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LA FRANCOPHONIE: L'UNE DES REPONSES A LA MONDIALISATION CULTURELLE?  

 La Francophonie comme acteur géoculturel

Bucarest- 23 septembre 2006

Contribution de Pierre-André WILTZER

Ancien Ministre chargé de la Coopération et de la Francophonie (France)

Parler de la Francophonie comme " acteur géoculturel ", capable de porter le principe de la diversité culturelle comme modèle d'un monde solidaire, respectueux des identités et donc pacifique, c'est poser la question de l'Organisation Internationale de la Francophonie et de sa capacité d'agir efficacement sur la scène internationale.

Pour être un acteur géoculturel crédible, il lui faut avoir des objectifs clairs et cohérents et il lui faut disposer de moyens à la hauteur de ses ambitions.

Or l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) se heurte à cet égard à deux difficultés :

  • la première résulte de l'expansion du nombre des pays membres de la Francophonie en tant qu'institution internationale et des conséquences que ce phénomène peut avoir sur la cohérence de son projet ;
  • la seconde, résulte de l'élargissement du champ des compétences et des objectifs qu'elle se donne, comparé à la modestie de ses moyens.
  • Dans les deux cas, c'est la crédibilité de la Francophonie qui est en cause.

    Quelques explications pour illustrer cette double interrogation :

    Sur l'accroissement du nombre des pays membres de la Francophonie d'abord :

    A l'issue du Sommet de la Francophonie de BUCAREST, l'OIF compte 68 Etats et Gouvernements membres, dont 53 sont membres à part entière, 2 ont le statut d'Etats associés et 13 le statut d'Etats observateurs. En effet, à BUCAREST, l'adhésion de 4 nouveaux Etats membres de plein droit a été approuvée : l'Albanie, Andorre, l'ex-République yougoslave de Macédoine et la Grèce. Il en a été de même pour deux membres associés : Chypre et le Ghana. Il faut d'ailleurs remarquer que, dans une Organisation où s'applique traditionnellement la règle du " consensus " et non celle du vote à la majorité même qualifiée, la différence des statuts n'a guère de conséquences pratiques dans le fonctionnement de l'Organisation.

    On peut évidemment se féliciter, à première vue, de l'accroissement du nombre des pays membres de l'OIF, qui témoigne de sa capacité d'attraction, bien au-delà de l'espace naturel de la francophonie si l'on mesure ce dernier par rapport à l'usage réel de la langue française. C'est sans doute l'écho rencontré dans le monde par le thème de la diversité culturelle et par celui du multilatéralisme, dont l'OIF est porteuse, qui est à l'origine de ce mouvement.

    Mais il y a un revers à cette médaille : dès lors que les pays entièrement ou partiellement francophones deviennent minoritaires au sein de l'Organisation, l'objectif central de la Francophonie, qui est celui d'une langue et de valeurs culturelles communes, ne risque-t-il pas de se diluer voire de disparaître ? Des pays comme l'Albanie, la Grèce ou l'ex-République yougoslave de Macédoine, qui viennent d'entrer dans l'OIF ont-ils réellement placé cet objectif au cœur de leur engagement ? Il en va de même pour la plupart des Etats qui participent aux travaux de l'Organisation en qualité de membres associés ou observateurs, comme l'Autriche, l'Ukraine, la Pologne, la République tchèque, la Hongrie et d'autres pays de l'Europe centrale et orientale.

    C'est la nature-même de l'OIF qui risque dès lors de changer, l'Organisation se transformant en une vaste enceinte internationale, débattant périodiquement des problèmes du monde, à l'occasion de vastes et coûteuses " conférences-spectacles ", mais sans avoir la capacité de peser réellement sur le cours des événements par des prises de position ou des décisions.

    C'est le premier risque auquel la Francophonie est désormais exposée.

    Sur l'élargissement du champ des compétences et des objectifs de la Francophonie :

    L'OIF s'est donnée un " cadre stratégique décennal " ambitieux, articulé autour de quatre priorités principales :

    1. promouvoir la langue française et la diversité culturelle et linguistique ;

    2. promouvoir la paix, la démocratie et les droits de l'Homme ;

    3. appuyer l'éducation, la formation, l'enseignement supérieur et la recherche ;

    4. développer la coopération au service du développement durable et de la solidarité.

    Il est clair qu'en dépit de la qualité de leurs dirigeants et de leurs agents, l'OIF et ses opérateurs n'ont pas aujourd'hui les moyens d'assumer des missions aussi vastes et aussi diversifiées. Ainsi, la Déclaration générale adoptée par les Chefs d'Etat et de Gouvernement au Sommet de BUCAREST ne comporte pas moins de 61 points, sans compter 19 déclarations particulières portant sur certains thèmes et certaines situations de crise spécifiques ! Est-il raisonnable, pour l'Organisation, d'étendre presque sans limite le champ des compétences qu'elle prétend assumer ?

    Le creusement d'un écart flagrant entre ses déclarations et les résultats concrets de son action, voilà le second risque auquel la Francophonie est désormais exposée.

    Quelques pistes pour conjurer les risques :

    Il ne suffit évidemment pas de pointer du doigt les menaces qui pèsent sur la cohérence du projet de la Francophonie et sur la crédibilité de l'Organisation chargée de le mettre en œuvre. Il ne suffit pas non plus d'en rechercher les causes ou d'en désigner les responsables, même si, par exemple, la question du financement de l'Organisation par les Etats membres, un financement à la fois globalement insuffisant et déséquilibré dans des proportions malsaines, mériterait d'être clairement posée et tranchée.

    Comme le temps presse, je pense que des solutions peuvent être recherchées dans deux directions :

  • l'établissement d'une hiérarchie des priorités de la Francophonie, pour éviter la dispersion et la dilution de son concept originel ;
  • la distinction entre les domaines dans lesquels elle veut et elle peut agir directement, avec ses moyens et ceux de ses opérateurs (Agence Universitaire de la Francophonie - AUF ; TV5 Monde ; Association Internationale des Maires Francophones - AIMF ; Université Senghor du Caire), et les domaines dans lesquels elle peut mobiliser ses membres sur des objectifs communs et peser sur les décisions arrêtées dans d'autres enceintes internationales.
  • Deux exemples pour illustrer ce type de démarche, qui relève de la stratégie d'influence :

    L'éducation

    Promouvoir la langue française et les cultures francophones passe incontestablement par la création ou le renforcement de systèmes d'enseignement du français et en français. C'est un impératif d'abord dans les pays considérés comme francophones mais dont chacun sait que le français n'y est réellement parlé que par une minorité de la population, faute pour de nombreux enfants, surtout les filles, de pouvoir accéder à l'éducation.

    L'éducation et la formation font donc partie des objectifs prioritaires de la Francophonie. Celle-ci a mis en place, depuis longtemps, un efficace réseau d'universités francophones ou comportant des départements francophones. Ce réseau est animé par l'Agence Universitaire de la Francophonie (AUF).

    Mais l'éducation de base et de masse, qui est la clé de tout le reste, est un défi beaucoup plus difficile à relever, en raison des immenses besoins à satisfaire. L'OIF n'a pas les moyens de résoudre à elle seule ce problème, même dans le cadre des seuls pays ayant la langue française comme langue officielle ou principale langue pratiquée. Il suffit de penser, par exemple, au cas de la République Démocratique du Congo, dont on espère qu'elle va enfin sortir de longues années de guerres civiles pour aborder sa reconstruction. Un pays d'environ 65 millions d'habitants, ravagé par les conflits, en proie à la pauvreté, à la malnutrition et aux maladies, un pays ou l'Etat s'est effondré et où un système éducatif est à recréer presque entièrement.

    Si la Francophonie ne dispose pas des capacités nécessaires, en termes de financements et d'experts, pour s'attaquer à des problèmes de cette ampleur, elle peut néanmoins agir efficacement pour aider ses Etats membres qui en ont besoin à accéder aux ressources de la Communauté Internationale destinées au développement de l'éducation.

    Il existe ainsi un programme international, dénommé " EDUCATION POUR TOUS ", placé sous la direction de l'UNESCO, financé par la Banque Mondiale et les principaux bailleurs de fonds bilatéraux ou multilatéraux, qui fait partie des " Objectifs du Millénaire pour le Développement " adoptés par l'Assemblé Générale des Nations Unies en 2000. Ce programme vise à offrir la possibilité pour tous les enfants de la planète d'accéder à l'enseignement de base d'ici 2015.

    Des financements sont disponibles. La question, pour les pays qui souhaitent y accéder, est de bâtir des projets répondant aux conditions fixées par les institutions internationales, ce qui suppose, en amont, un travail important nécessitant le recours à une expertise qui, la plupart du temps, leur fait défaut. Il faut notamment définir l'architecture du système éducatif à créer, les programmes à enseigner à tous les niveaux de l'enseignement, en tenant compte des besoins prioritaires des pays en question. Il faut mettre en place un système de formation et de gestion sérieux des enseignants, concevoir les manuels scolaires et bien sûr identifier et évaluer les équipements scolaires nécessaires pour accueillir les élèves. Tout cela étant supposé accompli, il faut encore présenter ces projets aux institutions financières internationales selon les procédures complexes qui sont les leurs.

    La Francophonie, si elle ne peut pas financer elle-même la création ou la reconstitution de systèmes éducatifs, doit pouvoir offrir aux pays francophones qui en ont besoin, les capacités d'expertise et d'assistance technique leur permettant de concevoir leurs projets et de le défendre devant les institutions internationales compétentes et les bailleurs de fonds. Ainsi pourrait-elle faire en sorte que les " francophones potentiels ", qui sont nombreux dans ces pays, deviennent des " francophones réels ". C'est à cette condition, notamment, que l'Afrique, dont la croissance démographique est très forte, deviendrait un grand " réservoir " de la langue française, à l'image de ce que représente l'Amérique latine pour l'espagnol.

    La sécurité et la prévention des conflits :

    Le second exemple que je prendrai pour illustrer l'action indirecte que pourrait jouer la Francophonie est celui de la sécurité et de la prévention des conflits.

    Depuis le Sommet des Chefs d'Etats et de Gouvernement de l'OIF réuni à MONCTON (Canada) en 1999 et surtout la Déclaration de BAMAKO (Mali) adoptée en novembre 2000, la Francophonie n'a cessé d'affirmer sa vocation à promouvoir la paix et à s'impliquer dans la prévention et le traitement des crises, en priorité au sein de l'espace francophone.

    En dernier lieu, la Conférence ministérielle de la Francophonie qui s'est tenue à ce sujet à SAINT-BONIFACE (Canada) le 14 mai 2006, a adopté une déclaration très ambitieuse qui a été validée par le Sommet de BUCAREST.

    Il s'agit là aussi d'une mission complexe qui nécessite pour sa mise en œuvre des moyens dont l'OIF ne dispose pas à ce jour. Tout au plus le Secrétaire Général de la Francophonie peut-il effectuer dans certains cas des missions de médiation et de bons offices et il s'efforce de le faire chaque fois que possible (par exemple dans des cas comme Haïti, les Comores, le Togo).

    En revanche, elle pourrait développer une stratégie d'influence voire de groupe de pression, dans les enceintes internationales dont la vocation première est de prévenir ou de gérer des conflits, à commencer par les organes de l'ONU (Conseil de Sécurité, Commission de Consolidation de la Paix, Conseil des Droits de l'Homme) mais sans oublier l'Union Africaine et l'Union Européenne, de plus en plus impliquées l'une et l'autre dans les questions de sécurité en Afrique.

    Encore faut-il, évidemment, que l'OIF soir en mesure de faire émerger des positions communes entre ses membres sur les solutions à soutenir. Or cela peut se révéler difficile voire impossible dans certains cas. C'est l'une des conséquences préoccupantes de l'élargissement que connaît l'Organisation.

    La tragédie qui vient d'endeuiller le Liban a montré les limites que peut rencontrer la Francophonie dans sa volonté de contribuer activement à la solution des conflits.

    Alors que le Liban est l'un des pays fondateurs de la Francophonie et au lendemain de l'adoption de la déclaration de SAINT-BONIFACE, il s'est révélé impossible de dégager un consensus entre les pays membres de l'OIF sur une position commune allant plus loin qu'une brève déclaration " appelant à une cessation totale des hostilités et au retour au calme au Liban ".

    Les positions défendues par les pays arabes membres de l'OIF d'une part et par plusieurs pays soutenant l'opération israélienne d'autre part, se sont mutuellement neutralisées et ont, de fait, paralysé la Francophonie. Nombreux sont les observateurs qui se sont interrogés sur le rôle d'une organisation qui se trouve dans l'incapacité de définir une position politique cohérente au sujet d'un conflit très grave affectant l'un de ses membres fondateurs.

    Ainsi, dans le domaine très difficile de la préservation de la paix et de la résolution des conflits, la Francophonie se heurte à deux obstacles : celui de la faiblesse de ses moyens et celui de la difficulté pour elle de définir une ligne politique claire et commune à tous ses membres.

    Qu'il s'agisse de l'éducation ou des situations de crises, pour ne prendre que ces deux exemples, il est clair que la Francophonie, en tant qu'organisation internationale, doit conjurer le risque croissant d'un " grand écart " entre la proclamation d'objectifs ambitieux lors de Sommets à grand spectacle (et à grand prix…) et la capacité réelle à les atteindre. C'est bien la crédibilité même de la Francophonie internationale qui est en jeu.

    Le moment est donc venu pour elle de réfléchir à une redéfinition de ses domaines d'intervention et de ses moyens. J'ai évoqué quelques orientations à cet égard :

  • recentrage sur ses objectifs fondamentaux, ceux pour lesquels la Francophonie est seule à pouvoir agir ;
  • développement, dans les autres domaines, d'une stratégie d'influence au sein des organisations multilatérales compétentes ;
  • appui fourni à ses pays membres, notamment sous forme d'équipes d'experts, pour leur permettre d'accéder aux programmes et financements internationaux qu'elle ne peut pas leur offrir directement.
  • A ces orientations, j'en ajoute une, en conclusion : avec près de 70 Etats ou Gouvernements membres, sous divers statuts, l'Organisation de la Francophonie ne peut plus se contenter durablement de fonctionner par consensus si elle veut pouvoir prendre des décisions. Si elle ne veut pas être une simple enceinte de discussions sans conclusions opérationnelles, elle doit se doter de règles de fonctionnement plus strictes, du moins dans certains domaines, y compris en adoptant un système de votation. Parallèlement, les conditions de son financement devraient faire l'objet d'un réexamen sérieux, afin de rééquilibrer ses sources de financement, de revoir l'affectation des moyens disponibles en fonction de ses objectifs prioritaires, et d'accroître globalement son budget et celui de ses opérateurs principaux.

    Il y a là de grands enjeux qui pourraient conduire au prochain Sommet, celui de Québec en 2008, à imprimer une nouvelle dynamique à la Francophonie internationale. Quel beau symbole ce serait que d'assister à un tel renouveau sur cette terre emblématique de la francophonie qu'est le Québec en Amérique du Nord !

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    Première table ronde : La Francophonie des arts et de la création

    Pierre-Jean BENGHOZI - Dora BOUCHOUCHA - Dan BURLAC - Joëlle FARCHY - Luc JABON - Jean-Pierre LANG - Nicole OTTO - Bernard MIYET - Philippe OLIVIER - Céline THONGSAVATH
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    Troisième table ronde : La Francophonie, acteur géoculturel

    Claude FISCHER - Christophe GERMANN - Ahmet INSEL - Abdoulaye E. KANE - Jean MUSITELLI - Joseph PARÉ - Jean TARDIF - Maria Alvès TROVOADA - Pierre-André WILTZER

    Rapport de synthèse, par Pierre-Jean BENGHOZI


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