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La Francophonie : l'une des réponses à la mondialisation culturelle? 

Présentation des débats de Genève

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par  Jean TARDIF, délégué général de PlanetAgora

lors du débat La Francophonie : l’une des réponses à la mondialisation culturelle ? organisé par le Forum permanent sur le pluralisme culturel
à Genève

La Francophonie à 40 ans : quels projets pour les parlants-français ?

 Note de problématique proposée comme point de départ aux intervenants 

Depuis mars 1970 à Niamey, la Francophonie peut revendiquer des réussites incontestables : une institutionnalisation originale et diversifiée qui comprend aussi bien les États et gouvernements membres d’une Organisation internationale, que diverses catégories d’acteurs concernés par la culture, l’éducation, la communication, la recherche, le développement, les affaires, la jeunesse, etc. ; une action dont les résultats peuvent être constatés dans tous les pays membres, un rayonnement et une influence indiscutables grâce à l’engagement et à l’action de personnalités de premier plan.

Si elle a su évoluer constamment, la Francophonie est soumise aujourd’hui, comme toutes les organisations publiques et privées, aux défis inédits que présente la mondialisation qui a institué une dynamique nouvelle qui n’est plus seulement inter-étatique ou inter-nationale.

La crise financière et économique actuelle est le miroir de la crise du politique incapable encore d’inventer les modalités de son exercice pour composer avec les enjeux globaux qui sont transfrontaliers par définition. La mondialisation ne se réduit pas à sa dimension économique qui polarise l’attention politique et médiatique. Elle comporte une dimension culturelle dont l’importance est largement sous-estimée. Dans la sphère médiatique globalisée sont mises en présence intensive et en concurrence des visions du monde, des valeurs, des modes de vie, des préférences collectives dont les différences deviennent immédiatement perceptibles. C’est dans ce nouvel écosystème symbolique planétaire qui se forme sous les atours de la séduction que se déroulent largement les interactions entre les sociétés et leurs cultures. C’est à l’écran devenu portable que les jeunes cherchent aujourd’hui leurs modèles, leurs valeurs, leur style de vie et leurs marqueurs identitaires. Du coup, c’est la capacité de socialisation des cultures localisées qui est affectée, avec des conséquences inédites sur la cohésion sociale. Les cultures incapables d’occuper une place comme acteur dans la sphère médiatique risquent d’être marginalisées par cette nouvelle matrice de socialisation que constitue « l’hyperculture globalisante » portée par les médias. La puissance est désormais liée à la capacité de créer et de diffuser des symboles dans la sphère médiatique qui constitue un nouveau champ stratégique : il ne s’agit plus seulement de « culture de masse » ou de divertissement. On ne saurait donc ignorer ou minimiser le rôle spécifique des facteurs culturels dans les clivages et les rivalités qui animent la dynamique mondiale. Ce qui appelle à accorder une importance aussi grande aux enjeux géoculturels qu’aux enjeux géopolitiques et géoéconomiques. Et à reconnaître que, dans la majorité des cas, ce n’est plus le territoire national qui constitue l’assise suffisante pour composer avec ces défis transfrontaliers. Ainsi s’ouvre pour les aires à fondement linguistico-culturel la possibilité d’actualiser leur projet politique.

C’est à partir des réalités de la mondialisation et notamment de la mondialisation culturelle que doit être envisagé et actualisé le projet politique de la Francophonie. 

Face à ces enjeux stratégiques bien différents de ceux d’il y a 40 ans, la Francophonie a des atouts qui tiennent d’abord à son originalité.

Son institutionnalisation comme organisation internationale l’a amenée à entrer dans le champ politique et diplomatique traditionnel. À cet égard, son élargissement lui offre des possibilités de concertation particulièrement utile lorsqu’elle porte sur des questions qui intéressent ses membres de façon particulière. Cette « magistrature d’influence » est étroitement liée à la compétence du Secrétaire général et à son habileté diplomatique. On ne peut que se réjouir de tout ce que la Francophonie pourra faire pour réduire les tensions et contribuer à l’élaboration de solutions aux problèmes globaux, tout en constatant que la multiplication des Sommets, incluant le G20, montre bien les limites du système inter-étatique. Les modalités de l’exercice du politique pour composer avec la mondialisation restent à inventer.

Son statut et son rôle d’organisation internationale ne doivent pas occulter le caractère premier et original de la Francophonie qui n’est pas d’abord et seulement un forum politique. C’est une alliance volontaire fondée sur le partage d’une langue, qui n’est plus celle d’une seule culture, et qui peut favoriser les échanges entre les cultures différentes de ceux qui l’utilisent. Son cœur de métier est donc lié à ce qu’elle peut faire, et qu’aucun de ses membres ne peut réussir seul, pour conforter l’avenir des parlants-français à l’ère de la mondialisation culturelle. Sa stratégie ne peut se contenter d’être réactive, elle doit être centrée sur les actions communes à entreprendre au service des intérêts partagés dans le cadre de cette alliance.

La mondialisation, comme la crise actuelle, obligent à repartir de la question politique première. Dans le cadre de la Francophonie, cette question peut se formuler ainsi : que voulons-nous faire ensemble, pour assurer notre avenir comme parlants-français, dans les secteurs stratégiques à cet égard ? À l’évidence, les réponses à une telle question ne peuvent provenir de la simple juxtaposition des intérêts et des demandes de chacun des partenaires. Elles ne sont pas fournies par le passé. Elles doivent être élaborées au cours de processus publics, ouverts à toutes les catégories d’acteurs concernés, pour faire émerger les propositions d’actions communes répondant à l’intérêt général.

 C’est dans cette perspective stratégique que se situe ce débat. Il ne prétend pas couvrir le champ des responsabilités et de l’action de la Francophonie ni même couvrir les trois thématiques du Sommet de Montreux : « la Francophonie, acteur des relations internationales : quelle place dans la gouvernance mondiale ? », « la Francophonie et le développement durable : quelles solidarités face aux grands défis ? », et « la langue française dans un monde globalisé : les défis de la présence, de la diversité et de l’innovation». On peut se demander ce qu’il en sortira. Une vision qui ne se traduit pas en projets reste abstraite ; des projets sans vision risquent de ressembler à de l’agitation.  

En s’articulant au thème général « Défis et visions d’avenir pour la Francophonie, ce débat veut aborder trois pistes qui peuvent permettre d’élaborer une stratégie ciblée sur les réponses concrètes à apporter à la question « Que voulons-nous faire ensemble dans le cadre spécifique de la Francophonie ? ».

 1. – Que faire pour développer une aire d’interactions et d’échanges culturels privilégiés ?

Des mesures concrètes à la mesure des défis en cause devraient être définies et engagées par les divers acteurs concernés :

1.1. Réunir les conditions pour favoriser la création d’œuvres culturelles de qualité, reflétant la diversité et l’inter-culturalité, ainsi que leur diffusion sur une base de réciprocité minimale entre tous les partenaires francophones. Cela pourrait se traduire notamment par :

► la mise en place des réseaux constamment revitalisés, l’engagement actif d’industries culturelles francophones performantes capables d’agir comme des acteurs aptes à soutenir la concurrence ;

► la mise en place un dispositif de soutien aux industries culturelles sur la base de projets multilatéraux, axé sur la performance et les résultats, alimenté par des fonds publics et privés, gérés de façon autonome ;

► la concentration des efforts de la Francophonie en matière économique sur les industries culturelles et le développement d’un véritable marché culturel francophone ;

► un plan d’action régulièrement actualisé, articulant les efforts nationaux et les actions communes autour des enjeux du numérique en matière culturelle : portails, technologie de la langue[1], formation, réseaux, concertation sur la numérisation des œuvres écrites et des patrimoines publics (lien avec le projet issu du Grand Emprunt français) …

 

1.2 - Réunir les conditions pour favoriser la production et la diffusion scientifique en langue française, en invitant l’AUF à associer à cette stratégie les acteurs privés concernés ; élaborer et proposer des critères alternatifs à ceux utilisés par le classement de Shanghai et comportant notamment celui de la publication en plusieurs langues ; soutenir les réseaux de revues de langue française / multilingues sur Internet ;

1.3- Dispositions pour favoriser la circulation des créateurs, artistes, enseignants, chercheurs, étudiants de manière à concrétiser l’espace francophone (Erasmus culturel francophone…).

 
2. – Comment développer un véritable espace médiatique commun

 
Que voient, qu’entendent, que lisent les parlants-français les uns des autres ?  Compte tenu de l’importance décisive de la sphère médiatique dans la définition des valeurs, des modèles et des rêves, la francophonie réelle doit utiliser toutes les ressources technologiques et mobiliser celles des divers acteurs publics et privés pour développer un espace médiatique commun aussi séduisant que celui offert par des modèles concurrents. Sans quoi la francophonie réelle risque la marginalisation. Il n’y a pas de projet politique véritable qui puisse associer réellement des peuples sans une connaissance mutuelle qui fonde la reconnaissance et le respect. Voilà l’un des critères déterminants pour l’avenir de la francophonie réelle.

 Dans cette perspective TV5 est un acteur de premier plan et elle devrait être invitée par le Sommet à consacrer 30% de ses ressources et de son temps d’antenne à la production et à la diffusion d’œuvres reflétant et illustrant la trans-culturalité et la diversité des cultures de la Francophonie. Le projet EURANET doté de 15 millions d’euros par la Commission européenne pourrait-il constituer un modèle adaptable à la Francophonie. ?

Les médias privés doivent aussi être incités à assumer leur responsabilité d’acteur géoculturel en raison du fait qu’ils interviennent dans la formation des rêves, des modèles et qu’ils ne vendent pas seulement des images ou des « bits ». Des émissions transculturelles et des rubriques régulières dans Le Monde, Le Devoir, Le Temps, Courrier international… par exemple, ou encore une page commune à plusieurs journaux de divers pays consacrée aux questions francophones pourraient contribuer au développement d’une dynamique francophone. PressEurope, bulletin hebdomadaire en 10 langues lancé par Courrier international peut-il représenter un modèle transposable et adaptable à la Francophonie ?

 3. – Comment s’instituer en acteur géoculturel ?

 En introduisant pour les échanges culturels un principe concurrent à celui du libre échange prévalant pour le commerce des marchandises dans le cadre défini par l’OMC, la Convention de l’UNESCO s’est limitée à défendre la légitimité des politiques culturelles nationales toujours indispensables mais qui n’ont pourtant prise que sur les effets de la mondialisation. Pour formaliser sa stratégie comme aire géoculturelle dynamique, comme pôle identitaire attrayant, comme figure du pluralisme culturel, la Francophonie doit se doter d’un cadre original pour favoriser le développement des actions communes au service des objectifs partagés dans le cadre de cette Alliance.

 3.1. - Développer une capacité autonome de proposition représentant l’intérêt commun

 La Francophonie ne pourra se développer comme aire géoculturelle et comme acteur géoculturel si elle n’est qu’une chambre d’enregistrement des souhaits de ses membres. En s’inspirant de ce qui fait l’originalité et l’une des forces de la Commission européenne, le Secrétaire général de l’OIF devrait prendre la responsabilité de mettre en place d’une capacité autonome de proposition représentant l’intérêt commun des parlants-français. Il s’agirait d’engager un processus public permanent, articulé aux instances existantes (conférences, Sommets…) ouvert à tous les acteurs concernés, pour formuler des propositions qui expriment l’intérêt commun et se traduisent dans des projets d’actions communes. Une rencontre-débat public organisée 6 mois avant chaque Sommet permettrait de mettre au point ces propositions et de les inscrire dans le processus formel de préparation ; prévoir une séance de discussion publique sur ces propositions lors de chaque Sommet à partir de la question « que voulons-nous faire ensemble ? ».

3.2. - Se doter d’un cadre pour le développement de la francophonie comme aire géoculturelle  

Pour renforcer et valoriser ses réseaux opérationnels, il importe d’élaborer et de mettre en place un cadre adapté aux exigences spécifiques des interactions et des échanges culturels (ce qui permettra aussi de traduire la Convention dans les faits perceptibles par les parlants-français), fondé notamment sur les principes d’ouverture maîtrisée, de la responsabilité et de l’échange équitable qui implique la réciprocité. Un tel cadre permettra de définir de façon constamment actualisée les conditions de développement d’une francophonie aussi réelle que l’Union européenne bien qu’évidemment différente. Il devrait être élaboré dans le processus évoqué plus haut pour être soumis au Sommet de 2012.  

Un tel cadre fournirait par ailleurs la base d’une collaboration concrète avec les autres aires géoculturelles (Hispanophonie, etc.).

 3.3. -  Mobiliser les ressources

 Compte tenu de l’état des finances publiques en regard des moyens déployés par les acteurs privés dans la sphère médiatique et culturelle, les actions communes requises pour le développement de la francophonie requièrent des ressources qui ne peuvent plus provenir seulement  des fonds publics. Il convient donc d’envisager des mécanismes de financement mixte pour des projets d’actions communes associant des acteurs publics et privés et gérés en fonction des résultats. Cette formule de financement sur projet pourrait être expérimentée en priorité dans le secteur du numérique qui appelle la collaboration des acteurs publics et privés. L’importance d’un tel dispositif devrait conduire à confier à des responsables de haut niveau (banquiers, chefs de grandes entreprises, gestionnaires de fonds…) la responsabilité de monter de tels financements.



[1] A ce sujet, les analyses et propositions présentées par Jocelyn Pierre dans une perspective européenne peuvent être transposées de façon très utile pour la Francophonie : La langue au cœur du numérique. Les enjeux culturels des technologies de la langue, Délégation générale à la langue française et aux langues de France, février 2007.

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