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LA FRANCOPHONIE: L'UNE DES REPONSES A LA MONDIALISATION CULTURELLE?  

 La francophonie des arts et de la création

Bucarest - 23 septembre 2006

Contribution de Céline THONGSAVATH

"Changer le poison en élixir" - Sutrâ du Lotus

Être producteur de films aujourd'hui, c'est avoir le désir de raconter des histoires et de faire partager des émotions à des personnes d'origines et de cultures différentes. Rien ne permet de présumer du succès commercial d'un film en salles. A ce titre, les "grosses productions" hollywoodiennes, comme les films d'auteur à budget restreint sont à "égalité" face à l'imprédictibilité du verdict du public où que vous soyez dans le monde. A ce titre, seulement.

La mondialisation et la révolution informationnelle ont bouleversé l'économie. Les techniques commerciales du marketing venant des États-Unis ont permis d'améliorer la promotion d'un film en mettant l'accent sur la publicité et sa diffusion sur différents territoires. Cependant, ces changements ont signifié dans le domaine culturel l'émergence d'une "hyperculture globalisante" construite par les médias globaux. Cette hyperculture ne s'ancre pas sur des spécificités culturelles nationales. Elle est véhiculée par les politiques globales des multinationales et offre des objets de séduction formatés répondant aux critères du rêve hollywoodien. De ce point de vue, les cultures nationales, qui par essence créent et véhiculent leurs propres images et systèmes de valeurs, sont menacées.

Défendre et promouvoir la diversité culturelle

La diversité culturelle des productions artistiques ne va pas de soi. Il ne s'agit pas de diaboliser cette hyperculture dont les objets de séduction visent à susciter le désir chez le plus grand nombre de façon spontanée. Les productions culturelles plus personnelles ne bénéficient pas des mêmes supports de communication, mais sollicitent également les valeurs universelles propices au partage des émotions et au dialogue muet avec le spectateur.

La volonté des politiques nationales de soutenir leurs productions culturelles par l'octroi de subventions gouvernementales ou la défense du concept d'exception culturelle ont le mérite d'exister. De même, les aides mises en place dans le cadre de zones géographiques d'influence comme les aides MEDIA de l'Union européenne (UE) soutiennent des PME européennes qui prennent des risques financiers et qui sans ces aides auraient plus de réticences à mener des stratégies de coproductions européennes.

Cependant, les aides nationales automatiques mises en place ne garantissent pas nécessairement la qualité artistique de l'œuvre en production. De plus, l'ensemble des subventions européennes pour la production cinéma et audiovisuelle reste relativement limitée : le montant global de ces aides sur un an correspond plus ou moins au budget d'une " grosse production " américaine.

Dans un monde où les enjeux culturels contribuent aux enjeux de puissance économique d'une nation, les confrontations liées aux revendications contre les symboles de la puissance peuvent - nous l'avons vu avec les événements du 11 septembre 2001 à New York et Washington - être extrêmement violentes et s'exprimer par des actes terroristes plutôt que par le dialogue. Par ailleurs, l'émergence des nouveaux dragons économiques chinois et indiens laisse déjà entrevoir une redistribution des rapports de force.

Le maintien de la Paix nécessite la prise en considération des valeurs culturelles dans leur diversité. Et plus crucial encore, il suppose de favoriser la rencontre et le dialogue des peuples à travers leurs productions culturelles.

L'Organisation de la Francophonie (OIF), dont le principe fédérateur est lié à l'usage de la langue française de ses pays membres, regroupe en son sein des représentants de plusieurs continents différents. Cette caractéristique intrinsèque lui confère une place particulière dans la compréhension des problèmes mondiaux. A ce titre, l'OIF peut-elle jouer un rôle majeur dans le contexte mondial actuel?

En quoi consiste l'identité Francophone ?

Une de mes amies consultante chez GS1 France, me rapportait récemment qu'un chef d'entreprise américain s'étonnait auprès d'elle en découvrant que Danone n'était pas une entreprise américaine mais française. Dans le secteur culturel également, cette " méprise " est fréquente. L'hebdomadaire " Le Film Français " destiné aux professionnels du secteur souligne dans un article sur le documentaire " La Marche de l'Empereur " que la plupart des américains ne connaissaient pas les origines françaises de ce film et pensent qu'il s'agit d'un film américain!

Bien sûr, ni Danone, ni " La Marche de l'Empereur " n'ont défendu à tout prix leurs origines françaises ou francophones. " La Marche de l'Empereur " a été réadaptée pour le public américain et traduite en anglais. Cela enlève-t-il que l'idée et la démarche du film aient été française à l'origine? Défendre les valeurs et la diversité de la création francophone relèverait-il moins de la défense de la langue française que de ses valeurs à travers ses objets culturels?

L'aire linguistico-culturelle que représente la Francophonie s'affaiblit : la langue française subit les conséquences d'un monde dominé par la culture et la langue anglaises. Son apprentissage est en perte de la vitesse au sein même des pays francophones. Cet élément de ralliement qu'est la langue française, la continuité de son enseignement et de sa pratique parmi les pays membres de la Francophonie doit constituer une priorité bien sûr mais jusqu'à quel point ? Ne vaut-il pas mieux que les idées soient traduites - quitte à être assimilées par d'autres - plutôt que de ne pas voir le jour? Par ailleurs, en défendant les valeurs qui définissent notre culture francophone, ne donnons-nous pas également aux autres l'envie de parler notre langue ? De plus, la plupart des pays francophones ont été des terres d'accueil des diasporas étrangères. Cette diversité au sein d'un territoire ne doit-elle pas être valorisée au nom du pluralisme culturel que nous défendons en tant que francophones ?

Par exemple, comment pourrions-nous définir le cinéma francophone ? Faut-il délimiter ce cinéma aux films selon le critère linguistique : un film en langue française ou dans l'une des langues d'un des pays membre de la francophonie, est-il automatiquement un film francophone? Comment tenir compte alors de la spécificité des valeurs du " groupe " que constitue la francophonie par rapport à celles d'un de ses pays membre ? Comment ne pas trahir la volonté de diversité culturelle? En effet, un film peut être réalisé par un metteur en scène francophone, d'origine étrangère, vivant dans un pays francophone. La langue choisie pour ce film peut être la langue du pays d'origine du metteur en scène et non pas une langue des pays membres de l'OIF. De plus, le tournage de ce même film peut être fait en studio n'importe où dans le monde. Si ce film est tourné en Chine ou en Inde et destiné à une diffusion mondiale, est-il au final un film francophone ?

La francophonie pourrait-elle se définir davantage comme un espace d'interactions et d'échanges culturels privilégiés que comme une aire linguistico-culturelle?

Un espace ou une aire francophone

L'espace que constitue l'ensemble des pays francophones aujourd'hui n'est pas un espace géographique. Peut-il être un espace d'échange et de création ?

L'expérience encourageante de l'espace de l'Union européenne permet de l'espérer. L'espace de l'UE délimite une zone où se créent des échanges entre les différentes nations qui le composent. S'appuyant sur cette définition, le cinéma francophone pourrait être défini moins par des critères linguistiques ou géographiques que par le fait d'être le résultat d'une coproduction ou collaboration entre les entreprises culturelles de plusieurs pays de cet espace francophone. Travailler ainsi ensemble contribue concrètement aux échanges de technicité et de savoirs faire, à la circulation des oeuvres culturelles au sein de cet espace et participe activement au développement économique des entreprises culturelles.

L'espace francophone, ou plutôt l'aire de la Francophonie, peut donner à ses pays membres, un nouveau désir d'appartenance au groupe si elle définit les principes qui constituent son identité aujourd'hui. Le pluralisme culturel étant le choix de valoriser la diversité peut concrètement se décliner en incitant, développant et soutenant les échanges culturels entre les acteurs culturels des pays membres, tout en développant les principes de réciprocité des regards croisés ainsi que ceux d'équité des échanges.

Voir et être vu

L'aire francophone peut aller plus loin que le modèle de l'Espace Européen parce que précisément, contrairement à ce dernier, elle n'est pas limitée à une zone géographique mais regroupe plusieurs pays de zones géographiques différentes.

Les pays qui constituent l'aire francophone traversent des étapes non similaires de développement économique et social. Leur donner l'occasion de se voir les uns les autres et d'être vus permettra de comprendre mieux les spécificités de chacun et donc le monde dans lequel ils se trouvent. Cette situation de " partage " sous-entend une certaine équité des échanges et permet de soutenir un point de vue différent de celui véhiculé par la vision américaine que représente CNN.

Le projet de documentaire " Paris/Bucarest " que je développe actuellement propose de filmer des jeunes réalisateurs roumains et français pendant que ceux-ci filment la capitale qu'ils découvrent pour la première fois. L'objectif est de constater cette hyperculture globalisante qui permet à une personne d'entrer en contact avec une autre de façon spontanée. Il s'agira par la suite, lors d'une discussion sur un plateau de télévision, de montrer comment agissent en nous les " clichés " ou préjugés que nous pouvons avoir les uns des autres et de les dépasser par la discussion de ces points de vue et par l'échange.

Se connaître les uns les autres et s'entraider Promouvoir la créativité passe également par le fait de donner la possibilité aux professionnels du secteur culturel de chacun des pays membre de promouvoir leurs actions et de bénéficier de la synergie d'autres projets de même nature. La création d'un " Hub " ou réseau permettant le contact avec différents acteurs du monde culturel permettrait d'aider les PME du secteur culturel de chaque pays membres à trouver des partenaires pour monter des projets plus structurés. Il pourrait être ouvert aussi bien aux institutions culturelles qu'aux créateurs indépendants et permettrait de diffuser des appels d'offres ou des offres d'emploi dans le secteur culturel à un niveau international. Il permettrait également de présenter l'œuvre d'une personne ou d'une société culturelle dans n'importe quel pays francophone. La langue de communication peut être ou non imposée sachant qu'il serait possible de recourir à une traduction automatique en français du texte tapé. Le principe du Hub de faire payer ses services par un abonnement permettrait également de financer d'autres projets culturels francophones.

Ce projet d'envergure peut être spécifique à la Francophonie car il créerait le contexte légitime et sérieux pour développer un réseau d'échanges avec des acteurs culturels de pays souvent très différents les uns des autres. De plus, la stratégie du Hub, utilisée avec succès par les entreprises et les multinationales commerciales, n'a jamais été développée dans le secteur culturel. Le Hub intègre en lui-même les mécanismes de la diversité et permet une nouvelle compréhension de l'espace. N'est-ce pas ce dont la Francophonie a besoin : valoriser les échanges entre les différentes personnes qui la composent et qui, pour elle, rêvent d'un monde plus juste ?

Les réponses que je propose : les films documentaires avec une écriture réinventée pour capter cette hyperculture globalisante, ainsi que la mise en place d'un Hub culturel, s'appuient sur les possibilités qu'offrent la mondialisation et la révolution informationnelle. Plutôt que de nier ou diaboliser ces mutations que nous vivons au quotidien, l'enjeu est de les comprendre pour ne pas nous marginaliser nous-mêmes et nous replier dans un monde cloisonné au risque de créer un fossé avec les générations nouvelles. Mieux vaut changer le poison en élixir et appréhender ces mutations majeures pour imaginer à partir d'elles des outils modernes et efficaces de compréhension et de communication.

La " crise " que connaît la Francophonie est par conséquent une chance. La nécessité de communiquer autrement repose sur la mise en place de projets fédérateurs qui nous permettront de faire les premiers pas vers une organisation plus forte et plus représentative des espoirs de chacun.

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Première table ronde : La Francophonie des arts et de la création

Pierre-Jean BENGHOZI - Dora BOUCHOUCHA - Dan BURLAC - Joëlle FARCHY - Luc JABON - Jean-Pierre LANG - Nicole OTTO - Bernard MIYET - Philippe OLIVIER - Céline THONGSAVATH
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Troisième table ronde : La Francophonie, acteur géoculturel

Claude FISCHER - Christophe GERMANN - Ahmet INSEL - Abdoulaye E. KANE - Jean MUSITELLI - Joseph PARÉ - Jean TARDIF - Maria Alvès TROVOADA - Pierre-André WILTZER

Rapport de synthèse, par Pierre-Jean BENGHOZI


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