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Jean
Tardif m’a invité
à participer à ce débat parce
qu’il connaît
notre encyclopédie sur Internet, et parce qu’il
m’a
entendu à Paris en mai dernier, défendre un
ambitieux
projet s’étendant à
l’ensemble de la Francophonie.
Je l’en remercie. Il souhaite, je présume, que je
présente
le même projet ici. Mais
d’abord un mot sur
notre encyclopédie à l’intention de
ceux qui en
ignoreraient l’existence ou les derniers
développements. De
1998 à 2003, heureuse époque du
mécénat
et des subventions de Québec, la croissance de la
fréquentation de notre site autorisait les rêves
les
plus fous : elle doublait chaque année. Pour ce qui
est
de l’Encyclopédie de l’Agora proprement
dite, nous nous
maintenons depuis sur un honorable plateau qu’illustrent les
chiffres du mois dernier : en chiffres arrondis,
1 200 000
documents consultés par 600 000 visiteurs uniques.
C’est
dans nos encyclopédies spécialisées
que se
concentre la croissance depuis quelques années. Dans
l’ensemble nous avons toujours une bonne longueur
d’avance sur
les sites semblables au nôtre au Québec. Voici
tableau
comparatif selon les données du site Alexa.com
:
| Agora.qc.ca
|
76,
817 | | Classiques.uqac.ca
| 90 000
* | | Banq.qc.ca
| 94,487
Bib. et arch.nationales du
Québec | | Erudit.org
| 123,669
Toutes les revues du Québec |
* Si,
dans Alexa, vous faites une recherche sur classiques.uqac.ca, vous
obtenez le rang 67 993. Ce chiffre est toutefois trompeur car
il
comprend les résultats de l’ensemble de
l’Université
du Québec à Chicoutimi. La
fréquentation des
pages Classiques des sciences sociales doit tout de même
être
assez élevée, car l’UQTR, comparable
à l’UQAC
se classe au traffic rank 108 066. Au pif, compte tenu des
derniers chiffres que nous a communiqués Jean-Marie
Tremblay,
entre 600 000 et 800 000 pages vues par mois, je
situe son
site à 90 000
Nos
encyclopédies
spécialisées auront été
notre principale
innovation depuis le choc économique de 2003. Voici un
tableau(i)
qui vous montre cette innovation dans son état
actuel :
dans le nouvel ensemble, notre encyclopédie des premiers
jours
devient une encyclopédie générale,
entourée
d’encyclopédies
spécialisées, sur Jean-Jacques
Rousseau (ii)
sur l’Inaptitude, (iii) sur
la Francophonie (iv).
La dernière en date, celle que nous venons tout juste de
lancer, porte sur la mort et le suicide. Ces
encyclopédies
spécialisées sont la formule de
l’avenir, pour deux
raisons principales : elles nous permettent de donner
à
nos auteurs et éditeurs une autonomie plus grande que celle
dont ils jouiraient sur Wikipedia; elles ont la taille et la
structure qui convient aux sujets importants. Nous avons
trouvé
la formule de l’avenir. Ce qui vient
d’être confirmé
par l’accord de partenariat que nous venons de conclure avec
le
réseau des cégeps du Québec.
J’attire
votre
attention sur notre Encyclopédie de la Francophonie,
créée
l’an dernier avec le soutien du ministère des
Relations
internationales du Québec. Et
voici
l’Encyclopédie
virtuelle des communautés francophones et acadiennes du
Canada
que nous avons réalisée ces dernières
années
avec le soutient du SAIC, le Secrétariat aux affaires
intergouvernementales canadiennes. :Les francophones de quatre
provinces ont déjà créé
leur encyclopédie
autonome et elles sont regroupées dans un même
portail,
aux couleurs de notre partenaire principal : la
Fédération
des communautés francophones et acadiennes du Canada. Nous
avons de bonnes raisons de penser que les francophones de chaque
province canadienne auront bientôt leur
encyclopédie. Vous
pouvez maintenant
deviner quelles sont nos ambitions pour l’ensemble de la
Francophonie. D’abord offrir aux francophones
d’Amérique
la possibilité d’imiter les francophones des
provinces
canadiennes, inviter les pays francophones à se doter
d’une
encyclopédie nationale, offrir à tous les
chercheurs
francophones individuellement, soit de créer des
encyclopédies
spécialisées, soit de participer à
notre
encyclopédie générale, soit de
créer une
nouvelle encyclopédie générale si la
nôtre
ne leur convient pas. Je
précise tout de suite qu’à mes yeux la
tâche que nous avons à accomplir est
complémentaire par rapport à celle des
bibliothèques virtuelles. Numériser les ouvrages
des grandes bibliothèques francophones et
conserver la propriété de ce trésor,
c’est par là qu’il fallait commencer.
Une des missions d’une encyclopédie dans le
contexte actuel est de donner une seconde vie au contenu des
trésors du passé en les intégrant
à des synthèses contemporaines. C’est
aussi la meilleure façon de faire découvrir les
ouvrages originaux. Les nombreux extraits que nous pouvons tirer
d’un livre pour enrichir tel ou tel de nos dossiers sont
autant de fenêtres qui s’ouvrent sur le texte
original.
C’est ainsi que je voyais les choses quand, il y a deux ans,
j’ai réuni à Paris un groupe
d’amis comprenant notamment monsieur Jean-Claude Mallet,
membre du Conseil d’État, président du
conseil d’administration de l’École
normale supérieure de la rue d’Ulm,
président de la Commission de la défense
récemment créée par monsieur Sarkozy,
monsieur Jean-Jacques Wunenberger doyen de la faculté de
Philosophie de Lyon 3 et monsieur Jean-Claude Guillebaud, journaliste
et essayiste. Ces amis m’ont aidé à
organiser une série de rencontres tant au gouvernement
français que dans les institutions de la Francophonie.
Quel
était mon message? Pour compléter le travail des
bibliothèques et le mettre en valeur, par souci de la
diversité culturelle, dans
l’intérêt de la Francophonie et des pays
qui en sont membres, il faut créer une grande
encyclopédie conçue de façon
à pouvoir devenir un jour un outil de recherche plus
efficace que Google pour ce qui est du haut savoir. Une fois ce projet
adopté, il faudrait réunir des
représentants de divers pays européens pour les
inciter à lancer dans leur langue des projets semblables de
façon telle qu’une alternative à
Wikipedia voie ainsi le jour. À
ce moment l’Europe semblait disposée à
investir des centaines de millions d’euros dans un projet de
moteur de recherche semblable à Google. Cette entreprise me
paraissait vouée à l’échec,
non seulement parce qu’il aurait fallu des milliards
d’euros pour rattraper Google, mais aussi et surtout parce
que je partage l’avis de Jean Lanoix sur l’avenir
des outils de recherche sur Internet. Dans son livre
intitulé Internet
2025, paru en 2003 aux Éditions les Affaires,
Jean Lanoix soutient en effet que les outils mécaniques
auront bientôt atteint leur limite et qu’il
faudrait tôt ou tard revenir au jugement des sages et des
experts. Il recommandait lui-même la création
d’un grand portail universel des connaissances.
Je ne doutais de rien, comme vous le voyez. Notre rôle de
pionnier dans le domaine autorisait la chose. L’an dernier,
j’ai centré mes efforts sur la Francophonie,
convaincu que le grand projet que je proposais pouvait lui donner un
second souffle.
Mon idée a fait son chemin et il me reste encore un peu
d’énergie à déployer, sans
illusions, pour obtenir qu’elle soit l’objet
d’une décision annoncée au Sommet de
2008.
L’opération pourrait réussir
à certaines conditions : 1) Qu’il soit bien entendu que notre
petite entreprise n’a pas la prétention de pouvoir
être plus qu’une bougie d’allumage.
C’est pourquoi nous nous sommes rapprochés au
Québec timidement de l’Université Laval
et résolument du réseau collégial, en
Europe d’un partenaire belge avec lequel nous avons
créé le portail Wallonie-Bruxelles et par la
suite de nos amis de l’ENA et de
l’Université de Lyon.
2) Qu’on évite la neutralité et
l’incohérence de Wikipedia ce qui pourrait
nécessiter la création de divers îlots
de sens ou encyclopédies générales.
3) Qu’on ait le soutien financier
des États du moins jusqu’au jour où
l’achalandage pourrait se traduire par des revenus
publicitaires importants. Dois-je préciser que
l’appui des États ne sera vraisemblablement
possible que dans la mesure où il y aura enfin un transfert
de fonds du livre savant sur papier au livre savant sur Internet. Les
preuves de la nécessité d’un tel
transfert existe déjà. Les voici :
depuis nos débuts, en 1998, 100 000 000 de
téléchargements ont été
faits sur notre site. Il s’agissait dans bien des cas de
contenus équivalent à un livre. Le coût
moyen de ces téléchargements est de 0, 02 $ et de
0,005, moins d’un cent pour l’État
Québécois. Un livre vendu en librairie
à 500 exemplaires a été
téléchargé entre 35 000 et
50 000 fois. Mais voici l’exemple parfait :
notre encyclopédie sur la mort. Elle a pour base le contenu
d’un grand livre qui a été vendu
à 200 exemplaires depuis sa publication, il y a quelques
années. C’est l’auteur du livre, un
universitaire à la retraite, monsieur Éric Volant
qui est l’auteur du site, qu’il enrichit
constamment de textes inédits. En une semaine à
partir du lancement, il y a huit jours, la fréquentation est
passée de 123 à 402 visites par jour, le nombre
de pages vues atteint 5700, ce qui nous autorise à
prévoir 500 000 pages vues ou
téléchargements pendant la première
année seulement. Mais pourquoi, me
direz-vous, vous entêter à réaliser un
projet si ambitieux quand Wikipedia existe déjà
en français et se double en plus d’une
bibliothèque universelle ?
Ces dernières années j’ai
écrit de nombreux articles sur le tandem Google Wikipedia.
Je les ai regroupés dans notre Encyclopédie de la
Francophonie à l’appui de ma thèse
selon laquelle c’est sur Internet que sera gagnée
ou perdue pour la Francophonie la bataille de la diversité
culturelle, que je préfère appeler
désormais la diversité bioculturelle. Je
n’apprendrai rien à personne en rappelant que la
numérisation de tous les produits culturels les fait
converger vers les ordinateurs de tous genres. Mais
comment ne pas éprouver une certaine admiration pour la
façon dont les Américains ont mené la
bataille du Soft Power?
Quelle autre grande puissance du passé ou du
présent a su ainsi, à grand profit pour elle,
faire payer par le reste du monde, qui est sa cible, son instrument de
propagande le plus puissant? Saviez-vous
mon cher Jean Tardif, qu’en tant
qu’éditeur du site PlanetAgora vous travaillez
bénévolement à
l’enrichissement de l’une des multinationales les
plus prospères? Google rend aux internautes le service de
les guider vers nos documents et fait ainsi notre succès.
Opération parfaitement réussie. Tout le monde y
gagne, sauf sur le plan financier où Google ramasse tout.
Rien pour les auteurs, rien pour les éditeurs, rien pour les
libraires, tout pour l'auteur du catalogue universel. Si un tel sens
des affaires force l'admiration, une telle puissance devrait
normalement susciter quelque inquiétude. Elle suscite
plutôt l'idolâtrie silencieuse de la
majorité et l'idolâtrie bavarde d'un certain
milieu universitaire, dont fait partie monsieur Guy
Laflèche, de l'Université de Montréal,
auteur d'un article condamnant, en ces termes, les grandes
bibliothèques francophones pour leur refus de jouer le jeu
de Google: « Malheureusement, écrit-il,
il semble bien que notre bibliothèque soit
piégée dans le clan rétrograde de la
République française. En effet, le programme de
Google a été entrepris vers 2000 et
lancé officiellement à la fin de 2004.
Dès ce moment, la République française
s'est elle-même lancée dans une croisade
hallucinante pour contrer ce projet
«impérialiste» au service de
«l'hégémonie culturelle mondiale des
États-Unis pour les générations
futures» qui «risque de s'imposer aux
dépens de l'héritage de siècles de
sages réflexions». Les États-Unis
auraient ainsi pour objectif d'imposer un «idiome
simplifié» comparable au «grec
abâtardi», etc. Heureusement, la France est
là pour sauver la civilisation. »
Tout
le monde y gagne, ai-je dit, sauf sur le plan financier! Ce qui se
passe sur le plan culturel et sur le plan politique est plus subtil
mais non moins inquiétant. C’est au moyen
d’un plébiscite, méthode typiquement
américaine, que Google classe les documents et devient ainsi
le maître à penser de la planète
entière. Certes, la raison du grand nombre est souvent la
meilleure, mais depuis le mémorable dialogue de Socrate avec
Protagoras, l’Occident avait pris le parti de Socrate contre
le relativisme de Protagoras. Google inverse ce choix. Google est un
Protagoras à un million de têtes.
Pour remettre à l’honneur le jugement du sage et
de l’expert contre la raison du grand nombre, Google nous
renvoie systématiquement aux articles de Wikipedia. Or voici
une encyclopédie qui se proclame neutre,
discréditant ainsi l’esprit critique
fondé sur une hiérarchie des valeurs. On y trouve
au demeurant une foule de connaissances justes et
précieuses, dans l’ordre des faits, ce qui lui
confère une grande utilité. Cette
utilité hélas renforce sa puissance en tant que
moyen d’anéantir l’esprit
critique. Wikipedia
se proclame neutre, ai-je dit. Elle ne l’est
évidemment
pas. En tant que médium, elle véhicule le message
dominant de la pensée anglo-saxonne, opposée sur
ce plan
à la pensée continentale
européenne : hors de
la science et de la technique point de vérité. Et
en
l’absence de critères pour hiérarchiser
les valeurs
qu’est-ce qui est déterminant : la force
et
uniquement la force. Et qui possède la force?
Dans
l’article déjà cité,
monsieur
Laflèche reproche aux autorités
françaises leur
paranoïa. Soyons paranoïaques à notre
tour,
puisqu’il suffit pour mériter ce diagnostic de
faire une
interprétation littérale des visées
impérialistes que les stratèges
américains ont
eux-mêmes formulées avec une parfaite
transparence. Google
est l’arme culturelle qui correspond en tout point aux
objectifs
qu’ont précisés, à partir de
1990, les
théoriciens du Soft Power et du virage culturel de la
puissance
américaine, Joseph Nye et William A. Owens notamment.
«
En vérité, écrivent Nye et Owens,
c'est le XXIe
siècle qui apparaîtra un jour comme ayant
été, au plus haut point, celui de la
suprématie
américaine [...] La beauté de l'information comme
source
de puissance, c'est qu'en plus d'accroître
l'efficacité
des armes au sens le plus concret du terme, elle démocratise
les
sociétés de façon
inéluctable. »
À
une première lecture superficielle, ces propos semblent
rassurants. Qui peut s’opposer à la connaissance
et
à la démocratie qu’elle rend possible ?
Mais lisez
attentivement cette seconde phrase des mêmes auteurs :
« On
a désormais la preuve que les changements technologiques et
économiques sont des forces de fragmentation induisant la
formation de marchés libres plutôt que des forces
répressives renforçant le pouvoir central. »
Forces
de fragmentation! Le vocabulaire lui-même est militaire.
Telle
est la «beauté de l’information comme
source de
puissance.» Et la démocratie dont il est ici
question, ne
vous y trompez pas, c’est le libre marché
à
l’américaine, au nom duquel des entreprises comme
Google
pourront étendre leur monopole aux dépens de tous
les
pays qui ne miseront pas, comme l’a fait la France, sur
l’exception culturelle pour protéger leur
souveraineté. C’est
en tant que telles, remarquons-le, abstraction faite de leur contenu,
que les technologies nouvelles sont des pluralising
forces. On
aura aussi compris que
toutes les forces qui limitent le libre marché sont
«répressives» et que tout ce qui
réduit le
pouvoir des États centraux est démocratique. Aux
yeux
des maîtres de l’empire d’Alexandre et de
celui des
Romains, les cités étaient des obstacles, des
choses
rétrogrades. Il en est de même pour les
maîtres
des empires d’aujourd’hui par rapport aux nations.
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