Les industries de la culture et du divertissement constituent la première entrée de devises aux USA. Il y a deux leçons à tirer de cet état de fait :
La première, d'ordre général, c'est que tout ce qui touche au culturel - au sens large - présente pour la société humaine un enjeu primordial, qui touche à son essence même. Les USA l'ont compris dès 1944 : dès lors, pour eux, la domination des esprits par les images, les musiques et les symboles devait constituer le fer de lance de toute avancée commerciale, ou de toute autre domination géopolitique.
La deuxième, et c'est désormais un problème mondial, c'est qu'à partir d'une certaine masse critique, l'énorme profit financier qui peut être tiré unilatéralement d'une situation de dominance dans le secteur culturel devient l'objet unique, le but ultime d'une véritable guerre commerciale, justifiant les mesures les plus drastiques, les stratégies les plus radicales et les politiques les plus extrêmes pour la maîtrise totale des " marchés culturels ".
Nous sommes dans ce moment précis. Au prétexte de la globalisation, jamais, dans l'histoire de l'humanité, l'ensemble des cultures diverses du monde n'a été semblablement ET SIMULTANÉMENT mis en danger d'anéantissement d'une manière aussi cynique, aussi rapide et sur la décision d'une seule nation. Et ce, avec de pareils moyens financiers et politiques.
Même si les aires culturelles visées dépassent largement le cadre de chaque nation, tous les moyens sont mis en œuvre, et particulièrement les Traités bi-latéraux, pour amener à merci chaque État, au prétexte d'une part de da libéralisation nécessaire au succès de la mondialisation, et d'autre part aux multiples avantages concédés en échange de l'abandon des souverainetés nationales dans les domaines de la culture…
Par l'inlassable discours du politiquement correct - allié objectif de toutes les complaisances - on nous abreuve de l'idée que le commerce mondialisé va réduire à lui seul les tensions du monde. On préfère occulter que les tensions naissent pourtant du sentiment d'abandon des identités culturelles alors que ce sont justement les cultures qui pourraient être les plus sûres armes de la paix, au-delà de leurs différences, dès lors qu'un dialogue naturel ( ?) s'instituerait entre elles.
Je ne cache pas ma préoccupation devant la lenteur des réactions et le refus d'une analyse réaliste sur ce sujet de la part des États, et le choix de l'escamotage de la dimension culturelle dans les choix drastiques de sociétés auxquels nous assistons. Partout, la société civile s'en émeut et tente de s'organiser dans l'indifférence générale.
Je compare l'efficacité pragmatique des traités multi et bi-latéraux qui avancent à marches forcées et dans des cadres précis vers la dislocation des cultures diverses, avec l'absence pathétique de réactions véritables de la part des nations. Je constate l'absence de méthodes communes ou d'entités nouvelles capables de s'y opposer.
Je suis donc ici saisi par un sentiment d'urgence. Les objectifs de la francophonie, tels que définis en 1946, (1970) restent certes pertinents aujourd'hui. Mais l'urgence du dossier de la pluralité des cultures, dans le contexte actuel, exige une réactivité immédiate, le recentrage des urgences et le redéploiement de certains moyens vers un front prioritaire : le pluralisme culturel, c'est-à-dire la mise en synergie de la diversité.
C'est la crédibilité de l'OIF qui est en cause : la langue ne doit plus être le centre de son action, mais plus fondamentalement la liberté des expressions multiples, dont le français. 63 pays, en son nom, et au nom de la paix qui doit en résulter, peuvent et doivent agir vite dans ce monde en mutation.
Comment?
1°)- Déclarer le pluralisme des cultures axe d'action prioritaire et le doter d'un budget minimum pour construire une stratégie.
2°)- Réunir très vite dans chacun des 63 pays quelques personnes représentatives de la société civile pour former des comités de réflexion et d'action : intellectuels, média, artistes, juristes, etc…comme cela s'est fait aujourd'hui à Bucarest. Etablir des synthèses.
3°)- Simultanément, mettre en place à l'OIF, dans le domaine structurel :
Une observation continue et ouverte des traités bilatéraux ou multilatéraux en cours de négociations et produire des analyses en temps réel de leur impact global et national, instantané ou à venir, sur les politiques des cultures.
Considérer cet observatoire comme un outil permanent d'information et de base d'actions ponctuelles possibles. Il doit être le cœur informatif entre les comités.
Établir par ailleurs, comme le propose Mme Nicole Otto, un site francophone (OIF ?) de recensement exhaustif des capacités humaines et techniques de chaque pays en matière de culture : artistes, écrivains, sculpteurs, œuvres, sociétés d'auteurs, studios, producteurs, cinéastes, galeries, éditeurs, professeurs d'universités, etc… Ce site, interactif, doit être au cœur de l'action et le point de franchissement entre les décisions d'actions et une information ouverte vers l'extérieur (communication, promotion, lancement d'actions ou d'évènements, forums). Il demandera des permanents militants.
4°)- Au sein de l'OIF, mettre en synergie les informations et en induire, avec les comités nationaux, les actions sur la diversité. Il devra mener vers l'extérieur une politique moderne et réactive de communication sur le sujet.
5°)- S'appuyer sur cette communication pour élargir le nombre des intervenants en matière de défense de la diversité culturelle pour faire consensus.
6°)- Soutenir la création d'un conseil mondial des cultures, où seraient représentés les grands espaces géo-culturels (je reprends ici la terminologie de Jean Tardif). Ce Conseil serait un lieu de dialogue indépendant.
C'est donc une méthode, un cadre et un état d'esprit que je propose ici, dans ce climat d'urgence. Seul un changement radical des mentalités et des méthodes répondra aux attentes des populations et aux besoins de la diversité.
Ma conviction d'artiste est que cette nouvelle orientation - pour partie - de la politique de l'OIF, non seulement ne serait pas en contradiction avec ses missions traditionnelles, mais constituerait pour elle une chance historique. Elle est la seule organisation similaire, elle dispose des structures nécessaires, et réunit 63 pays et bientôt plus.
Sur des actions fortes, modernes et dans une dynamique offensive, mais surtout sur sa seule volonté, elle pourrait engager un processus mondial, que les populations de plus en plus conscientes du danger appellent instinctivement de leurs vœux.
Elle constituerait en outre un exemple pour l'Europe, en panne elle aussi de projet fédérateur autour de la diversité de ses cultures.
" Les cultures naissent libres et égales en droit". Alors défendons cette liberté et générons ce droit universel.
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