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Une industrie numérique de la langue :
réponse à la question numérique des industries culturelles

intervention de  Philippe CHANTEPIE

lors du débat La Francophonie : l’une des réponses à la mondialisation culturelle ? organisé par le Forum permanent sur le pluralisme culturel
le 21 mars 2008 au CERI - Sciences Po à Paris
Programme (en .pdf)

Comme l’a rappelé Clarisse Herrenschmidt, spécialiste de la naissance de l’écriture au berceau moyen-oriental, dans Les Trois écritures : langue, nombre et code, le numérique, qui est un code binaire est tout à la fois langage et langues. Langage du XXI° siècle, il est celui dans lequel langues et cultures trouveront à s’exprimer ou à s’éteindre lentement. Il est celui dans lequel, l’ensemble des produits des industries culturelles et de communication – soit toute l’édition de phonogrammes, de livres, de presse, de vidéo, multimédia se code ou se codera. Il est celui dans lequel tous ces contenus culturels codés basculent en flux, audiovisuels ou non, sur des réseaux eux-mêmes numériques, ou se stockent. Assis sur des dynamiques techniques non démentis depuis 30 ans, l’ensemble des industries culturelles change d’ère pour la production et la diffusion.


Pareille mutation occupe légitimement un espace de réflexion prépondérant, une part du débat public croissant, une attention forte des politiques publiques. Et pourtant, depuis le milieu des années 80, les termes économiques de cette mutation sont parfaitement connus et n’ont pas changés. Depuis l’allégorie de Thomas Jefferson sur la lumière, à propos de la connaissance, l’analyse économique n’a guère progressé s’agissant de biens informationnels. Le numérique tend à ce que les économistes désignent comme - la non-rivalité - qui les soustrait au financement direct par le consommateur, les pousse à la diffusion immédiate et universelle et les place dans un régime d’abondance et de gratuité.


Ces défis économiques qui sont réels et qui sont posés sur l’ensemble de la planète industrielle des contenus, ont eu tendance à rendre moins prégnant le débat sur la mondialisation de la culture, la mondialisation de la langue. Ils ont surtout eu tendance à faire disparaître la question de la langue, ou plutôt de la diversité linguistique. Il n’est d’ailleurs pas indifférent que la nécessaire Convention internationale pour la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles de l’UNESCO, qui ouvre un chemin alternatif à la logique multilatérale du Commerce ait négligé la langue.


La question des industries culturelles face au numérique, apparaît comme un trou noir qui absorbe bien des questions non tranchées, et notamment celle de la langue, alors même que le numérique devient la langue des langues pour les industries culturelles. C’est un défi particulièrement difficile à relever pour les quelques 264 millions qui ont le Français en partage, en réalité 120 qui le pratiquent couramment dans un monde qui compte 6 585 millions d’habitants.


I – Le numérique : une langue étrangère pour les industries culturelles.


A – Le « barbare » numérique apprivoisé…


RAPPEL DES DEFIS NUMERIQUES POUR LES IC.


B – … et la permanence des défis des industries culturelles à la francophonie.


Le mouvement de numérisation des industries culturelles rend plus aiguës les questions classiques posées aux promoteurs de la francophonie. Le temps de l’espoir de changer la donne par le numérique est révolu. Les langues du numérique sont à l’image des langues réelles. L’anglais continue d’être dominant mais le mandarin progresse à très vive allure, comme l’espagnol. La part du Français reste à son étiage entre 3 et 5% du web selon les analyses les mieux documentés de Global reach ou de Fundredes.

La place des contenus culturels francophones dans le concert des cultures numériques ne pourra progresser si les principaux facteurs d’accès ne sont pas résolus. Comme l’avait bien montré le rapport de l’UNESCO au SMSI « Mesurer la diversité linguistique sur internet » la question de l’accès à des contenus culturels reste d ‘abord la question de la fracture numérique, autrement « la fracture économique et sociale ». Elle se décline toujours par des facteurs assez simple à énoncer et difficile à améliorer, qui sont présents dans tous les Etats francophones, sans doute avec de grandes disparités :


  • l’accès économique aux TIC : infrastructure, interfaces techniques et logicielles 

  • l’accès technique et social à l’information : logiciels, fourniture de contenus, et plus en amont la question de l’alphabétisation et de « l’alphabétisation numérique ».

  • l’appropriation technique et l’appropriation sociale pour accéder aux contenus et pour en créer.


Par ailleurs, la disponibilité des contenus culturels francophones demeure soumise à deux dynamiques aux forces opposées :


  • d’une part, les forces des marchés des industries culturelles que le numérique a plutôt eu tendance à amplifier ; en dépit d’effets de « longue traîne » qui serait favorable aux niches, aux productions indépendantes, aux contenus rares, minoritaires, et lors, à la francophonie, l’économie de blockbuster et de hits se porte comme jamais et transcende les frontières et les bassins linguistiques ;


  • d’autre part, le poids de l’offre de service public plus que jamais soumis à des impératifs budgétaires et appellent une volonté forte des Etats, c’est en ce sens que les plans de numérisation des biens culturels prennent toute leur valeur, que les réflexions menées sur la valorisation du patrimoine immatériel culturel joue un rôle central, que pour la France le changement de financement de l’audiovisuel trouve sa modernité, etc.


Dans ce contexte, les industries culturelles francophones ou non demeure toujours autant ambiguë : sans doute les industries culturelles au plan mondial peuvent-elles laisser moins de place à la francophonie, mais en même temps, elles sont le ressort de tissu de production, de coproduction, d’échanges et de diffusion d’œuvres francophones. Pour autant l’essentiel des défis n’est pas relevé.

II – Une industrie numérique de la langue : avenir du plurilinguisme.


A l’ère numérique et pour les industries culturelles, la langue occupe une fonction centrale dans la chaîne de production, d’indexation, de transformation, de diffusion, d’information, d’archivages, de conservation du flux de contenus culturels (sémantiques ou non, oraux ou non) qui forment le patrimoine numérisé de la culture.


  1. Les langues : au centre de la valeur du numérique.


On l’a vu de façon emblématique en France, lorsque Jean-Noël Jeanneney a placé dans le débat public la question connue mais non traitée de la place que prendrait un moteur de recherche comme Google dans la formation d’une bibliothèque numérique, la maîtrise du patrimoine édité. Le positionnement au cœur de la valeur du numérique : la langue. La question de la bibliothèque numérique est certes importante mais elle masque le véritable enjeu économique et culturel : la valeur n’est pas dans la bibliothèque, pas même dans les livres, la valeur recherché dans cette opération comme dans beaucoup d’autres depuis, est la langue, et d’ailleurs les langues.

Car, au contraire du monde pré-numérique ou de ses premières avancées, plus aucun acteur économique majeur du numérique ne porte une approche « global » mais tous une approche « glocal », donc une approche multilinguistique : Amazon pour les produits d’édition, eBay pour le commerce de biens, Google, Yahoo! ou Microsoft pour la recherche d’informations et des services numériques de toute nature, mais souvent culturels, Facebook récemment pour les réseaux sociaux, iTunes pour la distribution de contenus… tous jouent la carte du multilinguisme, la carte du marché sinon national du moins linguistique, la carte de la proximité linguistique, de la communauté d’intérêts.

L’origine anglo-saxonne de l’offre numérique n’implique pas l’uniformité qu’on pouvait craindre auparavant. La valorisation des catalogues nationaux, par exemple dans la musique en ligne à sans doute un coût, mais apparaît rentable sur chaque marché, qui est parfois de niche, pour ces acteurs mondiaux.

Le plurilinguisme est devenu une valeur des marchés numériques. Il est aussi devenu une expression de bouleversement que connaît la chaîne d’offre de contenus culturels. Des services comme Wikipédia, pour ne rien dire de ceux des plates-formes ouvertes aux utilisateurs, manifestent l’importance des utilisateurs dans l’espace public numérique alors rouvert. Et à cet égard, les observateurs des usages numériques note que le renouvellement est moins porté par les pays industrialisés que par les usages analysés ailleurs.

De plus, avec le numérique, la disponibilité croissante de contenus, l’abondance inédite de contenus, la valeur intrinsèque des contenus est plus que jamais dépendante de l’économie de l’information sur les contenus numériques. La rareté – celle qui a de la valeur – se loge dans la pertinence de l’information sur les contenus, leur adéquation aux goûts, aux attentes personnelles, au moment adéquat. C’est une mutation économique de grande ampleur d’admettre que l’économie des biens culturels devient l’économie de l’information sur ces biens. C’est une mutation qui place la langue, ou plutôt les technologies de la langue, au centre du jeu. L’essentiel des questions – par delà le symptôme de la contrefaçon numérique – soulevée par la mutation numérique des industries culturelles et de l’économie des biens informationnels, porte sur la valorisation de l’adressage des contenus. Suivre, mémoriser, analyser, le bouche-à-oreille numérique, les passés des choix, l’éventail des goûts personnels et communautaires, les recommandations, les productions personnelles, sont au cœur du financement des médias de masse communautaire interactifs qui émergent. L’essentiel de l’analyse économique la plus avancée se penche sur ces processus, ces interactions portées par des plates-formes. Et, quel est l’objet de l’échange : de l’information, des expressions, de la langue et de la langue française aussi, naturellement.


  1. La langue, une question d’industrie numérique.


Que le numérique qui une langue place la langue et sa diversité au centre du jeu est une bonne nouvelle pour le numérique. Mais, la permanence de l’ouverture actuelle à la diversité des expressions culturelles et du multilinguisme, ne va pas de soi. Tout au contraire, en étant au centre de la valeur, la compétition ne peut que s’accroître sur ces enjeux, les barrières techniques ou financières s’élever pour construire un espace francophone pérenne.

Quels sont les enjeux et les moyens nécessaires pour une industrie numérique de la langue et de la francophonie ?

Avant tout, la langue elle-même, c’est-à-dire les normes. On notera par exemple l’importance des instances relatives à la terminologie, au traitement multimédia, à l’internationalisation des logiciels, aux corpus oraux, etc. Qui n’a pas repéré la carence d’une présence d’intérêt francophone dans la résolution de la question des accents sur biens des protocoles internet ? Qui a représenté les artistes et interprètes et leurs droits voisins dans la normalisation des DRMs et plus largement de la distribution de contenus numériques, en sorte qu’aucune ligne de code ne prévoyait une remontée de droits ? Qui représente la langue française dans les instances de normalisation et de standardisation qui toucheront la percée du Web sémantique appelé à dominer bientôt les fonctions de recherche sur internet. Ce sont là des enjeux majeurs parfois négligés dans le passés, encore sans doute dans le présent. L’insuffisante présence – certes coûteuse – dans ces instances produit des effets structurants et le plus souvent irréversibles.

Mais aussi la R&D dans le domaine des technologies numériques de la langue. De nombreux Etats francophones ont développé une politique industrielle de la langue, souvent d’abord par un travail de veille et de réseau d’ingénierie linguistique (Québec, Suisse, Wallonie…). La mise en réseau des recherches et des résultats de cette R&D est indispensable pour atteindre une masse critique dans l’environnement numérique. Elle suppose aussi une prise en compte des acteurs économiques des technologies de la langue en particulier des acteurs qui travaillent au plurilinguisme.

L’investissement public est aussi central sur des grands projets, pour la France et l’Union Européenne, comme la Bibliothèque numérique européenne parce que la dimension du multilinguisme y est intégrée, le projet industriel Quaero dans le domaine des moteurs de recherche, un portail des ressources publiques culturelles, etc.

En réalité, la question de la relation entre les industries culturelles et la francophonie et au multilinguisme est profondément renouvelée. Non pas que les tendances économiques des industries culturelles parfois défavorables à la francophonie aient cessée d’exister voire de s’amplifier, mais parce que la langue numérique constitue en réalité le principal défi du multilinguisme comme celui d’industries culturelles établies sur des marchés étroits, comme ceux des Etats francophones. C’est pourquoi, de l’enjeu d’une politique industrielle des technologies de la langue, et d’une politique francophone de celle-ci, dépend à moyen terme, la manière dont les industries culturelles pourront s’allier avec la question de la langue.

En débattre sur le FORUM »

Autres interventions lors de ce débat du 21 mars 2008 : 

Résumé des interventions (.pdf)

Synthèse 
du débat (.pdf)  par Pierre-Jean Benghozi

S.E. M. Abdou DIOUF
Bernard CERQUIGLINI
Astrid von BUSEKIST
Pierre-André WILTZER


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