intervention
de Pierre-André
WILTZER, Conseiller
d’Etat, ancien Ministre de la Coopération et de la
Francophonie (France)
lors du débat La
Francophonie : l’une des réponses
à la mondialisation culturelle ?
organisé par le Forum permanent sur le pluralisme culturel le 21 mars 2008 au CERI - Sciences Po à Paris Programme
(en .pdf)
| Dans
les travaux préparatoires à ce colloque et dans
son
intervention d’ouverture, Jean Tardif a fort justement mis
l’accent
sur un phénomène nouveau et de
première
importance qu’il nomme « la
sphère médiatique
globalisée ».
C’est bien dans ce contexte que nos réflexions
doivent se
situer pour rechercher une réponse à la question
qui
nous est posée à propos de la Francophonie. Je
tiens d’ailleurs
à saluer la qualité et
l’originalité des
travaux réalisées par Jean Tardif et à
le
féliciter pour les efforts inlassables qu’il
déploie
depuis plusieurs années à ce sujet. Si
l’on excepte le
problème de la survie de notre planète en proie
aux
déséquilibres provoqués par
l’activité
humaine, il n’est sans doute pas de question plus importante
aujourd’hui que celle du devenir des civilisations et des
cultures
léguées par l’histoire des peuples. A
la lumière de cette grande interrogation, comment faire en
sorte que la Francophonie, en tant qu’expression
d’une langue
mais aussi des cultures (au pluriel) et des valeurs que
véhicule
la langue française, reste un
acteur culturel majeur
dans
la compétition mondiale qui s’intensifie aussi
dans le
domaine culturel ? Je
voudrais aborder cette question, de façon
concrète et
très pragmatique, sous un angle institutionnel.
C’est un
aspect certes partiel du sujet mais je suis convaincu qu’il
ne faut
pas en sous-estimer l’importance. Mes observations sont
tirées
de l’expérience que j’ai pu
acquérir, au fil des
années, comme « militant de la
francophonie »,
en tant que citoyen, en tant que parlementaire engagé dans
la
promotion de la francophonie internationale pendant une quinzaine
d’années et, bien sûr, en tant que
Ministre français
chargé de la Coopération et de la Francophonie de
2002
à 2004. C’est
sans précaution diplomatique que je m’exprimerai
sur le rôle
et l’efficacité de
« l’instrument
international » qui incarne la francophonie,
à
savoir l’Organisation
Internationale de la Francophonie (OIF),
même si j’éprouve une grande estime pour
ses
dirigeants et en tout premier lieu pour le Président Abdou
Diouf qui a ouvert nos travaux. Je ne retracerai pas les
circonstances de sa création ni son histoire. Elles sont
connues de tous les participants à ce colloque. Je partirai
de
sa situation actuelle. Aujourd’hui,
l’OIF regroupe 68 Etats et
Gouvernements,
toutes
catégories confondues. Cet élargissement constant
peut
être considéré par certains comme un
succès
car il témoigne de sa capacité
d’attraction. Mais
l’augmentation spectaculaire du nombre des Etats participants
s’est
accompagnée, parallèlement, de l’élargissement
du champ des domaines qu’elle a progressivement
embrassés :
l’éducation et la culture, d’abord, puis
la promotion de
la démocratie et des droits de l’homme, incluant
les
missions d’observation des élections, le
défi du
développement économique et social des pays
pauvres, la
réduction de la fracture numérique, la
prévention
des conflits et la gestion des crises, la préservation de la
nature et le développement durable… A
vrai dire, il est peu de sujets qui ne figurent, d’une
manière
ou d’une autre, à l’ordre du jour des
conférences
internationales organisées par l’OIF, notamment de
ses
Sommets de Chefs d’Etat et de Gouvernement.
Cette
situation soulève deux questions :
celle de
l’écart entre les ambitions affichées
et les moyens dont l’Organisation dispose pour agir
réellement dans ces domaines nombreux et
complexes ; c’est le problème de
l’efficacité. Celle
du risque de dilution des objectifs de l’Organisation et donc
de banalisation de son message comme de son image.
De
façon évidente, les deux
élargissements
constatés, celui du nombre des Etats et Gouvernements
participants et celui des thèmes abordés par
l’OIF,
sont intimement liés. A
partir du moment où la majorité des Etats membres
ne
sont plus des pays francophones au sens exact du terme, les centres
d’intérêt communs des membres de
l’Organisation sont
de moins en moins spécifiques et
s’étendent tout
naturellement aux grandes problématiques du monde actuel.
Dès
lors qu’elle deviendrait une enceinte internationale comme
une
autre, on pourrait s’interroger sur la
« valeur
ajoutée » de la Francophonie et redouter
qu’elle
n’abandonne en réalité ce qui est sa
vocation
première, ce qu’on peut appeler son
« cœur de
métier », à savoir la
promotion de la langue
française et des cultures francophones. Or, ce risque
n’est
pas purement hypothétique. Pour
être juste, il faut relever qu’il demeure, entre
les pays
membres de l’OIF, un thème
fédérateur :
celui de la préservation de la
diversité culturelle.
Dans la bataille qui s’est déroulée au
sein l’UNESCO
et s’est achevée par le vote de la Convention
internationale
qui en reconnaît la légitimité,
l’Organisation
Internationale de la Francophonie a joué un rôle
majeur.
Son engagement en faveur de ce principe, qui permet aux peuples du
monde de défendre leur identité culturelle en
échappant
à la seule logique du marché et des
règles du
commerce international établies dans le cadre de
l’OMC, est
même, à mon sens, ce qui a
déterminé bien
des pays non-francophones à rejoindre l’OIF, soit
comme
membres de plein droit, soit comme membres associés. Mais
cette victoire risquerait d’être sans lendemain si
les moyens
concrets de garantir la vitalité des langues et des cultures
n’étaient pas réunis. Et cela vaut
évidemment
pour la langue française, ce qui renvoie à la
question
du « cœur de
métier » de l’OIF que
j’évoquais précédemment. Si
l’OIF est conduite par le nombre et
l’hétérogénéité
de ses membres à consacrer ses modestes moyens (un budget
annuel de l’ordre de 80 millions d’euros)
à de multiples
thématiques internationales, on peut craindre que la
promotion
de la langue française et des cultures qui
s’expriment dans
cette langue ne devienne qu’un objectif parmi
d’autres au lieu
d’en constituer la priorité. Or
la promotion du français dans le monde passe par le
développement de l’enseignement de cette langue
dans les
pays officiellement francophones mais où en
réalité
seule une minorité de la population le pratique et
où
les nouvelles générations ne
bénéficient
pas de systèmes d’éducation suffisants
en raison de
la pauvreté et de la faiblesse des Etats. La promotion du
français doit également se faire dans beaucoup de
pays
non-francophones où une demande potentielle existe. Cela
passe
par la diffusion du français par des moyens
diversifiés
qui, tous, nécessitent des moyens humains et
financiers :
des moyens classiques comme les cours d’apprentissage du
français,
le livre, la presse, le cinéma, la fourniture de programmes
télévisés, mais aussi les moyens
modernes
offerts par les nouvelles technologies de l’information et de
la
communication comme Internet où la présence du
français
est dramatiquement insuffisante par rapport à bien
d’autres
langues. Ces
objectifs sont certes présents dans les programmes mis en
œuvre par l’OIF et certains de ses
opérateurs comme
l’Agence Universitaire Francophone (AUF), TV5 Monde ou le
Fonds
Numérique, mais les moyens dont ils disposent ne sont pas
à
la mesure du défi à relever. Et
l’on peut douter que tous les pays membres de
l’Organisation
soient prêts à mobiliser dans ces domaines les
contributions supplémentaires qui seraient
nécessaires
pour atteindre le seuil critique permettant d’être
réellement
efficace. Devant
une telle situation, il ne suffit certes pas de se borner à
faire un diagnostic ou à émettre des
inquiétudes.
Il importe avant tout de proposer des solutions réalistes.
C’est ce que je voudrais faire, pour ma part, avec toute la
modestie qui s’impose.
Tout
d’abord, il ne s’agit pas, à mon sens,
de remettre en
cause la structure de l’OIF ni le
périmètre de ses
Etats membres. Comme je l’ai précisé,
si ceux d’entre
eux qui ne sont pas réellement francophones ont
adhéré
à cette organisation, c’est parce qu’ils
partagent son
approche d’un monde fondé sur le respect des
identités
culturelles en face du risque d’uniformisation et donc
d’appauvrissement du patrimoine culturel de
l’humanité.
C’est un acquis considérable qu’il faut
préserver
et faire prospérer.
Cela
dit, on ne peut pas se satisfaire de voir évoluer
l’OIF vers
une vaste enceinte internationale dont le rôle le plus
visible
serait d’organiser régulièrement des
conférences
consacrées à des échanges sur les
problèmes
généraux de la planète, si importants
soient-ils. Ne dispersons pas nos moyens dans trop de domaines qui ne
sont pas directement liés à la nature de la
francophonie et où celle-ci n’apporte pas de
« valeur
ajoutée ». Je rappelais, il y a quelques
instants,
que le budget annuel de l’OIF se montait à environ
80
millions d’euros ; or, selon certaines estimations,
un Sommet
des Chefs d’Etat et de Gouvernement de la Francophonie, qui
se
réunit tous les deux ans, entraîne une
dépense
globale de l’ordre de 40 à 50 millions
d’euros
(financement spécifique hors budget annuel normal). Si des
sommes de cette ampleur doivent être engagées, ne
convient-il pas qu’elles contribuent en priorité
à
faire avancer la cause de la francophonie, à commencer par
la
diffusion de la langue française si l’on
s’en tient au
sens du mot
« francophonie » ? Si
l’on veut
renforcer vigoureusement l’action de l’OIF en
faveur de la
promotion du français comme langue internationale
d’échanges
et de culture, j’entrevois deux solutions : la
première solution, que j’ai
déjà esquissée dans mon analyse de la
situation actuelle, consiste à recentrer les actions de
l’Organisation sur les objectifs principaux qui ont
justifié sa création et à ne pas
étendre, année après année,
le champ des sujets auxquels elle s’intéresse. Je
n’y reviens pas. La seconde
solution s’inspire de
l’expérience vécue par
l’Union Européenne, elle aussi
confrontée à la double problématique
de l’élargissement et de
l’approfondissement. Le moyen d’échapper
à la contradiction et à la paralysie
c’est la possibilité offerte aux Etats membres qui
le souhaitent d’avancer ensemble dans la
réalisation de certains projets et de programmes qui
n’entraînent pas forcément
l’adhésion de tous. Il s’agit des « coopérations
renforcées », décidées
sur la base du volontariat par des pays qui décident de
consacrer des moyens spécifiques à des actions
précises.
Je
propose donc que, parmi les pays membres de l’OIF, soit
étudiée
la possibilité, en particulier pour les pays francophones
les
plus engagés en faveur de la promotion de la langue, de
mener
en commun des programmes spécifiques dans ce domaine
grâce
aux moyens qu’ils dégageraient à cette
fin. Ces
« coopérations
renforcées »
pourraient évidemment rester ouvertes à des Etats
membres qui seraient volontaires pour s’y associer
ultérieurement
s’ils ne l’ont pas fait au départ. Cela
permettrait, me
semble-t-il, à l’Organisation de relancer une
dynamique dans
ce que j’ai appelé son
« cœur de
métier »
et d’être réellement un « acteur
géoculturel »,
selon l’expression heureuse qu’a
utilisée Jean Tardif et
qui est le thème de notre table ronde.
Je
ne dissimule pas que ce dispositif, s’il était
retenu,
supposerait un renforcement des contributions des principaux pays
francophones développés à
l’OIF. Cela concerne
la France, qui est déjà le plus important
contributeur
de l’OIF, et de loin, mais aussi d’autres
partenaires majeurs car
il n’est pas sain qu’il existe une trop grande
disproportion
entre les pays contributeurs. L’exemple de TV5 Monde illustre
parfaitement les conséquences d’un tel
déséquilibre
entre les financements sur le sort d’une institution
multilatérale
comme celle-là. Toutefois,
on peut penser qu’il serait moins difficile
d’obtenir des
contributions si elles étaient clairement
affectées à
des projets bien identifiés et assortis des
mécanismes
de pilotage et d’évaluation nécessaires. D’autres
moyens permettant de renforcer l’action et la
visibilité de
la Francophonie pourraient aussi être utilisés de
façon
plus systématique dans les domaines prioritaires de
l’OIF. Il
s’agirait par exemple pour l’Organisation de
consacrer davantage
les compétences et les moyens matériels dont elle
dispose pour aider les pays francophones en développement,
qui
manquent souvent de l’expertise nécessaire,
à accéder
à des programmes et à des financements
internationaux
existants. En matière d’enseignement,
c’est le cas du
programme multilatéral « Education pour
tous »,
piloté par l’UNESCO et la Banque Mondiale, qui
vise à
apporter une éducation de base à tous les enfants
de la
planète d’ici à 2015, l’un
des « Objectifs
du Millénaire pour le
Développement »
décidés par les Nations Unies en l’an
2000. Si l’OIF
ne peut évidemment pas prétendre financer
elle-même
la mise en place de l’enseignement primaire au profit de tous
les
enfants des pays francophones qui n’y ont pas encore
accès,
au moins pourrait-elle offrir à ces pays
l’expertise leur
permettant de concevoir leurs programmes éducatifs, de
définir
leurs besoins et de défendre avec succès leurs
dossiers
devant les instances internationales qui gèrent le programme
« Education pour tous ». Quand on
pense que la
République Démocratique du Congo (RDC), qui vient
de
sortir de dix ans de guerres civiles, compte plus de 60 millions
d’habitants, dont une grande majorité de jeunes,
et qu’elle
a besoin de rebâtir entièrement son
système
éducatif, on voit l’importance de
l’enjeu pour la
francophonie. Le poids de la francophonie dans le monde, ne
l’oublions pas, sera fonction du nombre de la population
s’exprimant en français. C’est pourquoi
son sort se joue
largement en Afrique, où la démographie
s’accroît
à un rythme sans équivalent dans le monde. Si la
Francophonie perd la bataille de l’enseignement du
français,
sa survie sera brève !
Peut-on
espérer que le Sommet de la Francophonie, qui se
réunira
à Québec en octobre prochain, dans cette ville
symbole
qui fête cette année son 400ème
anniversaire, se penche sur
des sujets comme ceux-là et prennent les
décisions
stratégiques qui s’imposent ?
Autrement dit, peut-on
espérer que le Sommet de Québec marque un retour
aux
sources de la Francophonie, c’est-à-dire
à la volonté
commune des peuples attachés à la langue
française
d’agir ensemble pour assurer sa place de grande langue
internationale d’échanges et de culture dans le
monde de
demain ? C’est
en
tout cas le vœu ardent que je forme. En débattre sur le FORUM »
Autres interventions
lors de ce débat du 21 mars 2008 :
Résumé des interventions (.pdf)
Synthèse du débat (.pdf) par Pierre-Jean Benghozi
S.E. M. Abdou DIOUF Bernard CERQUIGLINI Philippe CHANTEPIE Astrid von BUSEKIST
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