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 La Francophonie et le pluralisme culturel

Quel avenir pour la francophonie universitaire dans le cadre de la mondialisation?

Denis Monière par Denis Monière, Université de Montréal

Intervention lors du débat La Francophonie : l’une des réponses à la mondialisation culturelle ? organisé par le Forum permanent sur le pluralisme culturel le 21 novembre 2007 à l'Université de Montréal
Programme - programme en .pdf - vidéos des interventions


vidéo de l'intervention
de Denis Monière

Commençons par un truisme pour que les choses soient claires. Si la mondialisation se faisait en français, nous  serions beaucoup moins préoccupés par la question de la diversité culturelle, tout comme les Américains se montrent indifférents à cette problématique. Si des peuples se regroupent sur la base de leur langue d’usage c’est parce que son avenir n’est pas assuré et qu’ils veulent la perpétuer. Cela signifie que la mondialisation sur les plans économique, scientifique et culturel se passe en anglais et qu’elle réduit la pertinence du français comme langue d’usage. Valoriser la diversité culturelle implique promouvoir la diversité linguistique car la langue est le fondement de toute culture.

Les atteintes à la diversité linguistiques sont particulièrement évidentes dans la production scientifique. L’économie du savoir impose de plus en plus une langue unique de production et de diffusion des connaissances. Cette logique engendre dans les pays francophones une dissociation toujours plus grande entre les producteurs du savoir et leur milieu culturel. Ce phénomène n’est pas sans rappeler le Moyen Age où les moines savants vivaient en dehors de leur culture d’origine et de leur langue maternelle Aujourd’hui, l’Université soumise à l’hégémonie de l’anglais tend à devenir une force d’acculturation et d’uniformisation culturelle des élites intellectuelles inféodées à la logique de la mondialisation.

Dans ce contexte, la francophonie sera-t-elle à l’origine d’un nouveau protestantisme? Saura-t-elle susciter la résistance à l’anglicisation? Réussira-t-elle comme Luther à réconcilier la langue du peuple et la langue des savants? 

La francophonie dans le monde universitaire québécois n’est pour l’instant qu’une abstraction, c’est-à-dire qu’elle est absente des préoccupations et des champs d’intérêts des professeurs. Sa seule présence tangible se manifeste à l’occasion de la journée de la francophonie où quelques conférences sont organisées. Ceci ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’échanges et de collaboration entre les universités de pays francophones, mais ces relations se font dans un cadre bilatéral et ne sont pas valorisées sur le plan académique.

Les obstacles à la francophonie universitaire

Chaque université développe sa propre stratégie de rayonnement international et se trouve en concurrence  avec les autres. Les pays de la francophonie sont vus comme des marchés à prospecter pour attirer de nouvelles clientèles étudiantes qui viendront compenser l’affaissement des courbes démographiques de la population québécoise. Comme le financement des universités québécoises est fonction du nombre d’étudiants qu’elles accueillent et puisque les populations en âge de scolarisation universitaire sont en déclin, on se tourne vers les clientèles étrangères.

Cette concurrence interuniversiatire constitue un handicap pour le développement de la francophonie universitaire car chaque institution préfère déterminer ses axes de la coopération en fonction de ses intérêts plutôt que de s’inscrire dans une logique multilatérale.

À cette contrainte institutionnelle s’ajoute une contrainte que je qualifierais de culturelle. L’univers francophone est marginalisé dans le collège invisible. Les universités des pays de la francophonie sont déqualifiées dans le système de valorisation et de reconnaissance académique qui régit la carrière universitaire au Québec. Les comités de promotion déclassent systématiquement les publications scientifiques en français ou les communications présentées dans des forums de langue française. Pour avoir une promotion et obtenir des subventions de recherche, le jeune professeur sera incité à publier ses travaux dans des revues américaines et à participer aux colloques ou congrès des associations scientifiques américaines. Les indices de réputation et les indices de citations privilégient systématiquement l’univers anglophone. Ainsi les universités françaises arrivent très loin dans les indices de réputation de l’Université de Shanghai et du Times Higher Education de Londres. Ces indices sont construits pour orienter les étudiants dans le choix de leur lieu d’études. Ils canalisent les meilleurs étudiants vers les universités de langue anglaise.

Les revues de langue française sont absentes des classements des meilleures revues scientifiques. Les universitaires ne sont donc pas incités à produire leurs recherches en français et préfèrent soumettre leurs travaux à des revues en anglais.

Ainsi, la proportion d’articles publiés en français par des universitaires français, belges et québécois qui assurent 85% de la production scientifique en français est passée de 7 à 4% en sciences sociales et humaines et de 3 à 0,5 % en sciences naturelles et génie. (
Yves Gingras et al, « Les pratiques de publication des chercheurs québécois en sciences sociales », Les Cahiers de l’ACSALF, vol 2, no 2, avril 2005.)

L’usage du français tend à devenir une curiosité archéologique dans le monde universitaire. Ainsi, au congrès de l’Association internationale de science politique qui est une organisation scientifique où le français et l’anglais sont encore les deux langues officielles, sur les 1244 communications présentées en 2003, nous n’en avons recensés que 36 en français soit une proportion mirobolante de 2,9%. 8 des 10 communications présentées par les Québécois furent faites en anglais.

Plus il y a  de recherches et de communications en anglais, plus les revues anglophones recevront de propositions d’articles, plus elles seront sélectives, plus elles seront valorisées par la communauté scientifique et plus elles conféreront prestige et reconnaissance internationale et donneront accès aux subventions de recherche. Ce qui est vrai pour les chercheurs individuels s’applique aussi aux universités. Plus elles embauchent de chercheurs et de professeurs qui publient dans les grandes revues américaines, plus elles atteindront le sommet de l’échelle de la réputation internationale et plus elles attireront les meilleurs étudiants du monde entier, mieux elles seront dotées en ressources financières. Ainsi fonctionne la spirale de l’anglicisation.

Propositions d’actions

Comment les universités francophones peuvent-elles résister à cette logique de l’uniformisation linguistique dans la production du savoir?

Pour contrer les effets pervers de la concurrence interuniversitaire qui disperse les ressources et nous affaiblit collectivement sur la scène mondiale du savoir, il faut privilégier une stratégie de concertation et de coopération multilatérale qui maximise la synergie entre les universités de langue française. Il faut stimuler le regroupement des forces et favoriser la multiplication des pôles d’excellence dans le monde francophone. La francophonie doit miser sur les universités francophones les plus performantes pour exercer une force d’attraction à l’échelle mondiale. Pour simplifier je dirais qu’il faut favoriser les relations entre les universités du Nord pour améliorer la coopération Nord-Sud.

 Voici quelques propositions en ce sens.

1- On pourrait  instituer un consortium d’universités de la francophonie qui produiraient une offre de cours de haute qualité qui seraient internationalement reconnus et qui pourraient être accessibles en ligne. Ainsi, les étudiants du Sud pourraient avoir accès à une formation supérieure de haut niveau sans avoir à assumer les coûts d’un séjour prolongé à l’étranger. Ces étudiants ainsi scolarisés pourraient à leur tour contribuer au développement des connaissances en restant dans leur milieu ce qui minimiserait les risques de fuite des cerveaux. Cette coopération interuniversitaire pourrait engendrer des cursus intégrés dont les diplômes seraient validés par la francophonie et donnerait accès au marché du travail des pays de la francophonie.

2- Il serait également possible d’instituer une bibliothèque universitaire virtuelle qui rendrait accessible la production scientifique des pays francophones et qui assurerait une meilleure redistribution des connaissances en comblant le manque de ressources des universités du Sud. De telles bibliothèques accessibles en ligne existent déjà pour les sciences sociales. L’université du Québec à Chicoutimi a entrepris avec de modestes moyens la numérisation de plus de 3000 ouvrages de sciences sociales qui sont accessibles gratuitement. Le portail Érudit fait la même chose pour les revues et les thèses de doctorat, mais l’accessibilité n’est pas gratuite pour l’instant. Il faudrait élargir ces initiatives au domaine des sciences.

3- Dans le même esprit, la francophonie devrait soutenir la mise sur pied d’un programme de jumelage ou Pacte de solidarité qui inciterait les universités du Nord à conclure des ententes de partenariat avec au moins une université du Sud, entente dont l’objectif serait de favoriser le développement d’un secteur d’excellence par le soutien à l’enseignement et à la recherche. Il s’agirait de mettre en valeur les compétences en émergence et de cibler des domaines où le terrain local offre un potentiel scientifique empirique.

4- La francophonie pourrait aussi soutenir la mise sur pied d’une organisation internationale comparable à Médecins sans frontière qui pourrait s’appeler Professeurs sans frontières et qui regrouperait des professeurs à la retraite qui mettraient gratuitement leurs compétences au service des universités du sud qui en feraient la demande soit pour donner des cours soit pour diriger temporairement des groupes de recherche.

En conclusion, je pense que la francophonie devrait se concentrer sur un projet culturel et qu'elle n'a de sens que si elle favorise le développement des échanges culturels, intellectuels et scientifiques en français. La production scientifique en français doit être valorisée et servir de pôle de référence. Il ne s’agit pas d’empêcher qui que ce soit de publier dans la langue de son choix mais de ne pas marginaliser et disqualifier ceux qui font la promotion du français comme langue scientifique.

C'est l'usage de la langue française qui est le ciment de cette communauté. Or une langue qui n’est pas employée dans les secteurs d’activités hautement valorisés comme les affaires et la science perd de sa pertinence et se marginalise. Ce phénomène de dévaluation sociale est particulièrement évident pour un Québécois qui assume sa francité sur le continent nord-américain où la population francophone ne représente que 2% de la population totale. La grande force de la francophonie consiste à créer un lien, un sentiment d'appartenance à une grande communauté culturelle à une époque où le pouvoir est mondialisé et dominé par une logique d'uniformisation. Elle brise l'isolement et l'éparpillement des populations qui vivent et travaillent en français dans des environnements où leur langue d'usage est dans la plupart des cas minoritaire. Elle nous permet de vivre la mondialisation en français. Voilà en résumé les défis que devrait relever la francophonie dans le cadre de la mondialisation.

En débattre sur le FORUM »

Toutes les interventions :

Introduction (Bernard Descôteaux)

1.- La Francophonie de l'information et des médias
Yvon Turcot - Suzanne Gouin (TV5 Québec-Canada) - Pierre Lampron (TVA) - Robert Pilon (Radio Canada) - Regard extérieur : Sheila Copps

2.- La francophonie et la production et la diffusion des oeuvres culturelles
Yvon Charbonneau - Gilles Corbeil (SODEC) - Jacques Dufresne Alain Pineau (Conférence canadienne des Arts) - Pierre C. Bélanger (Université d’Ottawa) - Regard extérieur : Jean-Claude Corbeil

3.- La francophonie universitaire
Yvon Charbonneau - Patrick Chardenet (AUF) - Denis Monière (Université de Montréal) - Michel Guillou (IFRAMOND – Lyon) - Regard extérieur : Jim Jackson

3.- La francophonie comme acteur géoculturel
Jean-François Lisée - Louise Beaudouin (Université de Montréal) - Jacques Crête (ancien directeur du cabinet du S.G. de l’OIF) - Jean-Louis ROY - Jean TARDIF


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