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LA FRANCOPHONIE: L'UNE DES REPONSES A LA MONDIALISATION CULTURELLE?  

 La francophonie des arts et de la création

Bucarest - 23 septembre 2006

Contribution de Joëlle Farchy

La francophonie outil de promotion du pluralisme culturel ?
Un point de vue d'économiste

La culture a intéressé très tardivement les économistes longtemps convaincus qu'il s'agissait d'activités trop atypiques par rapport aux lois générales du capitalisme. Les premiers économistes comme l'américain William Baumol, dont les travaux précurseurs remontent aux années 60, s'intéressent à la culture dans une perspective d'économie publique pour justifier le besoin de subventions de ces secteurs. A partir des années 80 c'est à une toute autre approche que l'on assiste en termes d'économie industrielle; l'accent est mis non sur les pertes liées à la culture mais sur la manière dont elle devient un élément moteur des économies de la connaissance. Une étude réalisée par la Commission européenne en 2006 évalue le poids des activités culturelles à 2,6 % du PIB de l'Union et plus de 5 millions d'emplois. En même temps, la dimension symbolique de la culture en fait un enjeu qui dépasse largement son poids dans le PIB. La culture a donc acquis un statut ambigu, à la fois au cœur des transformations du capitalisme et en même temps marchandise souvent considérée comme spécifique qui ne devrait pas être livrée aux seules lois du marché. Cette ambiguïté a alimenté les débats sur " l'exception " et la " diversité culturelle " à partir du début des années 90.

1 - Pourquoi défendre un objectif de diversité culturelle ?

On peut trouver au moins 3 catégories d'arguments très différents pour justifier la défense de la diversité culturelle :

  • Dès les années 30, les économistes ont mis en avant l'idée que la diversité est un objectif à atteindre en partant du consommateur qui trouve intérêt à la plus grande variété possible de l'offre à sa disposition et que le marché, livré à lui-même, ne fournit pas une offre assez diversifiée au regard de ce qui maximiserait la satisfaction des consommateurs. Ceci concerne la culture mais également n'importe quel bien économique.
  • Les industries culturelles ont, de plus, des caractéristiques propres : des coûts fixes élevés sont engagés pour la production de prototypes soumis à un aléa important de réussite ou d'échec. Pareilles caractéristiques poussent ces industries, lorsqu'elles agissent dans un univers marchand de recherche de rentabilité, à des stratégies particulières de gestion du risque (star system, structure d'oligopole, intégration verticale entre production et distribution…) a priori peu favorables à la diversité et plus à la standardisation.
  • Enfin, est souvent avancé l'argument souvent à l'effet que la culture est une marchandise économique différente des autres parce que plus que des marchandises, ce sont des valeurs, une certaine vision du monde qui circulent à travers les écrans de télévision, de cinéma ou d'ordinateurs. La diversité culturelle renvoie au respect d'identités et d'opinions diverses.
  • Défendre une forme de diversité culturelle, c'est donc souscrire à l'idée que la demande du public d'un coté, la fragilité économique de valorisation des industries d'un autre coté, et enfin la nature duale - culturelle et économique - de ces activités justifient qu'elles ne puissent être livrées aux seules lois du marché.

    Cet objectif de défense de la diversité culturelle a fait l'objet depuis quelques années d'un étonnant consensus; le véritable débat ne porte pas en fait sur l'objectif lui-même mais sur les moyens d'y parvenir. Au cours des 20 dernières années deux moyens principaux ont été mis en place dans des contextes a priori très différents : la politique d'exception culturelle en 1994 dans le cadre de l'OMC (Gatt) et un instrument juridique inter - national en 2005 dans le cadre de l'Unesco. Malgré leurs différences et même si la Convention de l'Unesco constitue une avancée politique certaine, ces deux moyens ont un point commun extrêmement important : ces projets s'inscrivent dans une logique inter - nationale et considèrent les politiques publiques nationales comme le principal moyen d'assurer la diversité.

    2 - Or ces politiques culturelles nationales sont limitées

    Il ne s'agit pas de dénigrer la pertinence et l'utilité des politiques publiques de soutien à l'audiovisuel (puisque en fait derrière la notion générale de " diversité culturelle ", c'est essentiellement de cela qu'il est question, les enjeux économiques les plus importants se trouvant dans ce domaine). Pour partager ou échanger des œuvres au niveau international, encore faut il que celles-ci soient produites au niveau national. Mais …

    - Ces politiques sont limitées à un petit nombre de pays

    Pour un grand nombre d'autres pays, pour des raisons différentes, les enjeux culturels ne sont pas perçus comme centraux. C'est le cas de pays en développement qui considèrent ces enjeux marginaux ou qui n'estiment pas avoir les moyens de jouer un rôle significatif puisque les politiques de soutien aux industries culturelles sont rares dans ces pays. Les nouveaux entrants de l'Union européenne n'ont pas non plus de structures de production suffisantes à défendre pour se sentir concernés par ces enjeux.

    - Ces politiques sont appuyées par des montants financiers limités

    Les pays européens ont consacré pendant l'année 2002, 1,2 milliard d'euros - dont 492 millions par la France - au soutien au cinéma et à l'audiovisuel. Quand on sait que le seul budget de marketing pour les blockbusters tourne autour de 10 milliards $, il y a de quoi relativiser l'importance de l'aide publique, sans la dévaloriser pour autant.

    - Ces politiques sont limitées face à un certain nombre de bouleversements économiques qui influencent véritablement (de manière d'ailleurs parfois contradictoire) la diversité culturelle; elles apparaissent souvent comme une sorte de ligne Maginot dérisoire.

    Nous pouvons identifier au moins quatre de ces grands bouleversements économiques : l'intensification et le déséquilibre des échanges culturels internationaux, la concentration et l'intégration verticale des groupes de communication, la numérisation des industries de contenus, l'instrumentalisation des droits de propriété intellectuelle.

    Ces évolutions économiques ne poussent pas obligatoirement à la standardisation et à l'absence de diversité; les effets des mutations en cours sur la diversité culturelle sont multiples et contradictoires :

  • Les échanges internationaux déséquilibrés favorisent les cultures dominantes tout en exacerbant la conscience de la diversité du monde et les pôles de résistance.
  • Quelques groupes surpuissants alimentent la planète de productions lancées à grands renforts de campagnes promotionnelles tout en s'adaptant à des demandes locales hétérogènes (la " glocalisation ") et en se ressourçant auprès de producteurs indépendants innovateurs.
  • Le numérique provoque un enrichissement sans précédent de l'offre globale mais entraîne une concentration inédite des pouvoirs de contrôle d'accès au profit de nouveaux opérateurs.
  • Les droits de propriété intellectuelle, actifs stratégiques pour alimenter les réseaux de diffusion et assurer l'avenir de la création, censés protégés la diversité culturelle à long terme, sont parfois instrumentalisés au profit d'un renforcement de la concentration économique.
  • Au-delà de ces contradictions, les vraies batailles pour la diversité culturelle se jouent ailleurs que dans les régulations classiques, sectorielles et nationales.

    Ces politiques sont limitées car la quête d'identité, moteur constant de l'histoire, ne coïncide pas toujours avec les frontières étatiques. Ils peuvent se faire sur des bases essentiellement religieuses (les musulmans), ethnique (les kurdes, les basques) ou linguistique (les francophones).

    Des politiques purement nationales deviennent donc inopérantes lorsque les forces économiques d'un côté, les forces identitaires de l'autre, s'affranchissent largement du cadre des rapports inter - étatiques. Elles ne permettent pas de traiter les dimensions extranationales de la diversité culturelle qui leur échappent. Le rôle assumé par l'Etat au niveau national n'a en effet pas d'équivalent au niveau mondial et la seule coopération inter - étatique ne semble pas à même de résoudre l'ensemble des problèmes posés.

    Quelle régulation inventer dès lors pour répondre à des enjeux extra - nationaux ?

    3 - La francophonie, un modèle d'expérimentation d'un projet de pluralisme culturel

    Pour promouvoir des choix politiques, la francophonie pourrait sans conteste être un lieu d'expérimentation tout à fait privilégié, moyen de promotion d'un véritable pluralisme culturel assumé comme politique volontariste et non d'une diversité culturelle qui relève du simple constat.

    Pour assumer ce rôle, le principal atout de francophonie est d'être elle même reflet d'identités multiples; au delà d'une multitude d'États, les citoyens de la francophonie peuvent être européens ou africains, protestants ou musulmans, bretons ou wallons…

    Mais beaucoup d'écueils restent encore à surmonter :

  • ne pas confondre défense d'intérêts économiques et promotion du pluralisme culturel
  • L'exception culturelle comme la Convention restent muettes sur la question centrale de la concentration économique. Elles peuvent conduire à défendre une politique de préférence nationale et la constitution de champions nationaux dans une logique de compétitivité qui ne mène pas nécessairement à favoriser la diversité des identités locales. Le fameux patriotisme économique qui agite tant le monde politique français et dont on voit mal le sens véritable pour des groupes transnationaux pose plus de problèmes encore en matière culturelle; dans l'audiovisuel, l'objectif n'est pas seulement de permettre aux entreprises de fabriquer des images francophones (seuls des avantages industriels seraient alors attendus) mais surtout de leur permettre de produire des images différenciées de celles proposées de façon dominante par les États-Unis.

  • ne pas confondre défense d'intérêts politiques et promotion du PC
  • La francophonie ne peut être une simple zone de maintien de l'influence de la France dans le monde. Plus que le combat de la langue en tant que tel, un autre combat vise à faire de la francophonie un levier de promotion du pluralisme culturel, c'est à dire des choix de ce que francophones veulent faire ensemble; pour l'heure, les francophones lisent, écoutent, regardent très peu les écrits, les sons et les images les uns des autres.

    Le plus gros défi est d'être un modèle de respect des autres et d'ouverture, zone spécifique d'échanges et de découvertes. L'objectif est de parvenir à un juste équilibre afin à la fois de préserver les identités locales et aussi de permettre à la communauté de s'enrichir par l'ouverture aux autres cultures du monde. Respecter les différences culturelles peut présenter aussi le risque de l'enfermement, du repli communautariste.

    Pour atteindre cet objectif, tous les acteurs doivent engager leur responsabilité y compris financière (entreprises, institutions, syndicats …) ; si un tel projet n'est porté que par les États de la francophonie, le risque est de retomber dans les travers évoqués des politiques publiques nationales.

    En débattre sur le FORUM »


    » Lire les autres contributions :

    Première table ronde : La Francophonie des arts et de la création

    Pierre-Jean BENGHOZI - Dora BOUCHOUCHA - Dan BURLAC - Joëlle FARCHY - Luc JABON - Jean-Pierre LANG - Nicole OTTO - Bernard MIYET - Philippe OLIVIER - Céline THONGSAVATH
    Nicole OTTO : Compte-rendu

    Deuxième table ronde : La Francophonie de l'information et des médias

    Bernard CASSEN - Michel CERDAN - Béatrice COMANESCU - Dominique GALLET - Henry INGBERG - Alexandre LÉVY - André de MARGERIE - Yvon THIEC
    Christophe GERMANN : Compte-rendu

    Troisième table ronde : La Francophonie, acteur géoculturel

    Claude FISCHER - Christophe GERMANN - Ahmet INSEL - Abdoulaye E. KANE - Jean MUSITELLI - Joseph PARÉ - Jean TARDIF - Maria Alvès TROVOADA - Pierre-André WILTZER

    Rapport de synthèse, par Pierre-Jean BENGHOZI


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