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Parler
de la Francophonie comme " acteur géoculturel ", capable de
porter le principe de la diversité culturelle comme
modèle d'un monde solidaire, respectueux des identités et
donc pacifique, c'est poser la question de l'Organisation
Internationale de la Francophonie et de sa capacité d'agir
efficacement sur la scène internationale.
Pour
être un acteur géoculturel crédible, il lui faut
avoir des objectifs clairs et cohérents et il lui faut disposer
de moyens à la hauteur de ses ambitions.
Or l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) se heurte à cet égard à deux difficultés :
la
première résulte de l'expansion du nombre des pays
membres de la Francophonie en tant qu'institution internationale et des
conséquences que ce phénomène peut avoir sur la
cohérence de son projet ;
la
seconde, résulte de l'élargissement du champ des
compétences et des objectifs qu'elle se donne, comparé
à la modestie de ses moyens.
Dans les deux cas, c'est la crédibilité de la Francophonie qui est en cause.
Quelques explications pour illustrer cette double interrogation :
Sur l'accroissement du nombre des pays membres de la Francophonie d'abord :
A
l'issue du Sommet de la Francophonie de BUCAREST, l'OIF compte 68 Etats
et Gouvernements membres, dont 53 sont membres à part
entière, 2 ont le statut d'Etats associés et 13 le statut
d'Etats observateurs. En effet, à BUCAREST, l'adhésion de
4 nouveaux Etats membres de plein droit a été
approuvée : l'Albanie, Andorre, l'ex-République
yougoslave de Macédoine et la Grèce. Il en a
été de même pour deux membres associés :
Chypre et le Ghana. Il faut d'ailleurs remarquer que, dans une
Organisation où s'applique traditionnellement la règle du
" consensus " et non celle du vote à la majorité
même qualifiée, la différence des statuts n'a
guère de conséquences pratiques dans le fonctionnement de
l'Organisation.
On
peut évidemment se féliciter, à première
vue, de l'accroissement du nombre des pays membres de l'OIF, qui
témoigne de sa capacité d'attraction, bien au-delà
de l'espace naturel de la francophonie si l'on mesure ce dernier par
rapport à l'usage réel de la langue française.
C'est sans doute l'écho rencontré dans le monde par le
thème de la diversité culturelle et par celui du
multilatéralisme, dont l'OIF est porteuse, qui est à
l'origine de ce mouvement.
Mais il y a un revers à
cette médaille : dès lors que les pays entièrement
ou partiellement francophones deviennent minoritaires au sein de
l'Organisation, l'objectif central de la Francophonie, qui est celui
d'une langue et de valeurs culturelles communes, ne risque-t-il pas de
se diluer voire de disparaître ? Des pays comme l'Albanie, la
Grèce ou l'ex-République yougoslave de Macédoine,
qui viennent d'entrer dans l'OIF ont-ils réellement placé
cet objectif au cœur de leur engagement ? Il en va de même
pour la plupart des Etats qui participent aux travaux de l'Organisation
en qualité de membres associés ou observateurs, comme
l'Autriche, l'Ukraine, la Pologne, la République tchèque,
la Hongrie et d'autres pays de l'Europe centrale et orientale.
C'est
la nature-même de l'OIF qui risque dès lors de changer,
l'Organisation se transformant en une vaste enceinte internationale,
débattant périodiquement des problèmes du monde,
à l'occasion de vastes et coûteuses "
conférences-spectacles ", mais sans avoir la capacité de
peser réellement sur le cours des événements par
des prises de position ou des décisions.
C'est le premier risque auquel la Francophonie est désormais exposée.
Sur l'élargissement du champ des compétences et des objectifs de la Francophonie :
L'OIF s'est donnée un " cadre stratégique décennal " ambitieux, articulé autour de quatre priorités principales :
1. promouvoir la langue française et la diversité culturelle et linguistique ;
2. promouvoir la paix, la démocratie et les droits de l'Homme ;
3. appuyer l'éducation, la formation, l'enseignement supérieur et la recherche ;
4. développer la coopération au service du développement durable et de la solidarité.
Il
est clair qu'en dépit de la qualité de leurs dirigeants
et de leurs agents, l'OIF et ses opérateurs n'ont pas
aujourd'hui les moyens d'assumer des missions aussi vastes et aussi
diversifiées. Ainsi, la Déclaration
générale adoptée par les Chefs d'Etat et de
Gouvernement au Sommet de BUCAREST ne comporte pas moins de 61 points,
sans compter 19 déclarations particulières portant sur
certains thèmes et certaines situations de crise
spécifiques ! Est-il raisonnable, pour l'Organisation,
d'étendre presque sans limite le champ des compétences
qu'elle prétend assumer ?
Le creusement d'un écart
flagrant entre ses déclarations et les résultats concrets
de son action, voilà le second risque auquel la Francophonie est
désormais exposée.
Quelques pistes pour conjurer les risques :
Il
ne suffit évidemment pas de pointer du doigt les menaces qui
pèsent sur la cohérence du projet de la Francophonie et
sur la crédibilité de l'Organisation chargée de le
mettre en œuvre. Il ne suffit pas non plus d'en rechercher les
causes ou d'en désigner les responsables, même si, par
exemple, la question du financement de l'Organisation par les Etats
membres, un financement à la fois globalement insuffisant et
déséquilibré dans des proportions malsaines,
mériterait d'être clairement posée et
tranchée.
Comme le temps presse, je pense que des solutions peuvent être recherchées dans deux directions :
l'établissement
d'une hiérarchie des priorités de la Francophonie, pour
éviter la dispersion et la dilution de son concept originel ;
la distinction entre les domaines dans lesquels elle veut et elle peut agir directement, avec ses moyens et ceux de ses opérateurs (Agence
Universitaire de la Francophonie - AUF ; TV5 Monde ; Association
Internationale des Maires Francophones - AIMF ; Université
Senghor du Caire), et les domaines dans lesquels elle peut mobiliser
ses membres sur des objectifs communs et peser sur les décisions arrêtées dans d'autres enceintes internationales.
Deux exemples pour illustrer ce type de démarche, qui relève de la stratégie d'influence :
L'éducation
Promouvoir
la langue française et les cultures francophones passe
incontestablement par la création ou le renforcement de
systèmes d'enseignement du français et en
français. C'est un impératif d'abord dans les pays
considérés comme francophones mais dont chacun sait que
le français n'y est réellement parlé que par une
minorité de la population, faute pour de nombreux enfants,
surtout les filles, de pouvoir accéder à
l'éducation.
L'éducation
et la formation font donc partie des objectifs prioritaires de la
Francophonie. Celle-ci a mis en place, depuis longtemps, un efficace
réseau d'universités francophones ou comportant des
départements francophones. Ce réseau est animé par
l'Agence Universitaire de la Francophonie (AUF).
Mais l'éducation de base et de masse,
qui est la clé de tout le reste, est un défi beaucoup
plus difficile à relever, en raison des immenses besoins
à satisfaire. L'OIF n'a pas les moyens de résoudre
à elle seule ce problème, même dans le cadre des
seuls pays ayant la langue française comme langue officielle ou
principale langue pratiquée. Il suffit de penser, par exemple,
au cas de la République Démocratique du Congo, dont on
espère qu'elle va enfin sortir de longues années de
guerres civiles pour aborder sa reconstruction. Un pays d'environ 65
millions d'habitants, ravagé par les conflits, en proie à
la pauvreté, à la malnutrition et aux maladies, un pays
ou l'Etat s'est effondré et où un système
éducatif est à recréer presque entièrement.
Si
la Francophonie ne dispose pas des capacités nécessaires,
en termes de financements et d'experts, pour s'attaquer à des
problèmes de cette ampleur, elle peut néanmoins agir
efficacement pour aider ses Etats membres qui en ont besoin à accéder aux ressources de la Communauté Internationale destinées au développement de l'éducation.
Il
existe ainsi un programme international, dénommé "
EDUCATION POUR TOUS ", placé sous la direction de l'UNESCO,
financé par la Banque Mondiale et les principaux bailleurs de
fonds bilatéraux ou multilatéraux, qui fait partie des "
Objectifs du Millénaire pour le Développement "
adoptés par l'Assemblé Générale des Nations
Unies en 2000. Ce programme vise à offrir la possibilité
pour tous les enfants de la planète d'accéder à
l'enseignement de base d'ici 2015.
Des
financements sont disponibles. La question, pour les pays qui
souhaitent y accéder, est de bâtir des projets
répondant aux conditions fixées par les institutions
internationales, ce qui suppose, en amont, un travail important
nécessitant le recours à une expertise qui, la plupart du
temps, leur fait défaut. Il faut notamment définir
l'architecture du système éducatif à créer,
les programmes à enseigner à tous les niveaux de
l'enseignement, en tenant compte des besoins prioritaires des pays en
question. Il faut mettre en place un système de formation et de
gestion sérieux des enseignants, concevoir les manuels scolaires
et bien sûr identifier et évaluer les équipements
scolaires nécessaires pour accueillir les élèves.
Tout cela étant supposé accompli, il faut encore
présenter ces projets aux institutions financières
internationales selon les procédures complexes qui sont les
leurs.
La
Francophonie, si elle ne peut pas financer elle-même la
création ou la reconstitution de systèmes
éducatifs, doit pouvoir offrir aux pays francophones qui en ont
besoin, les capacités d'expertise et d'assistance technique
leur permettant de concevoir leurs projets et de le défendre
devant les institutions internationales compétentes et les
bailleurs de fonds. Ainsi pourrait-elle faire en sorte que les " francophones potentiels ", qui sont nombreux dans ces pays, deviennent des " francophones réels ".
C'est à cette condition, notamment, que l'Afrique, dont la
croissance démographique est très forte, deviendrait un
grand " réservoir " de la langue française, à
l'image de ce que représente l'Amérique latine pour
l'espagnol.
La sécurité et la prévention des conflits :
Le
second exemple que je prendrai pour illustrer l'action indirecte que
pourrait jouer la Francophonie est celui de la sécurité
et de la prévention des conflits.
Depuis le Sommet des Chefs d'Etats et de Gouvernement de l'OIF réuni à MONCTON (Canada) en 1999 et surtout la Déclaration de BAMAKO
(Mali) adoptée en novembre 2000, la Francophonie n'a
cessé d'affirmer sa vocation à promouvoir la paix et
à s'impliquer dans la prévention et le traitement des
crises, en priorité au sein de l'espace francophone.
En dernier lieu, la Conférence ministérielle de la Francophonie qui s'est tenue à ce sujet à SAINT-BONIFACE
(Canada) le 14 mai 2006, a adopté une déclaration
très ambitieuse qui a été validée par le
Sommet de BUCAREST.
Il
s'agit là aussi d'une mission complexe qui nécessite pour
sa mise en œuvre des moyens dont l'OIF ne dispose pas à ce
jour. Tout au plus le Secrétaire Général de la
Francophonie peut-il effectuer dans certains cas des missions de
médiation et de bons offices et il s'efforce de le faire chaque
fois que possible (par exemple dans des cas comme Haïti, les
Comores, le Togo).
En
revanche, elle pourrait développer une stratégie
d'influence voire de groupe de pression, dans les enceintes
internationales dont la vocation première est de prévenir
ou de gérer des conflits, à commencer par les organes de
l'ONU (Conseil de Sécurité, Commission de Consolidation
de la Paix, Conseil des Droits de l'Homme) mais sans oublier l'Union
Africaine et l'Union Européenne, de plus en plus
impliquées l'une et l'autre dans les questions de
sécurité en Afrique.
Encore
faut-il, évidemment, que l'OIF soir en mesure de faire
émerger des positions communes entre ses membres sur les
solutions à soutenir. Or cela peut se révéler
difficile voire impossible dans certains cas. C'est l'une des
conséquences préoccupantes de l'élargissement que
connaît l'Organisation.
La
tragédie qui vient d'endeuiller le Liban a montré les
limites que peut rencontrer la Francophonie dans sa volonté de
contribuer activement à la solution des conflits.
Alors
que le Liban est l'un des pays fondateurs de la Francophonie et au
lendemain de l'adoption de la déclaration de SAINT-BONIFACE, il
s'est révélé impossible de dégager un
consensus entre les pays membres de l'OIF sur une position commune
allant plus loin qu'une brève déclaration " appelant
à une cessation totale des hostilités et au retour au
calme au Liban ".
Les
positions défendues par les pays arabes membres de l'OIF d'une
part et par plusieurs pays soutenant l'opération
israélienne d'autre part, se sont mutuellement
neutralisées et ont, de fait, paralysé la Francophonie.
Nombreux sont les observateurs qui se sont interrogés sur le
rôle d'une organisation qui se trouve dans l'incapacité de
définir une position politique cohérente au sujet d'un
conflit très grave affectant l'un de ses membres fondateurs.
Ainsi,
dans le domaine très difficile de la préservation de la
paix et de la résolution des conflits, la Francophonie se heurte
à deux obstacles : celui de la faiblesse de ses moyens et celui
de la difficulté pour elle de définir une ligne politique
claire et commune à tous ses membres.
Qu'il
s'agisse de l'éducation ou des situations de crises, pour ne
prendre que ces deux exemples, il est clair que la Francophonie, en
tant qu'organisation internationale, doit conjurer le risque croissant
d'un " grand écart " entre la proclamation d'objectifs ambitieux
lors de Sommets à grand spectacle (et à grand
prix…) et la capacité réelle à les
atteindre. C'est bien la crédibilité même de la
Francophonie internationale qui est en jeu.
Le
moment est donc venu pour elle de réfléchir à une
redéfinition de ses domaines d'intervention et de ses moyens.
J'ai évoqué quelques orientations à cet
égard :
recentrage sur ses objectifs fondamentaux, ceux pour lesquels la Francophonie est seule à pouvoir agir ;
développement,
dans les autres domaines, d'une stratégie d'influence au sein
des organisations multilatérales compétentes ;
appui
fourni à ses pays membres, notamment sous forme d'équipes
d'experts, pour leur permettre d'accéder aux programmes et
financements internationaux qu'elle ne peut pas leur offrir directement.
A
ces orientations, j'en ajoute une, en conclusion : avec près de
70 Etats ou Gouvernements membres, sous divers statuts, l'Organisation
de la Francophonie ne peut plus se contenter durablement de fonctionner
par consensus si elle veut pouvoir prendre des décisions. Si
elle ne veut pas être une simple enceinte de discussions sans
conclusions opérationnelles, elle doit se doter de règles de fonctionnement plus strictes,
du moins dans certains domaines, y compris en adoptant un
système de votation. Parallèlement, les conditions de son
financement devraient faire l'objet d'un réexamen
sérieux, afin de rééquilibrer ses sources de
financement, de revoir l'affectation des moyens disponibles en fonction
de ses objectifs prioritaires, et d'accroître globalement son
budget et celui de ses opérateurs principaux.
Il y
a là de grands enjeux qui pourraient conduire au prochain
Sommet, celui de Québec en 2008, à imprimer une nouvelle
dynamique à la Francophonie internationale. Quel beau symbole ce
serait que d'assister à un tel renouveau sur cette terre
emblématique de la francophonie qu'est le Québec en
Amérique du Nord ! En
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