par Bernard Descôteaux,
Directeur du quotidien Le Devoir Intervention lors
du débat La
Francophonie : l’une des réponses
à la mondialisation culturelle ?
organisé par le Forum permanent sur le pluralisme culturel
le 21
novembre 2007 à l'Université de
Montréal Programme - programme en .pdf - vidéos des interventions
|
Le Sommet de la Francophonie qui
se tiendra
à Québec en octobre 2008 est l’occasion
idéale de faire le point sur 22 ans de francophonie depuis
le
premier Sommet, de prendre la mesure du chemin parcouru et de se poser
quelques questions existentielles. Tout devrait militer pour faire de
la promotion de la diversité dans tous ses aspects le
thème principal de cette rencontre. La Francophonie doit se
recentrer. Faire le pari du pluralisme culturel lors de ce sommet de
Québec serait un engagement pour l’avenir de la
Francophonie. Cela manifesterait une assurance en sa
capacité
d’occuper son espace tout en se faisant accueillante aux
autres.
Il n’y a pas d’autre réponse
à opposer
à la mondialisation. |

vidéo de l'intervention
de Bernard Descôteaux |
"Comme
vous le savez tous, il y aura un
Sommet de la Francophonie à Québec du 17 au 19
octobre.
Ce sera le 12e sommet depuis le premier tenu à Paris en mars
1986. Il coïncidera avec le 400e anniversaire de la fondation
de
Québec. On a appris de la bouche du Premier ministre Stephen
Harper lors de sa récente visite en Australie que
l’arrivée de Samuel de Champlain le 3 juillet 1608
à Québec était l’acte
fondateur du Canada.
Fuyons la controverse que ses propos ont soulevée et
contentons-nous de souligner que ce fut surtout l’acte
fondateur
d’une francophonie nord-américaine.
Ces
400 ans de présence de la
langue française sont un symbole fort. En ce
début de 21
e siècle, l’occasion devrait être
à saisir de
faire de ce sommet un moment de réflexion sur
l’avenir du
français à travers le monde. À
l’heure de la
mondialisation, il n’y a pas sur terre d’endroit et
de
moment plus propices pour aborder cette réflexion. Depuis
près de 250 ans, soit depuis le revers de 1760, les
francophones
d’Amérique sont aux premiers rangs de la bataille
de la
diversité culturelle. Tous les jours, ils ont à
défendre leur langue et leur culture. Tout devrait
militer
pour faire de la promotion de la diversité dans tous ses
aspects
le thème principal de cette rencontre. Mais
à 11 mois
de son ouverture, rien n’est encore
décidé.
Certains voudraient que ce soit l’environnement (mon petit
doigt
me dit que ce n’est sûrement pas Stephen Harper qui
est
derrière cette idée). D’autres
voudraient que
l’on se consacre à discuter en priorité
de
solidarité et de coopération. Ce serait
certainement plus
approprié que l’environnement. À
l’occasion
de la rencontre ministérielle qui se tient ces jours-ci au
Laos,
peut-être une décision sera-t-elle prise.
C’est
à voir.
Je
ne déprécierai
certainement pas les enjeux de solidarité et de
coopération qui sont l’une des raisons
d’être
de la Francophonie et l’un des principaux axes de ses
interventions. Mais ce serait tout de même inconcevable
qu’à l’occasion de ce
quatrième centenaire
l’on ne cherche pas à faire (excusez ce mot) un «statement»
fort et exprimer une volonté de faire de cette langue
l’une des grandes langues de communication et le vecteur des
projets culturels que porte chacun des membres de la Francophonie.
Ne pas le faire serait en quelque sorte ignorer le sens même
de
l’idée de Francophonie comme regroupement des
communautés de parlant français. Ce
serait refuser
de reconnaître que le débat sur la
diversité
culturelle demeure un enjeu de premier plan. Même si cette
bataille a été remportée à
l’Unesco,
on conviendra que le vrai défi qui attend la francophonie,
celle
qui s’écrit avec un petit f, celle des parlants
français, pas l’institutionnelle qui
s’écrit
avec un grand F, est d’occuper son espace culturel et de le
protéger.
Ce
sommet de Québec est
l’occasion idéale de faire le point sur 22 ans de
francophonie, de prendre la mesure du chemin parcouru et de se poser
quelques questions existentielles. Se demander par exemple
si la
Francophonie ne s’est pas dispersée dans des
actions
secondaires, dans des chemins de travers. Ou encore si elle
n’a
pas perdu son efficacité en élargissant ses rangs
à des pays dont le rapport à la francophonie est
ténu, sinon inexistant, et en cherchant à devenir
une
organisation internationale multilatérale. Si elle
n’a pas
abandonné son côté militant pour se
bureaucratiser
comme trop d’autres organisations internationales. Se
demander
aussi si dans le contexte de la mondialisation elle prend tous les
moyens, surtout les bons moyens, pour réaliser le projet
qu’elle porte depuis le début.
Revenons
en arrière quelques instants pour examiner ce
qu’est justement son projet. La
Francophonie n’est pas
née avec le Sommet de Paris à l’hiver
86. Avant, il
y avait eu la francophonie française issue de la
période
coloniale qui peu à peu s’est élargie
à la
présence d’autres partenaires dont le
Québec
à la fin des années 1960 et qui a
donné naissance
à l’Agence de coopération culturelle et
technique.
Dans le cas de la France, il s’agissait alors de maintenir
des
liens avec les pays de sa zone d’influence
post—coloniale.
Pour le Québec, il s’agissait de créer
des liens,
de bâtir des solidarités pour
s’évader
quelque peu de son espace canadien. Les sommets allaient donner une
dimension plus politique à cette coopération et
confirmer
une volonté d’action. Cela n’en fit pas
une
organisation politique au sens premier du terme. Cela ne vint
qu’en 1997 alors qu’au Sommet de Hanoï on
institua
l’Organisation internationale de la Francophonie et
créa
le poste de secrétaire général que
l’on
voulut politique et que l’on confia à Boutros
Boutros-Ghali. D’organisation géo-culturelle la
Francophonie devenait aussi, du moins c’était
l’objectif recherché, une organisation
géo-politique. Il
y avait certes un besoin de mieux
structurer la Francophonie et de donner à ses institutions
qui
se multipliaient une direction. À Hanoï, plusieurs
étaient toutefois animés par le désir
de voir la
Francophonie exercer une influence réelle et entrer dans la
sphère des débats politiques. Les Canadiens et
les
Québécois voulaient alors qu’elle
puisse
sanctionner les membres qui contrevenaient au respect des droits et
libertés. Comprenons-nous bien, il est du rôle
d’une
organisation comme la Francophonie de faire la promotion d’un
certain nombre de principes et de valeurs auxquels tous les membres
devaient adhérer, mais que peut-elle vraiment faire pour les
faire respecter quand se confrontent toutes sortes
d’intérêts divergents? Tous les forums
sont bons
pour promouvoir la paix, mais on a vu au dernier sommet, celui de
Bucarest, comment des obstacles se dressent rapidement devant la
recherche de solidarités lorsqu’on rentre sur le
terrain
de la réalité des conflits. Quelle belle
illustration
nous en a donné le premier ministre Stephen Harper en
voulant
faire cohabiter un appui au Liban et à Israël dans
la
même résolution. La
Francophonie ne peut être
à mon sens un acteur politique que lorsqu’elle est
directement concernée. Elle ne peut avoir de
réelle
influence et être vraiment efficace que lorsqu’elle
se
mobilise autour d’objectifs qui correspondent à sa
raison
d’être. Elle en a d’ailleurs fait une
démonstration éloquente au Sommet de Beyrouth
alors que
tous les pays membres se ralliaient à la
résolution sur
la diversité des expressions culturelles. Ce
n’était d’ailleurs pas la
première fois que
la Francophonie prenait ainsi la parole sur ce sujet. Au Sommet de
1993, à l’Île Maurice, la France
obtenait
l’appui des chefs d’État et de
gouvernement à
sa résolution sur l’exception culturelle. Pourquoi
fut-ce
possible? Tout simplement parce cela correspondait au projet de la
Francophonie.
En
prenant ses fonctions comme
secrétaire général de l’OIF,
Boutros
Boutros-Ghali insistait sur le sens à donner à
cette
nouvelle structure. Il prédisait que ce regroupement
régional serait capable de faire échec
à
l’uniformisation culturelle du monde et
d’être
l’expression des cultures plurielles. Son successeur, Abdou
Diouf, reprend souvent ce leitmotiv dans ses discours. Il aime rappeler
que la Francophonie a été
rêvée,
pensée et conçue par Léopold Senghor
pour
affronter les défis d’aujourd’hui au
premier rang
desquels se trouve le combat pour la diversité linguistique
et
culturelle. On ne peut mieux définir le caractère
distinct de la Francophonie. Donc,
ce Sommet de Québec ne peut
laisser au second plan ce combat pour la diversité.
C’est
le cœur même de sa mission. Son «core
business» diraient
les anglophones. Son premier métier. C’est ce qui
donne un
sens à ses actions en coopération, en
santé, en
éducation, en développement
économique. Même
l’élargissement souvent contesté des
rangs de
l’OIF à des pays qui ne sont que marginalement
francophones trouve son sens si leur présence contribue
à
l’atteinte de cet objectif. Il
n’y a pas pour l’instant
au sein de la Francophonie institutionnelle de volonté
clairement exprimée de faire de la diversité, et
de son
corollaire le pluralisme, le moteur principal de son action. Avec 55
membres, les consensus sont par définition difficiles
à
réaliser. Il faut d’abord surmonter les
intérêts nationaux qui nous placent
généralement dans le court terme.
N’est-ce pas ce
qui guidait la France lorsque ces derniers mois elle a
exprimé
la volonté d’intégrer TV5 à
son projet de
chaîne d’information internationale France 24. On
dira la
question réglée, ou presque, mais il est
néanmoins
révélateur que le gouvernement
français ait pu
penser à remettre en cause l’un des plus beaux
fleurons de
la Francophonie. On pourrait aussi dire la même chose des
chicanes Canada-Québec qui nous éloignent souvent
de
l’essentiel. Une exception à cela aura
été
l’action solidaire menée par les gouvernements
canadien et
québécois pour faire adopter la convention de
l’Unesco sur la diversité des expressions
culturelles. On
peut imaginer que ce fut là véritablement de
l’ordre de l’exceptionnel quand on voit que le
gouvernement
Harper peine toujours à prononcer le mot culture.
La
Francophonie est-elle rendue
à devoir prendre un virage? Ce mot est certainement trop
fort.
Parlons plutôt de l’urgence de se recentrer. Urgence,
oui, car la mondialisation est un phénomène qui
s’accélère. Comme une plante qui a fait
ses
racines, elle cherche à se répandre. Tous les
jours nous
en subissons les impacts aussi bien au plan économique que
social et culturel. On réalise que notre espace national
n’est plus un espace réservé, exclusif.
Il faut le
partager. On peut dire la même chose de l’espace
francophone. Les Québécois, qui en prennent de
plus en
plus la mesure sont inquiets, comme le révèle
débat sur les accommodements raisonnables. On pressent que
la
mondialisation, culturelle en particulier, nous pousse vers un
métissage porteur d’uniformisation qui gommera nos
particularités. Je
me garderai bien
d’évoquer le grand soir où il
n’y aura plus
sur la planète qu’une seule langue, un grand soir
où tous les hommes auront une même couleur de
peau. Les
projections, qu’elles nous viennent
d’économistes ou
d’anthropologues, ont généralement tout
faux sur le
long terme. Ils oublient que nous sommes assez intelligents pour
réagir et éviter le pire qu’ils nous
prédisent. D’ailleurs, cette volonté de
réaction, portée d’abord par les
altermondialistes,
se répand. Encore faut-il qu’elle soit reprise un
jour par
les gouvernements et les États. Que
Faire? disait à une
autre époque et à un autre propos
Lénine qui lui
aussi faisait dans la mondialisation avec sa révolution.
Certains proposent par exemple l’adoption de mesures
énergiques pour assurer la diversité
linguistique. La
chef du Parti québécois, Pauline Marois, fait une
proposition en ce sens dans les pages du Devoir ce
matin. Elle
voudrait que l’OIF fasse de la diversité
linguistique le
thème du sommet de Québec. La marginalisation de
la
langue française est, il est vrai, un problème
réel. Dans un contexte de domination de l’anglais
comme
langue internationale, il y a un danger que les politiques
linguistiques des États soient soumises aux
préceptes de
la libéralisation du commerce. Peut-être
pourrions-nous
étendre aux langues, je ne sais si cela est possible, la
protection accordée par la convention de l’Unesco
sur
l’expression des diversités culturelles aux
politiques
culturelles des États. Cela dit, cette approche
n’est que
défensive. Elle ne résoud pas le
problème
fondamental du français qui se pose en terme
d’utilité de cette langue comme langue
internationale. À
côté de l’anglais, ou même de
l’espagnol
qui a pour elle la force du nombre, il faut que le français
soit
utile à ses locuteurs naturels pour communiquer avec le
reste du
monde. Il faut que cette utilité se ressente pour
que des
locuteurs non francophones veuillent s’en servir.
Là est
le défi. On nous donne souvent l’exemple
d’hommes
d’affaires ou de scientifiques français qui ont
opté pour l’anglais. Au Québec on se
moque
volontiers de cela. On pourrait aller se promener sur certains
étages de cette auguste institution où on se
trouve ce
matin pour découvrir que dans les cycles
supérieurs et en
recherche, l’Université de Montréal est
parfois
aussi anglophone que McGill l’est. Cela dit pour souligner
que
nous ne sommes pas toujours conscients de l’ampleur du
problème qui est le nôtre.
À
ce sommet de Québec, il
faudrait aborder les choses plus largement que la diversité
linguistique. Autant il peut être nécessaire de
défendre son espace linguistique, autant cette attitude
aurait
un caractère débilitant, si elle ne
s’accompagnait
pas de mesures positives. Avant tout chose, il faut prendre
l’offensive. Adopter les mesures qui feront du
français
cette langue utile. Dans un contexte de mondialisation, elle doit
être porteuse de contenus autres que la seule culture
française. Elle doit être une langue de la
science, une
langue des affaires. Elle doit être porteuse des cultures que
l’on retrouve dans la Francophonie. La Francophonie,
répétons-le avec Boutros Boutros-Ghali, est
plurielle.
C’est ce qui fait sa richesse. Son expérience
à cet
égard devrait l’amener à
prôner le
développement des autres communautés
linguistiques
à travers le monde. Faire le pari du pluralisme
culturel
lors de ce sommet de Québec serait à mon sens un
engagement pour l’avenir de la Francophonie. Cela
manifesterait une assurance en sa capacité
d’occuper son
espace tout en se faisant accueillante aux autres. Il n’y a
pas
d’autre réponse à opposer à
la
mondialisation.
Mais
soyons réalistes. Demain
n’est pas la veille. Si l’OIF est capable
d’intuition
et capable de reconnaître les avenues qui lui permettront de
s’affirmer, en revanche l’institution est lourde.
Les
rapports entre les États membres complexes. On est encore
loin
du jour où les intérêts de la
Francophonie
passeront avant les intérêts nationaux. Au sommet
de
Québec, peu de choses se décideront qui iront en
ce sens,
je le crains. Mais ayons confiance. On y viendra si au
Québec,
en France, au Sénégal et ailleurs, on arrive
à en
faire ce qu’il est convenu d’appeler un projet de
société. Si les créateurs, les
producteurs, les
universitaires, les militants s’en saisissent.
Déjà, ils l’ont fait. La reconnaissance
de la
diversité des expressions culturelles par l’Unesco
a
d’abord été le fruit d’une
mobilisation.
Concluons
simplement en disant que la
Francophonie est une chose trop sérieuse pour la laisser aux
mains des seuls gouvernements. Heureusement!" En débattre sur le FORUM »
Toutes
les interventions : 1.-
La
Francophonie de l'information et des médias
Yvon
Turcot - Suzanne
Gouin (TV5 Québec-Canada) - Pierre
Lampron (TVA) - Robert
Pilon (Radio Canada) - Regard
extérieur : Sheila Copps 2.- La
francophonie et la production et la diffusion des oeuvres culturelles
Yvon
Charbonneau - Gilles
Corbeil (SODEC) - Jacques
Dufresne – Alain
Pineau (Conférence canadienne des Arts) - Pierre
C. Bélanger (Université d’Ottawa)
- Regard
extérieur : Jean-Claude Corbeil
3.- La
francophonie universitaire Yvon
Charbonneau - Patrick
Chardenet (AUF) - Denis
Monière (Université de Montréal)
- Michel
Guillou (IFRAMOND – Lyon) -
Regard extérieur : Jim Jackson
3.- La
francophonie comme acteur géoculturel
Jean-François
Lisée - Louise
Beaudouin (Université de Montréal) - Jacques
Crête (ancien directeur du
cabinet du S.G. de l’OIF) - Jean-Louis
ROY - Jean
TARDIF |