Francophilie et francophobie turques
La Turquie n'est pas un pays naturellement francophone, ni d'ailleurs anglophone. N'ayant pas connu la colonisation, la société turque n'a pas l'expérience d'une langue étrangère officielle ou d'une langue étrangère couramment pratiquée par une partie importante de la population. Or, en Turquie, comme dans la plupart des pays moyennement développés, la société attache une importance primordiale à la connaissance d'une, voire de plusieurs langues étrangères. Le clivage du système d'enseignement, aussi bien dans le secondaire que dans le supérieur, est assis sur l'apprentissage et la pratique des langues étrangères. Naturellement, la tendance générale en Turquie, comme partout ailleurs, est de donner la priorité à l'anglais. Néanmoins, grosso modo jusqu'à la fin du siècle écoulé, le français était perçu en Turquie, notamment parmi les jeunes diplômés des établissements élitistes, comme un atout de diversification dans un monde où la connaissance de l'anglais ne permet plus de se distinguer. Mais depuis quelques années les choses semblent aller dans le sens opposé.
L'une des plus importantes chaînes d'information turques - et la plus prestigieuse - a diffusé en direct, avec traduction simultanée, l'intégralité des débats à l'Assemblée nationale, en France, sur la proposition de loi concernant la pénalisation de la négation du génocide arménien. Au même moment, l'immense majorité des Français ignorait probablement l'existence d'un tel débat dans leur pays. Certes, les deux situations sont peu comparables. Les Turcs sont directement concernés par le sujet, alors qu'il s'agit pour les Français d'une joute parlementaire parmi tant d'autres. Mais si un tel débat avait lieu dans un autre pays européen, par exemple au Parlement italien ou danois, il n'aurait pas attiré la même attention et déclenché la même passion en Turquie. La France est un pays à l'égard duquel la grande majorité des Turcs est loin d'être indifférente. C'est pourquoi la perception de la France chez les Turcs bascule facilement, au gré des événements, de l'attrait à la répulsion.
Il existe en Turquie une vieille tradition francophile. Il s'agit surtout d'une francophilie véhiculée par la maîtrise de la langue française. Face à la domination massive et incontournable de l'anglais, la francophonie représente, avec une dizaine de lycées publics et privés et une université publique francophone, une petite minorité au sein de la société comme au sein de l'élite. Elle vit surtout sous le signe des grandeurs d'antan, de l'époque où le français était la langue diplomatique et culturelle internationale. À certaines occasions - il faut reconnaître qu'elles sont de plus en plus rares -, comme par exemple avant la seconde guerre contre l'Irak, elle devient aussi le porte-drapeau de la résistance contre la domination politique et culturelle anglo-saxonne. Mais cela ne dure souvent qu'un tout petit instant.
Face à ces francophiles prennent place principalement des anglophones, dont la plupart manient l'anglais international. Ceux-là sont rarement de fervents anglophiles. En tout cas, pas à la manière des francophiles. D'une part, le public anglophone est bien plus vaste et plus varié, d'autre part, l'anglophonie est polycentrée, avec la Grande-Bretagne d'un côté et les États-Unis de l'autre. Les anglophones probritanniques peuvent être de fervents antiaméricains. Sont-ils des francophobes ? Pas plus que la moyenne de la société turque.
Aussi étrange que cela puisse paraître au premier abord, c'est la francophobie qui domine aujourd'hui au sein des francophones. En effet, les membres de ce groupe relativement petit, se situant plus dans la classe moyenne que dans la classe supérieure, ne se reconnaissent pas dans les choix politiques de la France d'aujourd'hui et observent avec inquiétude les signes de ce qu'ils perçoivent comme un déclin de la grandeur de la France. C'est surtout le décalage entre ce que la France a présenté fièrement pendant des décennies comme le modèle français à imiter, en gros le centralisme, la laïcité rigoureuse et l'unicité du peuple comme de l'identité nationale, et le modèle qu'elle préconise sans conviction aux pays candidats à l'UE, qui déboussole la plupart des francophones turcs, notamment ceux qui ont dépassé l'âge moyen. Ils se sentent trahis. D'ailleurs les représentants officiels de la France travaillant en Turquie avouent facilement leur désarroi à ce sujet. D'où une réaction contre la France d'aujourd'hui, notamment contre ses hommes politiques, ses institutions et les expressions discordantes de la société civile. C'est une réaction de dépit et de nostalgie. " Ah ! Le temps du général de Gaulle ", entend-on dire le plus souvent parmi les francophones qui ont connu l'époque glorieuse de la " France rayonnante ". Pour beaucoup d'entre eux, cette amertume devant le spectacle d'un pays qui n'a plus les moyens de tenir son rang exprime aussi le déclin relatif de leur propre statut au sein de la société turque.
Si cet accent nostalgique est naturellement absent parmi les plus jeunes, la réaction antifrançaise n'y est pas moins vigoureuse au gré des événements. Dans le match de football contre l'Espagne, lors de la Coupe du monde, ces jeunes francophones soutenaient souvent l'Espagne. Pour eux, la France est surtout le pays qui dit sournoisement non à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne et aussi à leur demande de visa.
Les francophiles turcs sont, dans leur grande majorité, de fervents laïques et des nationalistes modérés. Ils sont surtout des admirateurs des " principes d'Atatürk " et des souverainistes refoulés. Ce qui rend leur position proeuropéenne ambivalente. Ils sont animés d'un autoritarisme civilisateur. D'où la présence massive parmi eux de partisans d'une conception plutôt militante de la laïcité. En résumé, pour ces francophones turcs d'âge moyen, la France de la IIIe République comme la Turquie des années 1930 constituent l'âge d'or.
D'où l'incompréhension qu'ils manifestent bruyamment devant les " trahisons " émanant de la France d'aujourd'hui contre cet idéal commun. À côté de la décentralisation, de la régionalisation, des transferts de souveraineté, des choix qui touchent les budgets des postes diplomatiques et la qualité des petits fours des réceptions, il y a aussi les monuments érigés en France pour commémorer le génocide et la loi sur la reconnaissance du génocide arménien qui est perçue comme un tournant décisif. À cette liste de mécontentements s'est ajoutée la stupeur suscitée par la décision prise, en avril 2004, lors du congrès de l'UMP de ne plus soutenir la candidature de la Turquie et par la commune instrumentalisation du cas turc dans les manœuvres électorales avec les affiches disant " Non à la Turquie ! " tapissant les murs de France.
L'inscription de la société française dans le bouclier anti-adhésion de la Turquie pèse lourdement sur le cœur des francophones turcs. Bien plus, en tout cas, que la farouche hostilité autrichienne. Pour se prémunir des accusations d'antipatriotisme face aux multiples assauts " antiturcs des Français ", les Turcs francophones se placent parfois avec véhémence en tête des manifestations antifrançaises.
Au-delà de ces effervescences épisodiques, un francophone turc est quelqu'un qui doit également vivre sa francophilie dans un perpétuel tiraillement entre les discours tenus par une partie des français annonçant leur admiration de la Turquie et des Turcs ainsi que de leur ferme conviction de sa place dans l'Europe, et ceux qui sont tenus par d'autres, de plus en plus nombreux ces derniers temps ou en tout cas plus bruyant, sur les fondements culturels et géographiques de l'Europe qui placent la Turquie au-delà des frontières européennes ou sur l'impérieuse nécessité de la reconnaissance du génocide arménien. Le fait qu'aujourd'hui la France officielle joue, malgré les efforts de Jacques Chirac qui semblent aller dans le sens opposé, le chef de file des pays membres de l'UE qui s'efforcent à décourager l'enthousiasme européen des habitants de la Turquie pèse inévitablement dans la montée de la francophobie au sein de la société. Dans ces circonstances, les francophones turcs deviennent probablement les plus farouches francophobes et partagent volontiers la perception courante qui circule dans le monde entier sur la France et les Français : un pays agréable à vivre, habité par des grincheux et des pédants.
À côté de ces sautes d'humeur liées aux soubresauts de la conjoncture politique, il est vrai qu'aujourd'hui, pour un turc francophone, non seulement en matière d'options politiques et de modèle de société, mais aussi sur le plan du rayonnement culturel, la France n'est plus ce qu'elle était. Il devient de plus en plus difficile d'aligner, à côté des grands penseurs, des grands hommes de lettres d'autrefois, de nouveaux noms. Est-ce la manifestation de la dépréciation courante du présent au profit de l'enchantement du passé chez les francophones vieillissants ? C'est fort probable. Mais il est également vrai que l'on entend trop souvent des expressions d'irritation contre les Français de la part des étudiants revenant d'un séjour en France. La société française leur semble, depuis quelques années, bien trop frileuse, introvertie et égocentrée. Est-ce l'effet du vieillissement de la population ou de l'embourgeoisement des centres villes françaises, notamment de Paris ? En tout cas, on entend beaucoup moins qu'autrefois, en Turquie, des jeunes exprimant leur admiration de la musicalité de la langue française même s'ils ne comprennent pas la langue. Comme ni la langue ni sa musicalité n'ont changé, faut-il rechercher la réponse de ce désamour dans la dégradation de l'image sociétale ou civilisationnelle véhiculée par le français ?
On continue à rencontrer la francophilie non francophone au sujet de la gastronomie française, du cinéma français parmi une poignée d'intellectuels cinéphiles et des chefs d'œuvres littéraires d'antan ou des grands monuments de la pensée. Il y a aussi l'image surdimensionnée de Paris qui domine la perception de la France. L'enchantement devant cette ville est néanmoins voilé par le comportement désinvolte des garçons de café et par la difficulté à utiliser l'anglais dans la vie courante. Comme de plus en plus cette ville enchante les étrangers comme un musée et non pas un lieu de vie authentique, Paris véhicule du coup une image de la société française plutôt hiératique, froide et orgueilleuse.
Une francophilie s'exprime aussi, depuis peu, chez ceux qui, suivant avec inquiétude l'évolution de la planète vers une polarisation autour de la domination américaine, manifestent un certain intérêt pour les positions prises par la France sur la scène internationale. De la même manière, dans les cercles anti- ou altermondialistes turcs, des organisations et des personnalités politiques françaises qui tiennent tête au " rouleau compresseur " de la mondialisation libérale renforcent, avec sympathie, une certaine perception frondeuse du peuple français. Une organisation comme ATTAC a pu créer, malheureusement pour une brève période, un certain attrait pour le français parmi les altermondialistes turcs. Cet attrait s'explique, au-delà des nécessités pratiques de communication organisationnelle, par la représentation véhiculée par la France dans le contexte de la mondialisation. Au-delà des péripéties liées aux organisations altermondialistes, l'absence d'un français international, un peu comme l'anglais international, semble en avoir découragé plus d'un dans leur élan.
Mais, peut-être pour les mêmes raisons, la droite libérale turque manifeste une forte aversion à l'encontre du modèle français. Pour ces milieux, la France est le pays du jacobinisme, du colbertisme, de la démagogie sociale et du goût du gestuel. Cette France qui déteste le pragmatisme est citée souvent comme un contre-exemple. Par exemple, si les partisans d'une laïcité militante en Turquie retrouvent un solide appui dans l'interdiction du port du voile dans les écoles publiques en France (et n'hésitent pas à l'étendre aux établissements d'enseignement supérieur), les libéraux et les conservateurs turcs voient dans la France un pays qui est resté dans les tourments de la Révolution et a raté son entrée dans l'ère libérale.
On retrouve un clivage identique au sujet du multiculturalisme. Ceux qui applaudissent le rappel par le Conseil constitutionnel - saisi par les députés de droite - de l'unicité du peuple français et sa censure de la loi sur le statut de la Corse sont des fervents partisans, pour la résolution du problème kurde, de la poursuite du modèle français d'assimilation du XIXe siècle. Mais devant la lettre adressée à Jacques Chirac par les députés appartenant à la même droite française qui exprimaient récemment leur " très vive réticence, voire [leur] sincère aversion, à l'idée même d'une ouverture des négociations avec la Turquie ", ils ne peuvent que manger leur chapeau pro-France.
Il y a d'autres paradoxes qui brouillent cette image. Un représentant du gouvernement français, en visite en Turquie, rappelait publiquement à ses interlocuteurs turcs la nécessité du retrait de l'armée turque de la scène politique ; au dessert, il se penchait avec un air inquiet vers son voisin pour lui demander qui, à part l'armée, peut être le rempart contre le danger islamiste. La pensée de ce voisin francophone de la bonne société stambouliote étant probablement encore plus brouillée sur cette question, termineront-ils le dîner dans un enthousiasme commun devant le sérieux et le sens des responsabilités de l'armée turque ? Dans l'intervalle, le Français aurait confié à ses hôtes son irritation devant la pression du lobby arménien et le Turc manifesté son inquiétude devant l'avenir des relations commerciales franco-turques.
Aujourd'hui, incontestablement, c'est la francophobie qui domine en Turquie. Non seulement les radicaux nationalistes mais aussi les libéraux perçoivent la France comme le pays le plus sournoisement ennemi de la Turquie. De même sans aller jusqu'aux islamistes, pour les musulmans démocrates, la France est naturellement l'anti-modèle. Ils croient percevoir dans la société française les relents d'un racisme antimusulman. Si, pour les libéraux conservateurs, la France est le pays du jacobinisme déclinant, pour la gauche radicale, elle est une puissance impérialiste de seconde zone. Les uns accusent la France de régenter par égoïsme l'Union européenne et d'étouffer le projet européen, les autres de ne pas faire assez pour aller plus avant dans l'Union.
Toutes ces considérations, animées par la francophobie ou par la francophilie, convergent vers un constat commun : la France n'a plus les moyens de tenir le rôle qu'elle s'attribue dans le concert des nations, mais se sent obligée, vis-à-vis d'elle-même plus que vis-à-vis d'autrui, d'entretenir cette illusion. On peut juger ces efforts risibles, on peut aussi les observer avec compassion. La frontière mouvante qui sépare la francophobie de la francophilie passe probablement entre ces deux attitudes.
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Rapport de synthèse, par Pierre-Jean BENGHOZI