Bucarest et le Forum
La journée de Bucarest s’est inscrite de façon tout à fait centrale dans les objectifs du Forum. Il s’agissait en effet de s’interroger sur le rôle de la Francophonie comme acteur et promoteur de la diversité dans un environnement mondialisé : en prenant donc la culture au sérieux dans un cadre de pluralisme et mondialisation. Le Forum a également pour principe qu’il ne représente personne mais est basé sur la participation volontaire et non institutionnelle; de ce point de vue, tout en étant placé sous les auspices de l’OIF et soutenu par la SACEM, la journée a permis de regrouper et d’échanger entre des participants de haute qualité, qui ont fait preuve d’une parole très libre en contribuant à enrichir le débat public associant les 4 catégories d’acteurs que constituent pouvoirs publics, acteurs économiques et sociaux, représentants d’entreprises, experts.
Dans le cadre du Forum, la journée s’inscrivait dans le prolongement d’initiatives précédentes (notamment Barcelone 2004), et on peut considérer, de ce point de vue, qu’elle a représenté une réussite et une étape importante en marquant une réelle avancée des réflexions : à la fois dans le diagnostic et dans les orientations d’évolution envisagées.
La culture dans la mondialisation
Le premier résultat à retenir est que tous partagent un constat franc et lucide à l’égard de la culture dans un contexte de mondialisation. Il ne s’agit pas pour autant d’un regard pessimiste mais plutôt la marque d’un changement du ton du débat, prenant acte d’une part des avancées obtenues avec l’affirmation du principe de la diversité dans la convention de l’Unesco, mais se souciant d’aborder désormais la question de sa mise en œuvre de manière réaliste et pragmatique.
La discussion a d’abord souligné les difficultés et le contexte nouveau posés à la diversité culturelle par une économie mondialisée. Les mouvements technologiques et économiques sont désormais très rapides. Ils soulèvent, dans tous les pays, des tiraillements entre besoins d’identité et d’ouverture, mais aussi des risques de l’idéologie du discours identitaire. Dans un tel cadre, les capacités d’action des États et des grandes institutions internationales ont montré leurs limites, sans pour autant être inefficaces. Cette situation explique sans doute que, comme l’ont noté plusieurs participants, l’impérialisme culturel apparaisse plus dangereux que l’impérialisme politique.
La francophonie dans la diversité
Les échanges sur la francophonie ont traduit une vision tout aussi exigeante et non complaisante des nouveaux enjeux rencontrés. La discussion sur ce point était explicitement appelée par le titre même de la rencontre. Il s’agissait en effet de savoir si la francophonie peut représenter un acteur majeur, ou non, dans les débats actuels sur la mondialisation. Les témoignages ont manifesté, sur ce point le constat lucide d’une situation urgente et fragile, quant ce n’est pas celle d’un combat qui peut apparaître déjà perdu (Roumanie, Maghreb…). La francophonie rencontre ici les mêmes difficultés que celles qui existent au niveau mondial. Plusieurs ont été évoquées. Pour chaque pays, le souci d’ouverture se heurte au risque de la tentation d’enfermement et à la confusion entre enjeux politiques et défense économique. On peut craindre, en particulier, le danger de voir prolongés, dans la francophonie, des rapports Nord-Sud inégaux. Dans ce contexte, la francophonie souffre, tout spécialement en matière culturelle, d’une absence de visibilité et d’une limite des actions menées. Une institution n’existant par ce qu’elle fait et pas seulement par ce qu’elle affirme, il est apparu aux participants particulièrement nécessaire de voir constituer et exister un espace francophone de création et de diffusion.
Plusieurs d’entre eux ont souligné l’opportunité, si ce n’est la nécessité, de faire de la francophonie un laboratoire et acteur militant de la diversité. Ce souci d’expérimentation devrait sans doute être au cœur des interrogations de l’OIF. Pour certains, le risque de ne pas le faire est sans doute plus grave que celui de la perte d’influence de la langue.
La culture face à l’économie
Si les enjeux économiques de la diversité culturelle n’ont, paradoxalement, pas été évoqués directement, ils étaient bien sûr omniprésents dans les échanges et ont émergé à plusieurs occasions. On a d’abord noté que les échanges commerciaux ne s’imposent pas simplement parce que la langue est partagée : une action volontariste est nécessaire pour que les aires géoculturelles puissent constituer des marchés. La défense de la diversité culturelle se heurte, en outre, au fait que les régulations et les politiques publiques s’opèrent aussi dans d’autres cadres qui pèsent ensuite fortement sur les échanges culturels (OMC, WIPO, infrastructures technologiques, stratégie et présence des grands groupes industriels transnationaux).
Du point de vue du soutien à la diversité, la question qui se pose est en outre de savoir si l’accent doit être mis sur le soutien à la création et aux créateurs ou s’il ne faut pas plutôt favoriser la diffusion et la distribution. La réponse n’est pas simple : on le constate quand on analyse les effets très ambigus de l’internet, à la fois source de variété et de diversification par rapport à une distribution traditionnelle très concentrée, et en même temps menace par les échanges illégaux du Peer to Peer.
Ainsi, le développement de standards internationaux d’œuvres télévisuelles montre qu’il s’agit à la fois d’éviter la banalisation d’une création non formatée, et de faciliter la circulation d’œuvres existantes. Les dangers et les enjeux de la diffusion apparaissent, de ce point de vue, tout à fait cruciaux. La concentration des opérateurs qui maîtrisent la distribution étranglent en effet producteurs et créateurs : à la fois pour l’accès des consommateurs au disque ou au livre ou pour l’accès des chaînes francophones aux réseaux câblés.
Dans un tel contexte, on peut se demander si la défense de la diversité doit passer par une stratégie de confrontation frontale aux bestsellers et blockbusters nord-américains ou s’il ne vaut mieux pas développer des stratégies d’outsider assumé en agrégeant des marchés de niches innombrables à même de contrebalancer la domination du marché américain. Le domaine de l’enseignement-recherche fournit, à ce titre, plusieurs exemples de réussites exceptionnelles à partir de la valorisation de compétences locales spécifiques.
Culture et médias
La communication et les médias constituent, à côté de l’économie, une opportunité mais aussi un défi central pour la diversité culturelle. Tous les citoyens ne sont pas forcément sensibles spontanément à la défense d’une telle diversité ; c’est par exemple le cas pour la culture francophone (y compris en France). La possibilité d’espaces médiatiques communs sur des bases géoculturelles telles que la francophonie n’est pas naturelle et plusieurs échecs l’ont montré dans le passé.
La comparaison de l’expérience de plusieurs médias, papiers ou audiovisuels, a permis de montrer que plusieurs modèles très différents de médias peuvent défendre, chacun à sa manière, la diversité. Elle a aussi conduit à dégager des constatations convergentes, notamment quant à l’existence d’un système médiatique global. Ce dernier représente le support d’un espace de dialogue et de culture qui fait que les médias sont des acteurs majeurs et idéologiques de la mondialisation et de la diversité, et à ce titre porteurs de responsabilités.
Actions, perspectives et propositions
Les conclusions de la journée et des différentes tables rondes appellent à agir en prenant la mesure de la mondialisation culturelle. S’il a été difficile, à ce stade et dans le temps limité de la journée, de dégager des pistes d’action développées et clés en main, il a toutefois été possible de souligner des orientations partagées qui peuvent facilement servir de bases à des propositions plus construites, sortant des catégories mentales traditionnelles des politiques culturelles et des politiques internationales.
La première orientation réside dans l’impérieuse nécessité de penser concrètement les outils de la diversité, en ne se contentant pas d’appels incantatoires à la diversité.
La première de ces actions consiste d’abord à développer et structurer, de manière multilatérale tout autant que globalement, des réseaux, des partenariats, des communautés d’échanges à même de stimuler localement la création et de faciliter la diffusion des œuvres.
Il s’agit ensuite de renforcer la visibilité de la diversité par la communication et l’information : en ne concevant pas seulement la communication comme support d’une fonction de diffusion mais aussi comme un levier de création et de diversité, en favorisant les échanges entre créateurs, producteurs et public. Dans de tels échanges, les médias ont bien sûr un rôle crucial indiscutable, mais il s’agit de savoir sur quels médias s’appuyer et quels projets construire avec eux.
Enfin, une des composantes importantes concerne l’opérationnalisation, au niveau des politiques internationales, des outils économiques et juridiques de régulation des échanges. Aucune solution existante ne semblant satisfaisante, tous appellent à la nécessité d’efforts de créativité en matière de droit économique international : à la mesure, par exemple, de ceux développés dans le domaine de l’environnement quand ont été instaurés les droits négociables. Ces nouveaux outils pourraient être constitués par des modalités de principes de non discrimination culturelle, des mécanismes de sanction possible en cas d’inégalité des échanges « culturels ».
Concernant plus spécifiquement la francophonie, la discussion a montré que l’affirmation et l’affichage de la francophonie en soi n’est pas suffisante pour favoriser la diversité. Par contre, l’espace de la francophonie pourrait et devrait constituer un instrument, un laboratoire et un outil formidable d’expérimentation et de diffusion de la diversité au delà de la seule défense de la langue (si ce n’est comme porteur de visions du monde spécifiques) : moins un modèle d’opposition qu’un modèle alternatif valorisant la diversité, en tout cas un modèle encore à construire, fondé sur l’ouverture maîtrisée et la réciprocité.
Ce caractère expérimental suppose probablement de renouveler la démarche politique actuelle de la francophonie. Il faudrait d’abord stimuler davantage l’émergence de débats et de questionnements, dans le cadre de structures telles que le Forum, à même de constituer une capacité autonome de propositions à l’intention aussi bien de l’OIF que des divers acteurs de la francophonie et susceptibles d’être ensuite relayées au niveau politique. La francophonie offre ensuite une occasion unique de valoriser la diversité, notamment, dans les relations Nord-Sud / Est-Ouest et doit, pour cela, inventer des figures et des outils du pluralisme à même d’être ensuite déployés dans d’autres aires géoculturelles, et, plus largement, au niveau mondial. L’exemple des politiques de recherche européenne montre qu’il est possible de développer de nouvelles formes d’intervention à même de stimuler efficacement échanges, partenariats, circulation des hommes et des idées et, au final, diversité.
Enfin, même si l’accent mis sur la francophonie ne doit pas seulement reposer sur une l’identité linguistique au sens restrictif du terme, cela ne doit pas, bien sûr, conduire à occulter la question de la langue. Le dernier constat très largement partagé au fil de la journée tient ainsi au rappel de l’importance des traductions pour avoir accès à la culture des autres : la francophonie se déploie en effet dans des pays où le français n’est pas toujours une langue de référence et une valeur partagée.
En débattre sur le FORUM »
» Lire les autres contributions :
Première table ronde : La Francophonie des arts et de la création
Pierre-Jean BENGHOZI -
Dora BOUCHOUCHA -
Dan BURLAC -
Joëlle FARCHY -
Luc JABON -
Jean-Pierre LANG -
Nicole OTTO -
Bernard MIYET -
Philippe OLIVIER -
Céline THONGSAVATH
Nicole OTTO : Compte-rendu
Deuxième table ronde : La Francophonie de l'information et des médias
Bernard CASSEN -
Michel CERDAN -
Béatrice COMANESCU -
Dominique GALLET -
Henry INGBERG -
Alexandre LÉVY -
André de MARGERIE -
Yvon THIEC
Christophe GERMANN : Compte-rendu
Troisième table ronde : La Francophonie, acteur géoculturel
Claude FISCHER -
Christophe GERMANN -
Ahmet INSEL -
Abdoulaye E. KANE -
Jean MUSITELLI -
Joseph PARÉ -
Jean TARDIF -
Maria Alvès TROVOADA -
Pierre-André WILTZER