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Les
organisateurs, dans
leur argumentaire, expriment le souhait que la Francophonie
institutionnelle transcende son statut d’organisation
intergouvernementale pour devenir un acteur géopolitique. Je
ne sais pas ce qu’il faut être ou faire pour
devenir un
acteur géopolitique, mais on devine que la Francophonie doit
se libérer de certains freins, doit vaincre des obstacles,
pour se hisser à un niveau supérieur.
C’est de ces freins et
des ambivalences que je veux vous entretenir aujourd’hui.
Certains
sont structurels, d’autres conjoncturels.
Mon exposé n’est
ni optimiste ni pessimiste, ni noir ni blanc. Il est de couleur
« gris ambivalent » si
ça se trouve. L’OIF
est une drôle
de créature. Son statut juridique est ambivalent. Le
Secrétaire général de la Francophonie
n’est en
réalité que le Secrétaire
général
de l’OIF. La structure financière de la
Francophonie
(ensemble des opérateurs) est une aberration : un
pays
assume à lui seul les trois-quarts de son budget. Je
rappelle
que l’Organisation compte 68 pays! Mais ces anomalies
n’ayant
rien à voir avec le géoculturel, je
n’insiste pas. De
l’extérieur,
on perçoit la Francophonie comme étant
d’abord et
avant tout vouée à la défense du
français.
De l’intérieur, cette assertion s’impose
également,
mais avec moins de force. En effet, l’OIF a
d’autres missions que
la promotion du français. Et la Francophonie n’est
pas
linguistiquement monolithique. Loin s’en faut.
Dans sa composition
d’origine, parmi les 21 pays qui ont signé
l’accord de
Niamey, deux seulement avaient le français comme langue
d’usage de la majorité de leur
population : la France
et le Gabon auxquels il convient d’ajouter deux
entités
fédérés, le Québec et la
Communauté
française de Belgique. En réalité, la
plupart
des pays de la Francophonie sont des pays multilingues, de fait ou de
jure. Qu’il s’agisse des pays du Nord
(Canada, Belgique,
Suisse, Luxembourg), de ceux du Maghreb et de l’Afrique
noire,
rares sont les pays membres de la Francophonie qui ne pratiquent
qu’une langue sur leur territoire. Dans les pays du Sud, du
Maroc
au Congo, le français n’est pas la langue de la
majorité,
mais celle des élites et/ou de l’administration.
Si
l’Algérie n’est pas membre de
l’OIF, c’est qu’elle
en a été empêchée par le
mouvement
nationaliste en faveur de l’arabisation. Je ne vais pas
insister
davantage sur cette première ambivalence, mais il faut
prendre note du fait que le français est langue de la
majorité
dans seulement 4 des 68 pays et gouvernements membres de
l’OIF.
Est-il alors possible, et je ne fais que poser la question,
à
l’OIF d’être, ou de devenir, un ACTEUR
géoculturel? Mais
peu importe, ce qui
importe, c’est que ceux qui signent la Charte de Niamey
pratiquent
le français et c’est ce partage en commun qui
justifie leur
rapprochement et la création de l’ACCT.
Mais avec le temps l’ACCT
devient l’OIF et l’OIF se transforme,
s’élargit et
devient centripète et centrifuge à la fois.
Centripète
car elle est force d’attraction. Elle attire de nouveaux
pays.
Centrifuge car le noyau d’origine se dilue.
Forte aujourd’hui de 68
pays et gouvernements membres, l’OIF déborde
largement de
son cadre naturel. Cette situation rend encore plus difficile la
définition d’objectifs linguistico culturels
communs. Dans
plusieurs de ces nouveaux pays, le français, qui occupait
une
place enviable, s’est marginalisé. En accueillant
de
nouveaux membres, la Francophonie, d’un
côté, a perdu
un peu de son âme, mais, par ailleurs, elle s’est
enrichie de
l’apport de tous ces nouveaux venus. En
s’élargissant, la
Francophonie n’a pas abandonné les champs de la
langue et de
la culture, mais elle a ajouté de nouvelles missions
à
son espace de coopération (la démocratie et la
paix,
les ressources et l’énergie, le
développement
durable) . La
Francophonie s’est
rapprochée jusqu’à un certain point du
modèle
du Commonwealth, mais en Francophonie la langue n’est pas
qu’un
moyen de communication, c’est aussi une façon de
voir le
monde, de sentir la vie, voire de rêver ses nuits! De tout
cela
émane le sentiment ambivalent qui anime plusieurs des
acteurs
qui ont pratiqué l’OIF au quotidien :
élargissement
ou approfondissement? Culture extensive ou intensive? Pendant quatre
ans à Paris, de 2002 à 2005, je n’ai
entendu personne
proposer la poursuite de l’élargissement. Au
contraire, tous
étaient d’accord pour que la Francophonie prenne
un temps
d’arrêt. Et pourtant, au Sommet de Bucarest en
2006, quatre
membres associés ont été
cooptés comme
membres de plein droit et quatre autres pays (Chypre, Ghana, Ukraine
et Serbie) ont été admis à
l’OIF à
titre de membres observateur ou associé.
Les chefs d’État
et de gouvernement ayant confirmé leur choix en faveur de la
culture extensive, la Francophonie, à mon avis,
éprouvera
plus de difficulté à répondre
à la
question que pose les organisateurs de ce colloque : que
devons-nous, que pouvons-nous, que voulons-nous faire ensemble, comme
francophones? J’ai du mal à m’imaginer
que cette question
vienne troubler le sommeil des Moldaves et des Albanais, pour citer
au hasard ces deux peuples. Et sur le plan de
l’institutionnel, il
est probable que la diplomatie grecque soit davantage
préoccupée
par l’appellation de la Macédoine dans les
instances de la
Francophonie que par la place du français à
l’ONU.
Mais ce que la Francophonie institutionnelle a perdu en
« pureté
linguistique », elle l’a en partie
regagné en
élargissant le nombre de pays qui ne veulent pas passer au
tout anglais, qui veulent préserver la diversité
linguistique et qui sont disposés à faire un
effort
pour que le français demeure une langue d’usage et
de
travail au sein des organisations internationales et, notamment, de
l’Europe. L’OIF, en effet, a des accords avec la
plupart des pays
européens membres de la Francophonie – et il y en
a une
quinzaine - qui ont pour objet de former, en français, les
futurs cadres européens de ces pays. Certains diront que
c’est
une mince consolation, mais l’OIF à 68 est
assurément
une organisation qui a plus de poids et de pertinence qu’une
ACCT à
21. Plus de la moitié des pays membres de l’Union
européenne
sont aussi membres de l’OIF. Il faut transformer cette
réalité
en avantage stratégique. Les
écarts de
richesse sont un autre élément qui rend plus
difficile
la définition d’objectifs communs
« militants ».
Certains pays sont riches, d’autres en émergence
et
d’autres, encore trop nombreux, en état de
sous-développement. Alors, dans ce sens, les questions du
dialogue interculturel et de la coopération entre les grands
ensembles géoculturels (francophonie, monde arabe, monde
hispanophone, lusophonie) ont du mal à être
perçues
comme prioritaires alors que les besoins de base (santé,
éducation) de très larges populations sont loin
d’être
satisfaits. A
mon avis, et c’est la
seule suggestion que je me permettrai, je crois qu’il y a un
rapprochement à faire entre le géoculturel et le
géopolitique. Entre le dialogue interculturel
d’une part, et
la paix d’autre part, il y a des liens à tisser
car les
cultures aussi déclarent la guerre. Et comme la mission
« Paix, droits de l’homme et
démocratie »
est la mieux dotée des 4 missions de l’OIF, un
rapprochement réussi permettrait au géoculturel
d’enrichir sa réflexion et la portée de
son action
ainsi que d’obtenir, sans doute, des ressources
financières
additionnelles. J’en
conclus que l’OIF,
tout en faisant des choses utiles dans le domaine du dialogue
interculturel, n’est pas une grande puissance à la
veille de
devenir un acteur géoculturel. A moins que dans la
perspective
d’une Francophonie à
géométrie variable,
quelques gouvernements motivés se saisissent du dossier de
la
mondialisation culturelle et en fassent leur affaire.
En débattre sur le FORUM »
Toutes
les interventions :
Introduction de Bernard Descôteaux
1.-
La
Francophonie de l'information et des médias
Yvon
Turcot - Suzanne
Gouin (TV5 Québec-Canada) - Pierre
Lampron (TVA) - Robert
Pilon (Radio Canada) - Regard
extérieur : Sheila Copps
2.-
La
francophonie et la production et la diffusion des oeuvres culturelles
Yvon
Charbonneau - Gilles
Corbeil (SODEC) - Jacques
Dufresne – Alain
Pineau (Conférence canadienne des Arts) - Pierre
C. Bélanger (Université d’Ottawa)
- Regard
extérieur : Jean-Claude Corbeil
3.-
La
francophonie universitaire Yvon
Charbonneau - Patrick
Chardenet (AUF) - Denis
Monière (Université de Montréal)
- Michel
Guillou (IFRAMOND – Lyon) -
Regard extérieur : Jim Jackson
4.-
La
francophonie comme acteur géoculturel
Jean-François
Lisée - Louise
Beaudouin (Université de Montréal) - Jacques
Crête (ancien directeur du
cabinet du S.G. de l’OIF) - Jean-Louis
ROY - Jean
TARDIF
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