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LA FRANCOPHONIE: L'UNE DES REPONSES A LA MONDIALISATION CULTURELLE?  

 La francophonie des arts et de la création

Bucarest- 23 septembre 2006

Contribution de Luc JABON, scénariste, réalisateur et Président de la section belge de la SACD

Si la mondialisation comporte une dimension culturelle, les valeurs et les significations que l'on peut donner à celle-ci débordent le champ culturel et s'inscrivent dans une vision du monde dont l'UNESCO, avec la bagarre homérique autour du concept de la diversité culturelle, a bien montré le double enjeu : comment dynamiser les identités culturelles de chaque peuple, aussi petit soit-il, et comment partager les créations artistiques de chacun de ses peuples sans que s'immisce dans cet immense et fabuleux partage uniquement les lois du marché (celles, donc, du plus fort, du plus riche, du plus puissant) ?

Comme le pose très bien Jean Tardif, si le pluralisme culturel assume le fait de la diversité, comment peut-on en élaborer les modalités qui en favorisent l'expression ? La Francophonie est-elle une réponse à ces questions ?

J'ai toujours pensé que la diversité culturelle ne devait pas être interprétée comme un simple réflexe d'autodéfense face au rouleau compresseur de la vision libérale anglo-saxonne et qu'il ne suffit pas de l'employer seulement comme un instrument de régulation protectionniste, mettant simplement en place des quotas de création et de diffusion d'œuvres nationales. La diversité culturelle, c'est d'abord la mise en valeur de la multiplicité des langues. Avant même que se pose la question d'une culture nationale, on crée dans sa langue. Autant du point de vue des sciences, des techniques, de la politique, de l'économie, on peut se contenter d'une langue véhiculaire (l'anglais) - mais peut-on même en être aussi sûr? - autant, dans la création (qu'elle soit littéraire, audiovisuelle ou théâtrale), le fait de créer dans sa langue est un acte fondamental : c'est ainsi que nous (re)présentons aux autres, à ceux qui nous lisent, qui nous réceptionnent, la singularité du monde que nous habitons et qui nous habite. Cette singularité, c'est d'abord la langue qui nous la dicte (de l'accent au rythme, de la forme à la narrativité, de la configuration à l'œuvre) et l'abandonner au gré d'une langue véhiculaire, instrumentalisée, espèce d'espéranto culturel, ce sera immanquablement vendre nos multiples identités au profit d'une soupe informe et purement consommatrice (d'où l'importance à accorder aux traductions et aux sous-titres qui devraient être revalorisés dans les écoles et dans l'éducation à l'image).

La multiplicité positive des langues reste un jalon décisif contre la vision marchande de l'œuvre, ramenée à l'état de produit de consommation et qui appelle, elle, naturellement, pour rentabiliser son investissement, une langue unique et véhiculaire.

La Francophonie n'échappe pas à cette dissémination des langues. Il y a des parlers français. Et je ne pense pas seulement ici aux innombrables patois ou dialectes locaux mais surtout aux grands ensembles régionaux (le parler français-belge, français-québécois, français-sénégalais, français-vietnamien etc.).

Ces parlers disséminés francophones forment pour moi un vrai tissu, un authentique espace de création mais qui devient aujourd'hui de plus en plus précaire, de plus en plus réduit, assailli à la fois par la mondialisation économique (principalement anglo-saxonne) et par des sous-impérialismes internes à l'espace francophone (comme les relations tumultueuses entre la France et l'Afrique ou entre la Belgique et le Congo par exemple).

Sans compter que dans un certain nombre de pays relevant de la Francophonie, l'État joue trop peu le rôle moteur dans l'investissement culturel, laissant de plus en plus la place au marché. Or, sans ce rôle moteur, pas d'effet structurant sur la création : l'audiovisuel a bien montré que la création est diverse et inventive quand différents " guichets " publics (CNC, obligations des télévisions, tickets salles, aides à la diffusion…) existent.

De plus, dans le cas de figure où des États, comme la France, offrent, grâce aux subventions et aux aides publiques, de vraies possibilités d'un développement de créations culturelles, s'amplifie cette interrogation sur la relation entre l'artiste et l'État. La position critique de l'artiste, son art de la déconstruction, du dévoilement ou de la dénonciation ne se marie guère avec l'esprit de célébration dans lequel l'État aimerait, inconsciemment ou non, voir s'installer ses artistes subsidiés. A ce titre, le pluralisme culturel ne prendra sa pleine signification (dans un sens offensif et non plus plaintif ou craintif) qu'en renforçant les conditions d'autonomie des créateurs, coincés aujourd'hui de plus en plus entre des impératifs de rentabilité économique en amont et des critères d'audience en aval. Qu'une part importante d'auteurs acceptent comme une fatalité ce double état de fait ne nous empêche pas de mener un combat pour que l'autonomie de la création soit re-légitimée.

Comment ? En finançant, par exemple, des "laboratoires" de création où ni la rentabilité, ni l'audience n'entrent en ligne de compte. Ces "laboratoires" francophones pourraient s'inscrire dans les télévisions existantes (programmes défendus et "marqués" comme tels), dans de nouvelles structures de diffusions (Internet, DVD etc.), dans des festivals distinctifs ou, encore, dans de nouvelles chaînes… Ils concerneraient tous les répertoires (littérature, théâtre, cinéma, musique).

Lieux d'échanges entre les parlers francophones où chacun viendrait là avec sa singularité langagière, ces ateliers imagineraient des projets de création à partir de la différence des langues francophones.

La Francophonie, comme la Diversité Culturelle, n'est pas un donné. Elle n'a rien de naturel. Et si, à priori, le monde politique, de gauche comme de droite, adhère à la Diversité comme au pluralisme culturels, il ne s'agit pas que cela reste seulement des discours consensuels d'experts ou des fourre-tout politiques.

En bref, si nous voulons que la Francophonie devienne un acteur géoculturel face à la mondialisation, il s'agira aussi de développer les réflexions, tissées d'interrogations et de propositions, émises par les créateurs, ceux qui ont chaque jour les mains plongées dans le cambouis de l'invention théâtrale, audiovisuelle, littéraire, chorégraphique…

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» Lire les autres contributions :

Première table ronde : La Francophonie des arts et de la création

Pierre-Jean BENGHOZI - Dora BOUCHOUCHA - Dan BURLAC - Joëlle FARCHY - Luc JABON - Jean-Pierre LANG - Nicole OTTO - Bernard MIYET - Philippe OLIVIER - Céline THONGSAVATH
Nicole OTTO : Compte-rendu

Deuxième table ronde : La Francophonie de l'information et des médias

Bernard CASSEN - Michel CERDAN - Béatrice COMANESCU - Dominique GALLET - Henry INGBERG - Alexandre LÉVY - André de MARGERIE - Yvon THIEC
Christophe GERMANN : Compte-rendu

Troisième table ronde : La Francophonie, acteur géoculturel

Claude FISCHER - Christophe GERMANN - Ahmet INSEL - Abdoulaye E. KANE - Jean MUSITELLI - Joseph PARÉ - Jean TARDIF - Maria Alvès TROVOADA - Pierre-André WILTZER

Rapport de synthèse, par Pierre-Jean BENGHOZI


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