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Débat à l’Université de
Genève – 16 septembre 2010
La Francophonie à 40
ans : quels projets pour les parlants-français ?
M. Yves FLÜCKIGER, vice-recteur de l’Université de Genève, ouvre la
rencontre organisée par PlanetAgora en collaboration avec l’Université en
souhaitant la bienvenue à tous les participants. Il remercie tous ceux qui ont
contribué à l’organisation de l’événement, et notamment ses collègues Hannelore
Lee-Jahnke, Frédéric Esposito, Nicolas Levrat, Geneviève Auroi-Jaggi.
Ce
débat s’inscrit dans une série d’initiatives, dont les colloques organisés par
les professeurs Laurent Gajo et François Grin, entourant la préparation du
Sommet de Montreux. Il souhaite que ce débat permette de préciser la contribution
que peut apporter la Francophonie à la construction de la mondialisation qui ne
manque pas de contradictions.
Présentation du débat
Jean TARDIF remercie d’abord le Vice-recteur dont le rôle très
actif a permis de surmonter les difficultés rencontrées et notamment
l’annulation de la conférence à laquelle MM. Abdou Diouf et Pascal Lamy étaient
invités. Il remercie tous ceux qui ont accepté d’y intervenir en prenant comme
point de départ le « papier-martyr » qui leur a été soumis comme canevas
commun (Annexe 1).
Ce
débat qui réunit à la fois des personnes en poste de responsabilité, des
praticiens et des universitaires est orienté vers la formulation de
propositions qui pourraient permettre de répondre aux deux questions
posées :
- Première table ronde : Que
voulons-nous faire ensemble pour développer une aire d’échanges culturels
privilégiés ?
- Deuxième table ronde : Que
voulons-nous faire ensemble pour développer un espace médiatique commun aux
parlants-français ?
Pour
stimuler les échanges sur ces questions, on a voulu associer deux intervenants
invités à tirer de la construction européenne des enseignements qui pourraient
être utiles pour le développement du projet francophone. (Notes d’introduction au débat : Annexe 2)
Première table-ronde
Comment développer une aire d’échanges culturels
privilégiés ?
Modératrice : Hannelore LEE-JAHNKE, professeur
à l’École de traduction et d’interprétation, Université de Genève
Participants :
René CHAMUSSY, recteur de l’Université Saint-Joseph de
Beyrouth
Michèle BERGADAÀ, professeur ordinaire,
Faculté des Sciences économiques et sociales, Université de Genève
Philippe
CHANTEPIE, chef du
département des études et de la
prospective, Ministère de la Culture et de la Communication, France
Gérard
MORDILLAT, écrivain et cinéaste, Paris
Pierre MOUNIER, directeur adjoint, Centre pour l’édition électronique
ouverte (CLEO) (CNRS) - France
Anne-Marie
Autissier , maître
de conférences, Institut d’études européennes de l’Université de Paris 8
Hannelore
Lee-Jahnke,
présidente de la table-ronde
En
tant que non-francophone ayant une double nationalité, j’ai constaté que notre
regard sur la Francophonie qui n’était pas très admiratif au départ l’est
devenu en pensant que les germanophones pourraient prendre exemple sur la
francophonie : le fait que ce projet ne vise pas à défendre une langue
mais à renforcer les cultures est séduisant.
Quels
sont les enjeux prioritaires pour la Francophonie ? En complément à ce
qu’a dit J. Tardif, je voudrais citer ce que Joseph Maïla a dit lors d’un
colloque sur L’interculturel et la
traduction (2005): « l’espace mondialisé a permis la plus grande
visibilité des cultures. Le progrès des technologies de la communication a ici joué
tout son rôle. Il a rendu palpable la proximité des cultures et pensable leur
coexistence. Jamais autant que dans la mondialisation ne se sont tissées ces
relations multiples qui naissent entre les cultures quand elles se mélangent et
se métissent en s’empruntant mutuellement leurs traits spécifiques pour les intégrer chacune à leur
espace social et symbolique propre. Cet
emprunt à l’échelle mondiale indique une acculturation, une assimilation pour chaque
culture d’une part de l’âme et de la matérialité des cultures autres.»
René
Chamussy, recteur
de l’Université St-Joseph de Beyrouth
On
m’a invité à traiter du rôle du français dans la production de la
multiculturalité. Cette question laisse
rêveur le sociologue qui a travaillé surtout au Liban sans étudier les données
comparées des diverses régions du monde. Elle m’a semblé tomber à plat puisque la
multiculturalité ne semble guère correspondre à la situation au Liban où l’on parle
parfois de bi-culturalité mais où l’on emploie surtout d’autres concepts pour
traduire une situation complexe. Si la
francophonie produit quelque chose, l’état des lieux à faire au Moyen-Orient
devrait montrer la possibilité d’un dialogue des cultures et l’avènement d’un
dialogue des cultures.
Partir
de la réalité proche-orientale qui regroupe des communautés ou segments
ethniques, où dominent des langues arabes qu’on s’est appropriées de façon
différente, et des histoires différentes qui ont façonné les mentalités et les
comportements malgré une appropriation commune. Au Liban se retrouvent de multiples
groupes sociaux aux allégeances qui coïncident difficilement.
S’est
ajoutée la venue des langues anglaise et française, langues de colonisation,
avec implantations différentes et des rayonnements spécifiques, la première s’imposant
comme langue de la mondialisation, la seconde comme langue de culture riche de
valeurs spécifiques et apte à promouvoir un véritable dialogue des cultures qui
nous arrachera au choc des civilisations. Les Etats-Unis qui ont une approche très
mobilisatrice au plan linguistique et culturel ont cherché avec G.W. Bush à
imposer la démocratie à l’américaine. La Francophonie nous sort de cette
terrible confrontation pour nous apprendre le dialogue des cultures.
L’apprentissage
du français ne produit pas forcément de la multiculturalité mais des ouvertures
sur la culture de l’autre, ce que l’on peut résumer par le dialogue des
cultures. La francophonie est devenue pour de nombreux Libanais, et ailleurs au
Moyen-Orient une part essentielle de leur propre culture, comme l’ont souligné
plusieurs intervenants à l’occasion du Sommet de Beyrouth. « Au-delà de
son contenu arabe-français, le bilinguisme a contribué sur un plan
anthropologique à la formation d’une personnalité culturelle libanaise ouverte
au monde, structurée, prête à recevoir en héritage une part étrangère,
désormais faite sienne par tout libanais. C’est la francophonie qui a façonné
cette identité culturelle libanaise complexe, où, dans l’apprentissage de soi,
il est fait usage d’une culture autre devenue par le fait de l’histoire une
culture propre. » (J. Maïla)
Le
français est enseigné dans beaucoup d’établissements libanais non comme langue
étrangère mais comme langue seconde, une spécificité qui pourrait être
entérinée dans le Pacte linguistique qui doit être signé à Montreux.
La
francophonie marque la culture de l’autre, au Liban comme ailleurs au
Moyen-Orient où plusieurs assument cette langue et la font leur, comme beaucoup
d’universitaires et d’étudiants.
Prendre
acte de ces jeux de culture, de l’importance du français dans l’ouverture et le
dialogue ne conduit pas à parler de multiculturalité mais plutôt de la
reconnaissance des valeurs dont la Francophonie est porteuse, ce qui lui permet
d’être le fer de lance d’un projet qui reconnait l’autre dans son altérité
légitime.
Cette
évocation d’un projet commun nous ramène à la mondialisation que certains
voient comme la chasse gardée de l’anglais. Dans cette perspective, à
l’Université St-Joseph, nous exigeons des étudiants d’être bilingues à l’entrée
et de très bons trilingues (arabe-français-anglais) pour obtenir leur diplôme.
La
francophonie véhicule des valeurs, dont la solidarité, aussi bien au niveau
micro-sociétal qu’au niveau des grands ensembles. « La francophonie est apte
à donner un sens à un monde développement solidaire dans un monde qui l’est de
moins en moins et elle constitue à sa
manière une contre-mondialisation, parce qu’elle n’est pas centrée sur la
contiguïté ou sur le marché mais vise à agréger des volontés culturelles
désireuses de se rapprocher » (J. Maïla).
Si
le français n’est pas le ciment d’une mondialisation qui se construit sur le
marché et les ordinateurs, la francophonie doit insister sur des dimensions
trop souvent oubliées qui appellent le développement solidaire.
Je
crois davantage au dialogue des cultures et à l’agrégation des volontés culturelles
pour un développement commun qu’au multiculturalisme.
Michelle Bergadaà, professeur ordinaire,
Faculté des sciences économiques et sociales, Université de Genève
Rappelle
son parcours africain avec la culture orale, latino-américain, au lycée français,
études universitaires au Québec, 10 ans en France, recrutée par l’UNIGE.
La
francophonie m’a souvent énervé, surtout par ses discours sur la langue quand
on a vécu un tel parcours. La francophonie quelque chose qui va aider à rester
ensemble.
Nous
sommes avec des acteurs qui ont tous une richesse de culture qu’ils ne
demandent qu’à partager en utilisant une langue commune. Pas une question de
peur.
La
question n’est pas de savoir que faire ensemble. Plutôt avons-nous toujours un
idéal commun fondé sur le respect de la diversité ?
Je
me suis construite dans les interstices du système, ce qui suppose de rompre
avec les automatismes, particulièrement lourds en France avec les questions sur
la communauté d’enracinement. Être kaléidoscope produit une flexibilité qui
permet de rebondir et qu’on trouve surtout dans les communautés de destin. C’est
ce que nous vivons avec le Web qui nous oblige à savoir ce que nous voulons
faire ensemble et ce que va être notre destin.
Question
face à des phénomènes de grande violence : la mondialisation avec la
puissance de lamination des sitcoms américains, et la flexibilité des jeunes
qui se servent du Web et qui apprennent de façon différente et violente
(copient, plagient…) : j’ai créé un forum international sur Internet (257
pays, l088 disciplines 17 500 abonnés, 200 organisations…), pour faire changer les choses.
Intéressant
de vivre le changement de l’intérieur avec les acteurs.
On
y retrouve plein de francophones de partout. Le plagiat n’a pas le même sens au
Vietnam, Congo ou Tunisie où l’on n’a pas de document. Notre culture académique
bien codifiée est en train d’exploser.
Qu’est-ce
nous voulons ensemble : pas compliqué. Ouvrez un site pour permettre aux
gens de s’exprimer. Cela demande la flexibilité intellectuelle, de passer de
l’individu au système.
Si
on veut un destin commun, il est urgent d’essayer d’apprendre flexibilité
intellectuelle aux étudiants.
Qu’avez-vous
fait pour la francophonie, pour
cette flexibilité ? La Francophonie, ce n’est pas une culture, deux
cultures mais des milliers de cultures. Propositions : Constituer une équipe pour identifier les productions les
plus intéressantes dans chaque pays, notamment celles qui comportent des
références à la différence, à la tolérance, à l’intégration ; examiner avec les diffuseurs internationaux
et nationaux comment leur assurer une circulation accrue en obtenant les droits
de diffusion gratuite au sein de la Francophonie
Créer un site coopératif
multiculturel francophone et demander aux chaînes d’y mettre en ligne
les productions et reportages sélectionnés pour leur valeur culturelle et leur
caractère interculturel. Expliciter les raisons de leur choix.
Si ces initiatives réussissent, on pourrait passer à la
création de produits spécifiques
Philippe
Chantepie, chef du
département des études et de la
prospective, MCC France – professeur dans plusieurs universités
La
question posée complexe, même pour quelqu’un qui parle 7 langues : penser
une aire d’échanges de biens culturels industrialisés comme outil en faveur de
la francophonie. C’est-à-dire articuler la technique numérique comme moyen de
développer la francophonie comme aire culturelle
Première
remarque. Je voudrais partir d’une étude menée avec le CEPII sur les
déterminants des échanges de biens et services culturels entre groupes de pays.
En notant le problème des statistiques pour la francophonie
Beaucoup
d’études sur le commerce, peu sur la langue qui est un facteur pertinent pour
les échanges entre les pays francophones. Interviennent aussi les questions du
PIB et de la distance, comme on peut le constater en Europe et dans les
échanges avec le Maghreb.
Grâce
aux industries de la culture et de la communication, on va pouvoir développer
la francophonie. L’inverse est vrai aussi : développer les échanges pour
renforcer l’aire. Quelle est la soutenabilité de ce modèle avec la technique
numérique ?
La
Convention de l’Unesco ne prend pas en compte la langue. On peut s’étonner du
peu de soutien accordé au développement des industries culturelles et des
échanges des biens et services culturels. Il y a là un enchaînement vertueux
possible s’il n’est pas trop tard en raison de la technologie numérique.
En
deuxième lieu, je voudrais évoquer quelques données, pas seulement françaises,
même s’il faut reconnaître la relative faiblesse des instruments de mesure à
cet égard.
On
constate ainsi que France, Belgique, Suisse, Canada, Algérie, Roumanie etc
constituent un vrai pôle d’échange pour l’écrit et l’imprimé. Ce qui est moins vrai
dans les autres secteurs (audiovisuel, disque, cinéma). Le facteur de la langue
joue donc plus ou moins en fonction des contenus pour fonder une aire
francophone où la langue servirait d’attracteur pour les échanges culturels.
Avec la dématérialisation du numérique, il est plus difficile de mesurer les services
et notamment les programmes audiovisuels.
Autre
élément sur la pertinence de l’aire francophone comme échanges économiques. Ce
qui est déterminant, c’est l’univers culturel qui préside au développement des
échanges : pas seulement la langue, mais l’univers culturel qu’on peut
partager. D’où la question : en diffusant des produits dits francophones, va
t’on développer un univers culturel qui
va permettre de nouveaux échanges et l’intensification des échanges ? On
peut être sceptique..
Deuxième
étude menée il y a 2 ans sur les références
des Italiens, des Français et des Allemands : que connaît chacun de
la culture des autres ? On constate une ignorance généralisée, un peu plus
forte en France.
Ce
qui soulève une question de pertinence : ce n’est pas forcément en
diffusant des produits dits francophones (ex jeux vidéos… français mais
produits au Canada (Ubisoft)….) qu’on crée un univers commun, une aire
d’échanges…
Voilà
de vraies interrogations auxquelles il faudrait répondre pour construire des
politiques économiques ou industrielles pour le développement de la langue et
son rôle dans les échanges. En quoi une langue est-elle capable de fabriquer
des éléments de référence communs et pas seulement croisés ? Une langue
commune ne fait pas forcément des références partagées, ce qui est le critère
déterminant.
Ce
qui fait le succès non pas de la culture américaine mais d’une culture anglo-saxonne, c’est l’importance accordée à l’image
et à sa capacité immédiate de séduction.
Abordons
la question du point de vue de la logique industrielle. Il faut considérer le rapport de la langue avec le
développement du numérique qui déstabilise les filières, élargit les marchés
potentiellement, et peut représenter un atout pour les publics et pour les
industries.
Le
numérique est une question de langue. Il est lui-même une langue lui-même :
un langage binaire universel dans lequel l’ensemble des produits va être codé. C’est
un méta-langage qui n’est pas neutre (normes, choix) et qui va être déterminant
pour les échanges (livre, audio, VOD…). Or le développement du numérique
dissout la pertinence d’une aire francophone. Ça déplace les enjeux sur
l’instrumentalisation de l’industrialisation sur le rôle des langues. Ce qui conduit aux politiques de la langue et
du numérique davantage qu’aux politiques industrielles. Un bémol : on a pensé (théorie de la
longue traîne) que le numérique permettrait à la francophonie et au français de
jouer un rôle plus grand que sa dimension réelle, grâce à la capacité de
stockage, etc. Certains ont même soutenu que le numérique pouvait favoriser la
diversité, les contenus de niche vs les
blockbusters et inverser la situation où 20% des produits produisent 80% des
revenus.
Certes
le numérique permet l’abaissement des coûts de stockage et présente donc un
avantage pour la francophonie. Cela ne change pas la situation : un certain
nombre de produits globaux touche des marchés de plus en plus importants. On en
arrive à la situation où un plus petit nombre de produits parviennent à occuper
une plus grande place dans l’univers mental.
Conséquence
pour les politiques publiques : le numérique devrait transformer l’offre
des services publics audiovisuels et tenir compte de la montée des nouveaux
écrans au détriment de la télévision, et valoriser un patrimoine culturel assis
sur une logique linguistique. En réalité c’est surtout le monde anglo-saxon qui
a profité de cette évolution en développant ce type d’offre. On n’a pas gagné
cette bataille de la présence des
produits ayant un lien avec la langue.
Est-ce que le numérique et
les industries culturelles qui basculent dans le numérique modifient la logique
de l’action publique ? Il y a un déplacement des enjeux avec le
basculement des IC dans le numérique ;
- les questions
de langue et de norme sont au cœur des compétitions entre les industries
culturelles même si les industries de la communication occupent la première
ligne. Il faudrait agir en amont de la chaîne, (cf protection des systèmes de
diffusion des contenus dématérialisés – accent aigu, etc….) comme élément de la
possibilité de construire une aire francophone qui aurait du sens du point de
vue culturel et industriel… On s’en préoccupe trop peu .
- les
industries culturelles sont peu présentes dans la R&D. On commence à
prendre conscience de l’importance de la langue pour les industries culturelles
et du fait que la langue elle-même est une industrie. L’investissement public
est insuffisant (cf rapport J. Pierre).
- Avec le
numérique, la langue a un statut économique proche des autres biens culturels –
non rival et non exclusif – et qui appelle des modes de financement public pour
les biens communs, impliquant valorisation économique de ce bien particulier
qu’est la langue. – Quand les produits culturels étaient présents sur support
physique, on devait les payer. Le passage du numérique fait qu’on n’est plus
obligé de le payer directement, ce qui appelle à trouver d’autres modes de
financement. La valeur se déplace vers l’information sur les biens (perte de
pertinence de l’aire francophone) : peu de réflexion et de projets sur la francophonie
appuyés sur les industries, valorisant les biens par la valeur de l’information.
Alors que se développent le financement par la pub et les réseaux sociaux, il y
a peu de réseaux sociaux qui dépassent les frontières nationales ou qui créent
des aires linguistiques singulières.
- Champ de
réflexion sur le rôle et le financement des industries culturelles, acteurs
globaux qui jouent sur glocalisation, et qui ne favorisent guère une aire francophone
portée par les industries culturelles. Il reste une marge étroite pour y
parvenir.
Hannelore Lee Janhke note que le Québec a reconnu en 1976 le statut du traducteur, ce qui n’est pas encore le cas ailleurs. À Singapour, les
élèves apprennent l’arabe au primaire parce qu’on reconnaît l’importance des
affaires avec pays arabophones : ce qui est une façon de reconnaître l’importance
économique de la traduction appropriée pour vendre les produits.
Philippe
Chantepie. : Il existe une étude de la Commission européenne sur l’importance économique de la
langue et quelques travaux sur le sujet. Et un groupe de travail de l’EUROSTAT sur la langue a reconnu
l’économie de la traduction parmi l’économie de la culture.
Gérard Mordillat, écrivain et cinéaste
C’est
une autre perspective que je voudrais évoquer à partir de mon parcours
personnel.
Mes
grands-parents étaient belges. Ma grand-mère est partie pour la
Colombie-Britannique avant de devenir américaine. Mes parents étaient du 20e
arrondissement de Paris et leur langue était la langue populaire, l’argot. Je
suis parisien, pas français. Mon territoire est celui de l’écrit et de l’écran.
La francophonie est une affaire personnelle.
Qu’est-ce
que la Francophonie ? Le terme pose problème avec son arrière-goût de
néocolonialisme. Porte en même temps l’idée d’un espace qui échapperait à l’american way of life. On ne pense pas le monde de la même façon
dans une langue ou dans une autre.
La
langue est la guerre. Si l’anglais domine le monde, c’est en raison de la
puissance militaire acquise par les États-Unis depuis l’invention de la bombe
atomique. Le français a été auparavant la langue de la guerre. La guerre change
de langue.
Le
monde anglo-saxon traduit très peu de livres français et francophones
contrairement à ce que fait le monde francophone
Que
peut la francophonie face à cette puissance de feu ? Si le français ne dit
plus la langue de la guerre et de la culture, que pourrait dire la Francophonie.
La France se présente comme la patrie des droits de l’homme, la francophonie son
véhicule et le français langue d’émancipation. Or, le bât blesse. Comment
présenter la francophonie comme ouverture en adoptant des politiques de plus en
plus restrictives ? Comment instaurer comme critère d’insertion la
maîtrise du français quand les élites françaises semblent prêtes à privilégier
l’anglais ? L’émerveillement de B. Kouchner tout fier d’évoquer devant les
ambassadeurs la « demande de France majestueuse et émouvante »,
contraste avec le fait que, sous prétexte de modernisation, de nombreux centres
culturels sont fermés au nom d’une logique comptable. Et cela, au moment où la
Chine, l’Allemagne ou l’Espagne mènent une politique contraire.
La
France ferme boutique à l’extérieur et dresse des fortifications autour d’un
bunker fermé à tout ce qui n’est pas de souche. Si le seul message est « interdit
et exclusion », la francophonie risque de se dessécher. La Francophonie
est d’abord une affaire politique à l’intérieur de la France, en Europe, et
dans le reste du monde.
C’est
ainsi qu’elle aura ou non du sens, comme un véritable espace de liberté et
d’accueil, porté par une langue qui s’ouvre au monde, où nul pour entrer et
vivre ne sera obligé de montrer patte blanche.
Pierre Mounier, directeur adjoint, Centre pour l’édition électronique
ouverte (CLEO) (CNRS)
Partir
de l’expérience concrète du CLEO est une façon de positionner les publications
en sciences humaines par rapport à la francophonie.
Le
CLEO est une équipe appuyée sur des établissements français de recherche et
d’enseignement. Propose3 portails comme outils de communication scientifique en
ligne :
-
portail de revues et de collections (250)
-
portail Calenda : agenda d’événements scientifiques
-
Hypothèses : blogs – carnets de recherche en sciences humaines et
sociales.
Nous
sommes des acteurs français qui diffusent des ublications françaises auxquelles
se sont agrégées d’autre publications (belges, suisses, luxembourgeoises,
canadiennes…). Avec une extension à d’autres langues (espagnol, portugais,
allemand).
Un
exemple : Nuevo mundo est
une revue consacrée à l’Amérique latine, diffusée uniquement en ligne. Elle est
une équipe de l’EHSS, insérée au sein de réseaux hispano et luso. Elle publie
des articles en 3 langues.
L’ensemble
du portail dispose d’un lectorat très international grâce à Internet
Le
CLEO est confronté à un triple défi :
- concurrence
de plateformes plus importante comme Jstor (800 revues) qui démarche d’autres
revues pour les attirer sur son portail ;
- l’injonction
des politiques de recherche d’écrire en anglais pour avoir immédiatement un
lectorat international ;
- l’injonction
bibliométrique aux chercheurs de formater leurs publications en anglais pour
entrer dans le système de mesure – facteur d’impact – de l’efficacité scientifique
des publications.
Ce
sont trois aspects d’une même pression pour les sciences humaines et sociales. Pour
rejoindre un modèle développé depuis longtemps, inspiré du monde de la physique
et de l’économie, etc., basé sur certains éléments: -
non pas l’internationalisation de la communication scientifique mais une sphère
globalisée où la différence n’existe pas ;
-
le formatage de l’écriture scientifique, répondant à des normes de
présentation…
-
communication en anglais, résultant dans la concentration des lieux de
publication et du secteur éditorial
depuis les années 80 avec la formation de conglomérats : Elzevir,
Stenger… D’où un paysage unifié dans les sciences dures, anglicisé, formaté,
avec une grande concentration.
Ce
modèle est inadapté (Le problème n’est pas que les chercheurs se mettent à
écrire en anglais, mais qu’ils sont contraints d’entrer dans un modèle indapté
à un certain nombre de disciplines, et qui ne permet pas de prendre en compte la
diversité des objets, les rapports science-société dans une perspective de
construction culturelle.
Comment
réagir ? 2 réponses possibles :
- Le
village assiégé résistant contre l’envahisseur en tentant de construire un
écosystème francophone isolé du reste : réfléchir à l’essai du CNRS en 2004
avec une plateforme de revues françaises qui s’est effondrée parce qu’elle n’a
pas réussi à attirer
- Autre
stratégie : sur le modèle de Nuevo
mundo qui construit des passerelles entre des univers linguistiques et
culturels différents. Essaie de devenir non un acteur français, ou francophone,
mais international, i.e. travaillant avec tous les éditeurs du monde, intégrant
plusieurs langues, plateformes multilingues. Donc réponse multilingue au lieu
de seulement francophone.
On
cherche à faciliter les échanges grâce notamment à la traduction. Comment
permettre au lecteur de circuler entre es contenus en plusieurs langues : la
traduction mais aussi l’éditorialisation qui va au-delà de la simple
publication. L’information numérique est liquide et flexible. Elle permet
d’éditorialiser les contenus de façon diverse.
Nos
plateformes sont comme une grande piscine dans laquelle se trouvent des
contenus. Le numérique permet d’y puiser suivant des logiques différentes, avec
des portails thématiques, des passerelles entre différentes langues, etc.
Le
CLEO poursuit deux objectifs :
-
Lever ou affaiblir les barrières nationales et linguistiques à la circulation
des idées ;
-
Intégrer les contenus francophones au sein d’une offre éditoriale multilingue
et internationale qui en accroîtra la visibilité. Il ne s’agit donc pas pour
nous de simplement promouvoir les contenus francophones.
C’est
un pari. Nous sommes au début de cette expérience. Nous cherchons à lever des ressources
financières. Nous assurons de nombreuses sessions de formation à nos outils
pour construire une aire d’échanges culturels privilégiés, multilingue.
Propositions : - Discuter de la pertinence et du réalisme de cette démarche
et des soutiens à mobiliser pour en assurer la réalisation ;
- Proposer que l’évaluation des équipes de recherche prenne
en compte leur capacité à produire des documents scientifiques dans la langue
de leur pays d’implantation et/ou multilingues, ce qui encourage la
responsabilité sociale des chercheurs bénéficiant du soutien public ;
- Que les pays membres de la Francophonie soutiennent la
création de structures locales de publication scientifique pour contrebalancer
la logique purement marchande qui conduit à accaparer le champ des publications
scientifiques, ce qui est une façon se soutenir à la fois la recherche et le
multilinguisme qui importe pour la diversité culturelle.
Hannelore Lee-Jahnke : Elsevier, après avoir commencé à faire des résumés
en plusieurs langues, a abandonné cette pratique donné en faveur de l’anglais.
Votre projet semble beaucoup plus réalisable sur une base multilingue.
Anne-Marie
Autissier : Institut
d’études européennes, Paris 8
Regard croisé : une perspective
européenne
L’enjeu
européen c’est d’éviter le monolinguisme anglais.
Les
échanges culturels en Europe se posent en termes multilingues, où le français
occupe une place parmi 23 autres langues. Comment vivent-elles ensemble, se
traduisent-elles et réussissent-elles à communiquer autres signaux ?
Carrefours
d’identités linguistiques. Le français n’est pas mal loti en Europe.
On
est encore obligé de raisonner en termes État/-langue/territoire, mais les réponses
pluralistes obligent à réfléchir à la place de la langue.
Travailler
ensemble en plusieurs langues :
l’Observatoire du plurilinguisme basé à Paris. Le rapport « Un défi
salutaire » (2008) dont Amin Maalouf a été le principal rédacteur propose aux
Européens l’approche suivante : trilinguisme langue maternelle, une langue
personnelle adoptive comme une seconde langue maternelle, une langue de
communication internationale. Cette pratique a été adoptée à l’Institut
d’études européennes de l’Université Paris 8. On y reçoit beaucoup d’étudiants
qui ont adopté le français même si leurs pays ne fait pas partie de la Francophonie.
La question de la langue se pose en termes de faire fonctionner ensemble les langues ce qui suppose d’être capable de comprendre
d’autres langues même sans pouvoir les parler.
Quelques
exemples de projets :
Projet
Euranet – regroupement de radios
publiques de 12 pays pour fabriquer ensemble des contenus sur l’Europe (exemple
l’émission Accent d’Europe sur RFI) – mise en commun de contenus à travers un
portail.
Euronews
en 8 langues dont le Russe et l’Arabe
avec le souci cosmopolitique des voisins de l’Europe.
Micro
projet : Eurozine, coalition de
revues de sciences humaines pour fabriquer des contenus plurilingues
Mediumrad : recensement des médias de la diversité en
Europe, leurs attentes, leur mode de fonctionnement, liens avec leurs régions
respectives – Le Conseil de l’Europe est très concerné par les questions
médiatiques et linguistiques – Étude Institut Panos soutenu par Conseil
Africultures
– magazine en français, modèle
Babelmed
– bulletin (italien, français, anglais, arabe) rédaction à Rome – faire
connaître les cultures du Moyen-Orient
Les
programmes de l’Union européenne pour la culture :
Culture 2000 – pour faire travailler ensemble les acteurs de la
culture.
Programme
MEDIA : aide non la
coproduction, mais à la préparation, à la formation des opérateurs, à la
diffusion-distribution sur tous supports. Budget 2007-2013 : 755 millions
d’euros .
Ce
programme rejoint les questions soulevées par P. Chantepie : un
regroupement favorise-t-il les échanges et les projets communs ?
Succès
relatif. L’Observation européen de l’Audiovisuel (OEA -Strasbourg) a conclu que
sur la période 2001-2007, les films
soutenus par MEDIA (300/an) se distinguent : diffusés dans 2 fois plus de
pays, et engrangent 2 fois plus d’entrées. Interprétations diverses possibles :
ces résultats intéressants sont-ils dus au choix de thématiques
fédératrices ?
Comprend
un volet mondial – Media Mundus – doté
d’un budget de 15 millions d’euros pour la période 2011-2013.
Vise à promouvoir la diversité, sauf les productions des Majors états-uniens.
Ensemble d’échanges sur le marché mondial des programmes
Comme
sociologue, je m’intéresse à la façon dont les dispositifs publics sont
utilisés ou non par les professionnels. Malgré toutes les limites des programmes
européens, il y a une européanisation qui n’a même pas été prévue, l’européanisation
des acteurs culturels (journalistes, producteurs, programmateurs, diffuseurs …),
soit 1 million sur 4,8 millions de personnes œuvrant dans la culture, (sur 400 millions
d’Européens) qui travaillent ensemble, traduisent, et sont des agents de cette
société transnationale.
La
dynamique ainsi générée est très intéressante à analyser pour réfléchir à ce
que peut proposer et susciter un ensemble géopolitique ou institutionnel.
Cette
Europe n’est pas tout à fait l’Europe communautaire mais elle n’existerait pas
sans l’Union européenne.
Éléments de propositions
inspirées de l’expérience européenne
1- Initiatives médias/Internet/culture numérique
Créer
un consortium d’industriels, de médias et d’universités
- pour investir
dans l’équipement en haut débit des espaces francophones ((y compris en
associant les CLAC et les cybercafés là où les ordinateurs personnels font
défaut)
- développer un
« P2P -Next » francophone pour
favoriser le développement de la TV sur Internet (avec TV5)
- mettre en place
des financements pour le passage des salles de cinéma au numérique (à l’instar
de l’initiative de la Commission européenne)
- soutenir la
formation des professionnels francophones de l’audiovisuel et du cinéma, à la
préparation de projets et à la diffusion/distribution sous tous supports (à
l’instar de MEDIA)
- créer des
collèges de la traduction (comme le réseau existant en Europe) pour accueillir
des traducteurs, auteurs, lexicographes, linguistes en résidence avec des
médiathèques adaptées à leur besoin. Le but : contribuer à la traduction
des œuvres majeures francophones (théâtre, littérature, poésie, sciences
sociales) dans d’autres langues diffusées mondialement dont l’anglais,
l’espagnol, l’arabe, le russe, le mandarin etc. www.recit.eu
Encourager
et soutenir la mise en réseaux :
- des radios, pour la fabrication et la diffusion de
programmes en commun (avec le CIRTEF et en s’inspirant de l’Euranet) ;
- des médias dits
de la diversité francophone avec des revues et magazines en ligne du Maghreb,
d’Afrique, d’Asie, etc. (en s’inspirant de Babelmed
www.babelmed.net , Respect Magazine, www.respectmag.com
- des revues
numériques culturelles francophones comme Africultures www.africultures.com pour
étendre leurs activités via Internet
- Créer un toolkit d’apprentissage numérique
francophone pour les élèves, les étudiants, les adultes, téléchargeable et modulable
(avec les Campus numériques, les CLAC…)
2. Formation
- Encourager les
universités à créer des diplômes à distance, avec des co-validations entre
plusieurs universités francophones (avec l’AUF)
- Former les
journalistes des médias généralisés francophones aux réalités des sociétés
francophones dans leur diversité, migrations incluses (avec l’UIJPLF)
- Développer le
volontariat international francophone pour les jeunes et les seniors
3. La société civile
- Créer des programmes
de mobilité individuelle en francophonie pour les professionnels de la culture,
du journalisme, du syndicalisme, du tourisme, des médias, du numérique, etc.
avec obligation de rapports préconisant des solutions adaptées aux différents
contextes visités
- Alimenter en
ligne un forum des initiatives citoyennes francophones
4. Les alliances stratégiques
Se rapprocher des
très dynamiques réseaux mondiaux de collectivités locales existants (Eurocités,
Villes de l’Agenda 21 pour la culture, Forum des autorités locales de
périphérie, etc.)
Pour certains des
dispositifs proposés, nouer des alliances concrètes avec la Lusophonie et l’Hispanophonie
institutionnelles
Interactions
avec l’auditoire
-
Le français est minoritaire dans l’espace francophone. On peut être sensible
aux barrières et aux forteresses, mais on ne peut réduire la Francophonie à un
seul pays, aussi grand soit-il.
-
Je ne crois pas aux dialogues des cultures mais aux dialogues entre les
porteurs de cultures différentes et donc détenteurs de droits. Il faut
réfléchir à la question des droits culturels, et à la possibilité de jouir des
droits culturels (éducation multilingue…) et de jouir de ses multiples
identités.
-
R. Chamussy : je vis dans un pays
où les cultures s’affrontent et où chacune essaie de s’imposer. L’Institut islamo-chrétien est fréquenté par
des personnes qui arrivent à pouvoir comprendre des éléments des autres
cultures.
-
P. Chantepie : La langue existe
comme facteur d’échanges, comme les affinités culturelles. Quelle est la
durabilité de ce facteur ? Le fait de partager une langue qui fait
partager des biens culturels produit-il des références communes ? Si oui, on
crée une dynamique qui accroit les échanges… Il y a probablement des
distorsions suivant les langues et les cultures : il faudrait élargir
l’étude faite sur la connaissance mutuelle des Allemands/Italiens/Français pour
mieux savoir ce que voient, lisent et entendent les Européens et les
Francophones les uns des autres.
-
M. Bergadaà : Ou bien on
cherche ce que les individus ont de commun dans une culture et on va arriver à
des séries-films qui peuvent se vendre partout – plus petit commun
dénominateur.
À
l’inverse, si l’on s’intéresse à ce qui est différent, on arrive à une autre
façon de faire.
On
se construit dans la différence, ce qui suppose le respect de l’autre et est le
contraire de l’hégémonie.
-
P. Mounier :
-
À propos du rapport logiciel / innovation : on peut faire des choses très
sophistiquées mais ce n’est pas nécessaire pour faire de l’agrégation de
contenus selon les usages, comme le démontre le modèle Flickr (partage de
photos).
-
Sur les usages des communautés scientifiques : on peut citer l’exemple des
spécialistes de l’histoire des émotions au Moyen-Âge, une dizaine tout au plus
dans le monde, qui écrivent dans des langues différentes, correspondent
peut-être en anglais…
-
On peut distinguer quatre compétences
linguistiques : lire, comprendre, écrire, parler.
-
La question du modèle économique. Pour réussir, il faudra dépasser l’économie
de subventions nationales. Difficulté d’accéder aux programmes de l’Union
européenne. Même si nous sommes engagés en faveur du livre accès, nous avons
engagé la commercialisation de services à valeur ajoutée.
-
H. Lee-Janhke :
Sans
conclure, on peut retenir quelques éléments-clés.
Le
dialogue des cultures ou des porteurs de culture implique le respect pour
comprendre la culture de l’autre.
Le
souci de la flexibilité implique l’adaptation non seulement linguistique mais
aussi culturelle.
L’approche
concrète intéressante proposée par le projet CREO : promouvoir du savoir
dans différentes langues et ne pas se murer dans une aire linguistique.
Deuxième
table ronde
Comment
développer un espace médiatique commun ?
Modérateur : Frédéric ESPOSITO, professeur, Centre d’études
européennes, Université de Genève
Participants :
Jacques
PILET, responsable du développement éditorial du Groupe
Ringier, Zurich
Odile
CONSEIL, rédactrice adjointe, Courrier international
Marie-Christine
SARAGOSSE, Directrice générale, TV5Monde, Paris
Jean-François
PELLIER, responsable des nouveaux développements, ARTE France
Frédéric Esposito, président de la
table ronde
Quelques
éléments pour structurer ce débat. L’hypothèse sous-jacente à la question
soumise à cette table ronde évoque le débat qui a cours dans l’Union européenne
sur le déficit de légitimité et l’identité citoyenne. L’une des difficultés à
rapprocher l’Union Européenne de ses citoyens est liée à la difficulté de créer
un espace médiatique. ARTE, Euronews, Euranet restent insuffisants.
Comment
créer un tel espace pour la Francophonie ? Pourquoi ? Pour constituer
une identité au sein de pays francophones qui pourraient se retrouver dans les
différents médias ? 2 hypothèses sous-jacentes :
-
s’agit-il de faire de cet espace un projet politique en utilisant le français
comme vecteur de valeurs propres (par exemple les droits de l’Homme) et
constituant une sorte d’espace fermé ?
-
ou s’agit-il de favoriser le pluralisme politique (cf base de données
plurilingue) visant à promouvoir la langue française dans une optique de
mille-feuille, i.e. de favoriser le passage entre les couches de cet espace
francophone ?
Comment
le faire avec des solutions pratiques et pourquoi ? Pour favoriser le
pluralisme culturel ou pour l’utiliser comme matrice pour un projet
politique ?
Jacques
Pilet, responsable
du développement éditorial du Groupe Ringier, Zurich
Les
médias peuvent-ils servir à faire vivre et à promouvoir la francophonie ? Je
voudrais aborder cette question de façon concrète et rompre avec la tonalité
assez plaintive de la première partie.
Beaucoup de choses font vivre cette francophonie en
Europe et dans le monde : TV5 Monde est un bel exemple avec sa volonté
d’égalité entre petits et grands, ARTE au niveau européen et l’expérience
intéressante de Courrier international. Mais aussi toute la galaxie Internet
qui aborde la question européenne de façon citoyenne et en plusieurs langues :
Café Babel, etc.
L’attente
du français continue d’exister comme j’ai pu le constater récemment ou à
l’université au Liban où le Hezbollah promeut l’apprentissage du français. On
trouve souvent le sens de la francophonie hors des pays qui en font
partie : un intérêt plus ou moins matérialisé pour le français comme outil
de compréhension du monde, de l’autre, en dehors de la culture anglo-saxonne.
Pour
avancer, il faut prendre conscience qu’on est dans un combat géopolitique fort.
Implique de nommer l’adversaire, non pas la langue anglaise, mais la grande
puissance états-unienne qui, même avec sa puissance militaire et économique
affaiblie, continue de la développer en termes de médias et de culture :
rachats de réseaux de cinéma, numérisation des ouvrages avec Google, etc. Mais
aussi par d’autres voies : depuis 1989, conquête des intellectuels notamment
dans les pays d’Europe centrale et orientale au cours des dernières années,
grâce à des programmes ambitieux d’invitation d’étudiants, de jeunes
journalistes, séminaires. Ce que font peu les Européens qui restent dans une
perspective nationale. Nous sommes donc dans un combat à mener pour les
Européens en Europe. Et il faut trouver d’autres formes de contenus avec
l’Afrique : et là mon optimisme est soudain refroidi !
En
ce qui concerne la presse écrite, mon optimisme diminue encore davantage !
La presse d’expression française n’a pas réussi à exister dans le monde, même
marginalement, en raison notamment de l’affaiblissement de la presse française
en proie à ses difficultés, à l’effacement de grandes voix intellectuelles qui
mènent le débat mondial et ne sont pas francophones. Les choses peuvent
changer. Des francophones non-français, non-suisses, non-belges vont enrichir
les débats : je pense à Marie Ndiaye qui a remporté le prix Goncourt et qui
vit à Berlin. On en a besoin pour illustrer l’existence d’une francophonie
libre des attaches politiques et qui n’est pas instrumentalisée (par le
gouvernement français).
Il
y a des raisons de se réjouir, de s’inquiéter, d’agir….
F.
Esposito note que suite au
rachat des réseaux de distribution, il devient difficile à Genève de trouver un
film non-américain dans sa version originale. Presse écrite ou AV…
Odile
Conseil, rédactrice
adjointe de Courrier international
Courrier
international fête cette année ses 20 ans comme ARTE. Ce n’est pas une revue de
presse internationale, mais un journal fait uniquement à partir de la presse
internationale (600 journaux). Il reste encore essentiellement français avec
une diffusion internationale assez faible.
Courrier
international peut-il représenter un modèle d’un média avec le français comme
langue pivot ?
Le
projet a fait des petits suite aux initiatives d’éditeurs de Belgique, Portugal
(mensuel), Japon (hebdo : 50-60% du contenu issu du CI français) : ils
se servent de CI comme base, et du français en y ajoutant leurs apports.
Une
tentative de faire un Courrier international allemand a échoué : le numéro
0 a donné résultat catastrophique. Des projets avec les Pays-Bas et l’Espagne
ont été suspendus en raison de la crise.
Ce
qui fait le succès dans un pays n’est pas reproductible tel quel.
Comment
développer un espace médiatique commun ? Je n’ai pas de réponse. Même sur
une rubrique comme celle du « mot de la semaine » : il faudrait
savoir quelle autre rubrique supprimer parce que l’espace dans le magazine
papier est d’autant plus rare et cher que la publicité se fait plus rare.
Faut-il alors parler de pauvre
francophonie ?
Je
suis pessimiste sur la francophonie en tant que sujet journalistique et comment
il pourrait s’imposer à Courrier international : comme pour l’Europe, il
s’agit de sujets importants qu’on ne sait jamais comment traiter de façon
intéressante pour les lecteurs. Institutions nébuleuses, compliquées, espace divers
et diffus…
Le
terme même de «francophonie » n’est pas très heureux et il pour plusieurs
il évoque la cacophonie. Par quel terme le remplacer ? Quel serait le
terme pour désigner l’ensemble des « parlants-français » ?
Le
traitement médiatique n’est pas très probant. L’émission « Francophonissisme » faisait un peu vieillot.
Un
relevé les titres et chapeaux publiés récemment dans Courrier international est
plutôt déprimant :
6
mai 2010 : Cambodge, la francophonie en perte de vitesse
6
mai 2010 : Culture - L’avenir du français est en Afrique – les Français
sont des francophones comme les autres et c’est ce qui les déprime, ne pas être
la seule source de culture et d’inspiration de leur propre langue.
24
mars 2010 : Francophonie, un instrument politique au seul service de la
France
24
mars 2010 : le flop du concours des 10 mots (Quotidien de Dakar : 4
pays participants sur 70 !)
1er
déc. 2009 : Charge rwandaise contre la francophonie
3
décembre 2009 : Le Rwanda dit adieu à la francophonie et hello au
Commonwealth
3
avril 2008 Dénationaliser les langues
coloniales : le français ne vous appartient pas (écrivain djiboutien)
7
octobre 2009 fêter la francophonie en arabe et en anglais (Jeux de Beyrouth)
Pourrait-on
envisager la piste du multilinguisme ?
On
pourrait réfléchir à l’expérience de Presse-Europe.eu, un site d’information en
10 langues sur l’Europe soutenu par l’Union européenne et dont Courrier
international est opérateur. Il permet d’avoir des regards sur l’avis des
Européens sur des sujets divers
F.
Esposito apprécie cette vision à la fois prospective et pragmatique. Comment
traiter d’un sujet comme la Francophonie (ou l’Europe) ? Comment définir
une question qui concerne la francophonie : la langue, les pays qui en
font partie, un sujet qui les concerne.
On
devrait compléter la formation des journalistes sur les questions européennes
pour les préparer à aborder ces questions.
Marie-Christine Saragosse, Directrice
générale, TV5MONDE
Ce
que j’ai préparé est plein de présupposés. Car je ne me demande pas ce qu’est
la francophonie, je la vis.
Comment
développer un espace médiatique commun ?
Je
voudrais un espace mondial plutôt que commun : la francophonie est
mondiale.
TV5MONDE
est déjà un espace médiatique commun, il faut continuer à le développer comme
un espace global présent sur tous les supports.
Et
d’abord pourquoi ? Parce qu’on a quelque chose de spécifique et d’utile à
dire.
Les
langues ne sont pas toutes équivalentes : exemple des 100 mots qui
existent dans la langue innu pour nommer
le blanc.
Il
faut se défaire du mythe mortifère de la langue unique qui pourrait aboutir à une
pensée unique mondiale. Et militer pour le plurilinguisme. Auquel contribue le
français : 2e langue étrangère la plus apprise, 2e
pour la traduction (langue pivot), parlée sur tous les continents, avec une histoire
qui n’est pas seulement liée à la colonisation. La Francophonie n’est pas une
initiative française.
Il
y a un certain nombre de valeurs – pas toutes spécifiques aux pays francophones
– mais partagées : les Lumières qui soutiennent que certaines choses sont
valables à l’échelle planétaire – exemple l’égalité homme-femme, la laïcité peu
connue et partagée mais très utile, la démocratie, l’altérité, le respect de
l’autre, le cartésianisme avec le doute…
La
Francophonie a quelque chose d’utile à dire. Le paysage médiatique mondial est
d’une très grande violence et ne fabrique pas forcément des esprits libres. La
conquête des esprits a supplanté la
conquête des territoires et voilà l’enjeu.
Quelques
chiffres. La révolution numérique
comporte des risques : 27 000 chaines satellitaires, 240 chaines
créées en Europe en 2009, 750 chaines en langue arabe dont majorité
religieuses, Dans les pays développés, les téléspectateurs peuvent recevoir
jusqu’à 1000 chaînes TV : est-ce du choix et la garantie du
pluralisme ?
Multiplication
des moyens de diffusion des images : il y a aujourd’hui 250 façons de voir
des images (média global).
La
segmentation des financements en découle. Arrivent de nouveaux
acteurs sans régulation : distributeur, câble, etc. Dans plusieurs
pays, il n’y a pas de système national de régulation.
2
tendances se dessinent :
-
un monde occidental avec l’uniformisation sur le bas de gamme pour rassembler
le grand public (téléréalité…)
-
des replis identitaires très forts, parfois haineux et archaïques.
Comment
développer un espace citoyen qui fabrique des esprits libres, citoyens ?
Enjeux
au service public dans chaque pays : quand le service public n’existe pas
ou est marginalisé, on constate une baisse de qualité des programmes. Le
service public recule avec la télévision numérique. Quand le financement est
publicitaire, on cherche ce qui attire le plus. Au niveau national, que
deviennent les TV publiques francophones ?
TV5 :
instrument original pluriel, de par son actionnariat (incluant le CIRTEF qui
regroupe les TV du Sud). La Francophonie n’a pas de frontière, du moins dans sa
vision plurielle du monde.
TV5MONDE
ne diffuse aucune fiction américaine, seulement des productions originales en
français.
Chaîne
qui touche 250 millions de foyers dans le monde (plus que BBC et que CNN, moins
que MTV, 55 millions /semaine en audience cumulée, 8,5 millions d’internautes
chaque mois. 330 000 abonnés aux Etats-Unis.
Utilise
10 langues pour le sous-titrage.
Veut
montrer ici ce qui vient d’ailleurs et ailleurs ce qui vient d’ici.
Avec
Courrier international, on produit Kiosque,
une émission hebdomadaire qui fait
intervenir des journalistes de partout. Vitrine de ce qu’il y a de meilleur,
avec l’idée des regards croisés.
TV5
s’est beaucoup développé sur les nouveaux supports (modernité de la langue), et
offre un support pour l’enseignement du français, WEBTV pour les enfants, WEBTV
100% pour l’Afrique, chaine cinéma, documentaires, TV de rattrapage, présence sur
les réseaux sociaux Facebook, Youtube, Tweeter…
En
résumé,
- TV5MONDE
a déjà dans son tour de table toutes les télés riches de l’espace francophone
qui se disputent nos grilles pour y être présentes. Mais on ne peut bâtir une
grille de programmes qu’avec des magazines. Il faut des programmes plus
fédérateurs d’audience pour exister dans un monde qui compte 27 000
chaînes.
- Les pays
membres de la Francophonie doivent prendre les dispositions pour permettre
notre distribution dans de bonnes conditions de pénétration (accessibilité de
la chaine dans les foyers) sur leur territoire. - Ils
doivent nous aider à financer des projets précis, soit en matière de
distribution (ex. pour la diffusion en hertzien), soit en matière de contenus
(financement d’opérations spéciales sur leur territoire, contribution au
développement de nouveaux projets : vidéo à la demande, cinéma,
application Iphone…
- TV5MONDE
a développé un dispositif d’apprentissage du français sans équivalent. Nous
savons former des professeurs à son utilisation en classe. Il faudrait que les
pays de la Francophonie introduisent l’utilisation de ce dispositif dans leurs
systèmes d’apprentissage des langues étrangères.
- On
pourrait inciter les pays membres de la Francophonie à soutenir leur secteur
audiovisuel national et leurs productions nationales.
F.
Esposito retient que TV5
constitue une caisse de résonnance pour une sensibilité francophone constituée
d’un certain nombre de valeurs évoquées par G. Mordillat, et qui doit affronter
un défi de taille pour se faire place dans l’espace mondial.
Jean-François
Pellier – ARTE France
Regard croisé à partir de l’expérience
d’ARTE
Comment
on vit la francophonie à Arte qui est mi français, mi-allemand. Arte est partie
prenante dans le débat et entend y apporter sa contribution.
Historique :
en 1995, au moment de la discussion sur la diversité culturelle, ARTE avait
porté la problématique devant les téléspectateurs eux-mêmes. ARTE France est membre
de la Coalition pour la Diversité culturelle.
Le
projet d’ARTE c’est, sinon de forger une identité européenne, d’être un milieu
de production et de diffusion des multiples identités européennes au moyen
d’émissions diverses.
Accords
de coproduction avec des médias suisses, belges, tchèques espagnols, grecs,
etc.
La
francophonie se vit aussi à travers le multilinguisme par la traduction de
l’allemand.
Depuis
l’avènement de la TNT, de nombreux programmes sont proposés en version
multilingue.
ARTE
sert la francophonie dans ses programmes avec sa contribution à la création, au
sous-titrage, à la traduction.
ARTE
investit aussi pour la diffusion en français :
En
Europe : sur 3 satellites couvrant plus que l’Europe continentale où plus
de 10 millions peuvent recevoir ses émissions. Succès au Maghreb. 10% de la
population regardent la chaine en Israël – ARTE est retransmis dans une vingtaine
de pays africains.
Difficulté
sur les réseaux câblés en Europe centrale face à la volonté purement
commerciale de composer des offres différentes en éliminant Arte au profit de
chaines locales commerciales.
La
chaîne canadienne ARTV (7 ans) connaît du succès et sa rentabilité devrait
être atteinte cette année.
ARTE
est actionnaire de TV5 à qui elle fournit quelque 100 heures par année.
ARTE
mène un vigoureux combat pour la diversité dans production TV, comme chaîne fondée
sur la traduction. Son dispositif satellitaire lui permet un rayonnement
international. Elle cherche des alliances avec d’autres chaines culturelles.
Fruit d’une volonté politique, Arte n’existe que grâce à politique de TV
publique.
F.
Esposito soulève la question de
l’organisation entre les médias de l’espace francophone, et notamment de
l’opportunité de la création de France 24 au lieu d’un soutien renforcé à TV5
et à ARTE.
Interactions
avec l’auditoire
-
À J Pilet : on voit la Chine se
mettre au soft power. Quelle alliance
pour la francophonie dans un monde multipolaire ?
-
À M.-C. Saragosse : comment donner visibilité aux petits médias en vertu
de la valeur de solidarité (les valeurs ne sont pas seulement celles des
Lumières…) ?
J.
Pilet – Il y a affrontement de
visions du monde, avec la Chine, avec le monde arabe. Pas seulement
linguistique, mais aussi de valeurs politiques.
À
propos des titres de Courrier international : il y a une façon
française de se lamenter sur la francophonie parce que ce n’est plus ce que
c’était… tout le monde ne le regrette pas. Il ne faut pas partir vaincu.
Il
adresse une petite pointe à l’université qui ne défend pas la francophonie et
ouvre inutilement la porte à l’usage de l’anglais par pure facilité et pour le
carriérisme des professeurs. Il cite le cas d’un professeur de nationalité
française enseignant à Neufchâtel et spécialiste du multilinguisme et qui ne
publie qu’en anglais parce que ça le valorise…. Il abdique et se moque du pays
qui le paye. C’est aussi le cas dans les médias.
M.
Bergadaa : le recteur nous
demande de publier en anglais…
Quelle
est l’audience ? Est-ce que la mosaïque suscite la curiosité des jeunes
pour les autres cultures ?
F.
Esposito : il y a une contrainte
pour les chercheurs de devoir publier dans un média qui leur permet d’être lus
par le plus grand nombre, intérêt carriériste. Mais il importe de développer
plateforme multilingue. Faut-il introduire des cours en anglais ? C’est un
vrai enjeu, mais attention à ne pas perdre sa spécificité.
M.-C.
Saragosse
Rapport
sur les lycées : le classement de Shanghai pèse … pourquoi pas de
classement européen ? Attention au cercle vicieux. Il y a un problème de
seuil critique. Il est difficile d’accoucher de nouveaux concepts dans une
autre langue.
TV5
fait pas mal du tout comme audience avec 55 millions par semaine, y compris des
personnes qui ne comprennent pas le français, mais regardent à cause du
sous-titrage… Mentionne le succès de la fiction québécoise Catherine bien
ancrée dans la culture québécoise. On diffuse des émissions et des fictions
africaines, mais peu en dehors de l’Afrique. Il faut noter le succès de
WebTVAfrique en Afrique.
F.
Esposito : L’Université de
Genève estime que l’important est de figurer parmi les 200 premières
universités des classements.
J.
Pilet - Un jour même l’anglais sera
une langue morte….
Le
combat du français pour rester une langue mondiale est perdu…
Chaque
langue a son créneau… Celui des Lumières ? On peut nourrir certaines
illusions mais le français a un riche patrimoine littéraire, philosophique et
juridique des 19-20e siècles. On doit relever le défi de la
traduction, biblio, etc. Google est en
train de marginaliser la culture classique et la Bibliothèque nationale de
France n’a pas été à la hauteur de la situation dans cette affaire. Il faut se
battre non seulement pour le français mais pour toutes les langues minoritaires
Jean-Michel Hercourt – L’État français a une responsabilité importante à
l’égard de la langue française. Or, on peut déplorer qu’il n’y ait pas d’aide
pour la traduction, pas de respect de la qualité dans les radios publiques avec
l’envahissement de mots américains, rien dans la presse sur la Francophonie,
sur Montreux – la Francophonie n’a plus de secrétaire d’état… cf dictée
francophone ; Courrier international n’a repris que des choses négatives parce
qu’il y a peu d’articles ou d’émissions sur ces sujets.
J
Pilet : mieux vaut pratiquer la
francophonie que d’en parler, ou de parler des institutions qui n’ont pas
beaucoup d’intérêt. La majorité
alémanique a considéré qu’en traitant trop bien la Francophonie, il pourrait y
avoir risque pour l’unité de la Confédération helvétique. Maintenant qu’elle
est devenue membre, la Suisse est souvent représentée par des suisses
non-francophones.
Jean TARDIF : quelques éléments supplémentaires
pour la suite
Le
temps n’a malheureusement pas permis de présenter des propositions élaborées
pour répondre aux questions relatives au développement d’une aire d’échanges
culturels privilégiés entre parlants-français et au développement d’un espace
médiatique commun. Il reste possible d’intervenir sur le site du Forum
permanent sur le pluralisme culturel de PlanetAgora : www.planetagora.org où un résumé des
débats sera disponible.
Voici
quelques éléments de propositions à développer pour être soumises aux autorités
de la Francophonie :
-
Un constat se dégage des diverses interventions : on est encore bien loin
de reconnaître l’importance stratégique aux enjeux qui concernent l’avenir des parlants-français.
Il importe donc de parvenir à démontrer aux jeunes, aux universitaires, aux
médias et aux responsables politiques et économiques que les enjeux
géoculturels ne sont pas moins importants que les enjeux géopolitiques et
géoéconomiques. C’est la condition préalable à toute mobilisation réelle des
divers acteurs concernés et à la levée de ressources supplémentaires requises.
Les débats publics constituent un moyen indispensable de cette sensibilisation.
-
A l’instar de l’Union européenne qui a la responsabilité de formuler des
propositions répondant à l’intérêt commun, il est important pour la
Francophonie de mettre en place une capacité
autonome de réflexion et de proposition capable de présenter des projets
répondant à l’intérêt général des parlants-français, avec un comité de
pilotage.
-
Compte tenu de l’importance stratégique d’un espace médiatique commun qui
permettent aux parlants-français de se voir, de s’entendre et de se lire
davantage les uns les autres, TV5MONDE qui est un instrument sans équivalent
dans les autres aires linguistico-culturelles devrait viser à favoriser encore
davantage les interactions réelles entre les parlants-français, ce qui va plus
loin que la rediffusion d’informations et de productions nationales. Le renforcement de l’espace médiatique
commun aux parlants-français, capable de proposer aux jeunes des modèles et
des rêves au moins aussi attrayants que ceux qu’ils trouvent dans les médias
dominants, ne peut que conforter son ambition de diffusion planétaire, pour
l’avenir des parlants français. C’est sans doute l’une des clés de l’avenir des
parlants-français.
-
Pour développer la dimension économique de la Francophonie, on devrait accorder
la priorité au développement d’industries
de la culture et de la communication multilatérales capables de développer
un marché culturel aujourd’hui encore trop marginal.
-
Pour donner de plus en plus de sens et de consistance à la francophonie réelle
et valoriser la richesse de sa diversité, il convient de mettre en place un Erasmus culturel favorisant la
circulation des artistes et créateurs.
-
Compte tenu de l’état des finances publiques, on ne peut guère espérer de
ressources supplémentaires sans innover en matière de financement. On devrait
envisager la mise sur pied d’un comité de
financement en faisant appel aux responsables de grands groupes (ex. :
Industries de la culture et de la communication, fournisseurs d’accès à
internet, groupes bancaires, etc.,) pour inventer de nouvelles formules
de financement sur projets, notamment dans deux secteurs stratégiques pour
l’avenir des parlants-français : le numérique et l’audiovisuel.
En débattre sur le FORUM »
Sommaire : Présentation du débat
La Francophonie à 40 ans : quels projets pour les parlants-français ? Note de problématique proposée comme point de départ aux intervenants
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