De manière spontanée, on pourrait estimer que le monde francophone constitue un espace idéal pour la circulation des artistes et des œuvres ainsi que pour garantir la diversité dans la production et la diffusion.
Le paradoxe qu'il faut rencontrer résulte d'un fléchissement dans la pratique internationale du français - y compris dans les organisations internationales - et ce au moment où le nombre de demandes d'affiliation à l'OIF augmente.
Cela signifie que l'espace francophone représente un lieu de référence intéressant sur le plan politique, même si son poids dans les grands débats politiques reste encore limité. L'usage de la langue française dans la création artistique doit fournir la trame de ce maillage francophone à vocation intercontinentale.
1. Nous constatons dans l'univers francophone de la création plusieurs mouvements contradictoires qui peuvent créer des tensions, voire des ruptures ou au contraire permettre de rebondir vers de nouvelles perspectives :
dans le domaine des industries culturelles, la concentration économique se poursuit, amenant de plus en plus un formatage des œuvres et ce au moment où la diversité culturelle se révèle plus vitale que jamais pour la création. Ce phénomène se traduit par le fait qu'au moment où de grands groupes économico-culturels se constituent, simultanément des initiatives nouvelles apparaissent dans les marges ou les niches, accueillant des initiatives qui ne trouvent pas leur place dans les courants culturels dominants.
Face à la concentration économique du secteur des industries culturelles, il convient que les artistes et les créateurs puissent s'organiser en réseaux, en syndicats, en regroupements… pour éviter que leurs interventions soient dispersées et isolées, sans aucun impact, à part peut-être la clameur de l'une ou l'autre personnalité artistique internationalement reconnue.
Les espaces géoculturels s'entrecroisent et se chevauchent. Pour un pays comme la Belgique, composé de plusieurs Communautés, il y a appartenance et référence essentiellement à la francophonie et à l'Europe. De ces entrecroisements d'identités ou d'espaces géoculturels surgissent des initiatives originales, mobilisant des collaborations plurielles, qui peuvent donner aux réseaux des créateurs, des producteurs et des éditeurs des espaces souples, en rebond. Il s'agit de tracer sans relâche de nouvelles frontières à l'espace culturel et à l'espace de création.
L'OIF apparaît comme un catalyseur exerçant une force centripète d'adhésion formelle dont on peut espérer qu'elle devienne de plus en plus centrifuge en termes d'action et de définition de positions solidaires. Le défi est de combiner la compacité et la visibilité de la langue française, de la présence artistique francophone avec l'extension aux Etats pratiquant partiellement le français, extension qui risque de provoquer la dilution... Encore une fois, c'est par rapport à ces phénomènes que la mise en place de réseaux actifs de complicité et de collaboration entre les créateurs prennent tout leur sens, peuvent vivre et évoluer en constituant un réservoir d'inspiration culturelle pour les industries culturelles.
La création des réseaux permet de dépasser le face à face Nord / Sud. La francophonie a cette caractéristique de réunir les Etats industrialisés du Nord avec les pays en voie de développement du Sud. Il incombe aussi aux pays du Sud de créer leurs propres espaces régionaux pour sortir de la juxtaposition des isolements. Il est de la responsabilité de chaque État - et en particulier de ceux du Nord - de créer les canaux de diffusion, de ménager les ouvertures et les appels d'airs à la création extérieure, mais ceci ne sera praticable qu'à partir du moment où les réseaux de créateurs eux-mêmes feront pression pour que de telles initiatives soient prises.
Cette démarche est bien ce qui différencie l'universalité de l'uniformité.
2. La francophonie de l'information et des médias
La mise en place de banques de données francophones, qu'il s'agisse de l'édition écrite ou de la production audiovisuelle, apparaît comme prioritaire pour détecter tout ce qu'offre l'univers de la création audiovisuelle.
La plupart du temps nos productions francophones, aussi bien du Nord que du Sud, sont confrontées à la marginalisation. Il est difficile de demander à voir ce qu'on ignore… L'irruption du numérique ouvre des possibilités extraordinaires mais suppose que des efforts soient mis en commun pour nourrir ces banques de données et les rendre accessibles aux utilisateurs.
La combinaison des accords de coproduction entre États a fini par créer des réseaux de relations et de complicité qui respectent l'originalité de chaque œuvre. À propos des coproductions européennes on les avait qualifiées d'" Europudding ", ce qui signifiait péjorativement qu'on créait des œuvres brassant des ingrédients venant des différents Etats coproducteurs en faisant perdre toute singularité et toute saveur au résultat final. On constate heureusement que de plus en plus ces coproductions internationales s'appuient sur des projets bien identifiés, qui gardent leur originalité tout en combinant les apports des coproducteurs venant de pays différents.
Dans les relations Nord-Sud, le constat peut même être prolongé par le fait que des productions considérées comme " majoritaires" dans le Nord se passent en réalité dans un pays du Sud voire sont réalisées par un réalisateur du Sud. Ceci montre concrètement qu'il est possible d'entrer dans une démarche d'envergure internationale tout en respectant le principe de pluralisme culturel qui fait la richesse de la création, y compris dans les médias.
Dans le domaine audiovisuel, la notion de réseau occupe une fois de plus une place déterminante. Nous sommes plus avancés dans ce secteur que dans d'autres industries culturelles.
Les chaînes publiques, qu'il s'agisse de radio ou de télévision, sont regroupées depuis longtemps dans l'espace francophone par des associations professionnelles qui échangent les programmes ou initient des coproductions. Ceci est possible grâce aux missions confiées aux radios et aux télévisions de service public qui permettent de leur donner cette ambition de collaboration et d'échange, tout en respectant impérativement leur liberté d'expression.
Ce n'est pas par hasard que le Traité de l'Union européenne comporte le Protocole de La Haye qui a reconnu officiellement la nécessité des chaînes publiques qui ont une mission d'intérêt général. Et ce au moment où disparaissent la plupart des monopoles publics, notamment dans le domaine des télécommunications.
La chaîne de télévision TV5 Monde représente un modèle intéressant de coopération francophone intergouvernementale. Cette chaîne internationale est sans doute une des vitrines les plus manifestes de la francophonie, en développant un travail d'information nourri par les chaînes de télévisions partenaires, en produisant son information propre et en accueillant des émissions originales aussi bien que des émissions confiées par les différentes chaînes partenaires.
Le soutien financier à TV5 provient des Gouvernements bailleurs de fonds qui sont la France - qui joue un rôle majeur - le Québec, le Canada, la Suisse, la Communauté française de Belgique et pour le Sud le Sénégal.
Une des caractéristiques de TV5 est de diffuser des programmes produits dans les pays du Sud avec l'aide notamment du CIRTEF. L'adaptation aux différentes zones géoculturelles fait que la grille des programmes peut être décrochée pour l'Afrique, l'Asie et les États-Unis ou l'Amérique du Sud en tenant compte des spécificités de ces différentes zones.
C'est un modèle d'initiative multilatérale mais qui reste fragile dans son financement. Les récentes déclinaisons en ligne grâce à Internet permettent de donner une extension accrue aux programmes et de les décliner de manière à ce qu'ils puissent être appelés à la demande ou servir de supports pédagogiques à l'apprentissage du français pour les adultes ou dans les écoles.
Dans le domaine du cinéma, le cinéma francophone existe et existe bien. Il est particulièrement visible dans des événements exceptionnels comme le Festival International du Film Francophone à Namur.
A côté du réseau classique des salles de cinéma commerciales ou des salles de cinéma d'art et d'essai, les festivals apparaissent de plus en plus comme des temps forts permettant de voir des œuvres que les circuits de diffusion classique ne donnent pas l'occasion d'apprécier, créant ainsi une espèce de troisième réseau de diffusion s'ajoutant aux salles commerciales et aux salles d'art et d'essai.
La combinaison des accords de coproduction crée de nouvelles approches et de nouvelles ouvertures. Chaque coproduction permet de diffuser dans l'espace qui est celui du pays coproducteur. Mais ces accords ne fonctionnent qu'à la mesure des collaborations effectives qui sont nouées entre les producteurs et les créateurs de différents pays. Ces collaborations permettent de dépasser le moment d'un seul film ou d'une seule œuvre pour s'engager dans des trajectoires où les uns et les autres, alternativement, ont la possibilité de créer leur univers.
Nous devons combiner les facteurs suivants qui sont à portée de concrétisation :
- TV5 en tant que réseau de télévision, outil essentiel de diffusion internationale et d'accueil de programmes originaux ;
- le réseau des salles, comme l'Union européenne l'a fait dans le programme Média, avec le réseau Média-salles. Un soutien similaire à la diffusion de films francophones pour les salles qui s'y engagent pourraient être organisées ;
- les festivals donnant une place aux films francophones donnent les coups de projecteur permettant de sortir de la grisaille ou de l'anonymat des œuvres qui seraient condamnées à y rester en pariant sur le fait qu'à partir des festivals la diffusion vers les salles et les télévisions sera encouragée ;
- la création d'associations professionnelles actives de producteurs et de réalisateurs de l'espace francophone pour avoir des interlocuteurs organisés capables de débattre et d'élaborer des propositions positives avec les pouvoirs publics...
- la contribution financière de nouveaux opérateurs non linéaires pour les créations originales.
Le moment est sans doute venu de créer, lors des fêtes de la francophonie, une journée du cinéma francophone mobilisant salles, télévisions et sites internet pour mettre en évidence des films francophones et attirer l'attention des spectateurs vers cet espace géoculturel qui doit pouvoir s'incarner.
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Première table ronde : La Francophonie des arts et de la création
Pierre-Jean BENGHOZI -
Dora BOUCHOUCHA -
Dan BURLAC -
Joëlle FARCHY -
Luc JABON -
Jean-Pierre LANG -
Nicole OTTO -
Bernard MIYET -
Philippe OLIVIER -
Céline THONGSAVATH
Nicole OTTO : Compte-rendu
Deuxième table ronde : La Francophonie de l'information et des médias
Bernard CASSEN -
Michel CERDAN -
Béatrice COMANESCU -
Dominique GALLET -
Henry INGBERG -
Alexandre LÉVY -
André de MARGERIE -
Yvon THIEC
Christophe GERMANN : Compte-rendu
Troisième table ronde : La Francophonie, acteur géoculturel
Claude FISCHER -
Christophe GERMANN -
Ahmet INSEL -
Abdoulaye E. KANE -
Jean MUSITELLI -
Joseph PARÉ -
Jean TARDIF -
Maria Alvès TROVOADA -
Pierre-André WILTZER
Rapport de synthèse, par Pierre-Jean BENGHOZI