trouver ces propositions bien timides en regard des forces en présence et à la dynamique des langues mondiales si bien analysée par Abram de Swaan dans son ouvrage Words of the World, 2001.

L’analyse pourrait être complétée en se référant au concept de sécurité sociale et culturelle développé par Ole Waever, Societal Security : the Concept, 1993.

Il serait utile de relire l’article « In Praise of Cultural Imperialism ? » dans lequel David Rothkopf souligne qu’il est dans l’intérêt stratégique des États-Unis d’étendre leur contrôle sur la société de l’information et de veiller à ce que les normes établies et la prévalence de l’anglais. (David Rothkopf, "In Praise of Cultural Imperialism?" Foreign Policy, Number 107, Summer 1997, pp. 38-53 http://www.mtholyoke.edu/acad/intrel/protected/rothkopf.html )

Ces éléments devraient inciter à la réflexion ceux qui semblent croire qu’il n’y a pas de conséquence importante à écrire, produire et travailler en anglais plutôt que dans sa propre langue. Peut-être conviendrait-il de rappeler aux publicitaires, aux chercheurs, aux producteurs et aux responsables éditoriaux qu’au-delà de leur intérêt personnel, ils ont une responsabilité sociale qui n’est pas marginale.