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  Francophonie et mondialisation : Le rouge et le noir ?

 par Anca PINTEA, Roumanie

     

J’ai lu le roman de Stendhal « Le Rouge et le Noir » à un âge où seules les histoires d’amour et les personnalités “héroïques” retiennent l’attention. C’est la raison pour laquelle de nombreuses significations plus profondes m’ont échappé. Plus tard, dans une discussion ou dans un cours à la faculté, un commentaire à partir des premières pages du roman a retenu mon attention. Que se passe-t-il en fait, au début de cette histoire ? Dans une petite ville de province, le maire, Monsieur de Rênal, embauche un précepteur pour ses enfants. La décision est prise suite à un changement intervenu dans la vie d’une autre famille de la ville, les Valenod qui venaient de s’acheter des chevaux pour leur calèche.

Quel rapport avec notre thème ?

Dans la vie sociale, comme on peut bien le voir dans cet exemple, nous faisons souvent des choix et nous prenons des décisions pour des raisons d’image – la ville a appris tout de suite que Monsieur de Rênal a un précepteur pour sa progéniture – de vanité, ou tout simplement en suivant automatiquement les autres, en se laissant emporter par la vague, la mode, parfois même par rien de précis. Monsieur de Rênal avait d’ailleurs déjà précisé, dans une discussion avec sa femme, que les Valenod avaient une nouvelle calèche mais pas de précepteur pour leurs enfants et comme personne n’en avait dans la ville, le fait d’en avoir un apporterait un prestige supplémentaire à sa famille.

Qu’est- ce que cela a à voir avec la Francophonie et la mondialisation ?

En nous suivant les uns les autres dans la poursuite de nos aspirations par rapport au statut, à l’image, mais également en essayant de réaliser notre désir naturel de progrès, nous sommes arrivés à une uniformisation bénéfique à plusieurs égards : l’éducation nécessaire aux humains s’est généralisée et est accessible à tous, les progrès de la science nous ont facilité la vie qu’ils prolongent, etc. La préoccupation millénaire pour le statut intimement lié à l’image a évolué et s’est étendue sur tous les continents. Quel en est l’envers ?

La mondialisation existait avant que le mot ne se trouve dans les dictionnaires mais elle s’est imposée de façon très concrète au cours des dernières décennies. Comme les moyens de communication modernes permettent que l’information de toute sorte circule partout dans le monde, l’uniformisation des goûts et des désirs s’est étendue. Européens, Asiatiques ou Américains passent leurs loisirs de la même façon. La mode impose ses lois à tous les domaines de la vie : il y a une mode pour les emplois, une mode pour les loisirs, une mode des sites fréquentés, une mode pour les langues apprises aux jeunes, etc.

Il est devenu indispensable de détenir l’information car l’accès à l’information confère du pouvoir, du statut et notamment du succès. L’image « made in America » de l’homme dynamique qui réussit dans tous les domaines de sa vie s’impose au-dessus des modèles variés qui caractérisaient autrefois les sociétés. La mondialisation a entraîné un accès plus large et plus rapide aux savoirs et au progrès dans tous les domaines. La société moderne a donc naturellement cherché tous les moyens pour la faciliter. On en est ainsi arrivé à chercher la langue la plus commode pour communiquer même si ce n’est pas forcément la plus parlée dans le monde : c’est ainsi que l’anglais s’est imposé à toutes les couches sociales, sur tous les continents, dans tous les domaines de la vie.

Apprendre et utiliser une langue va bien au-delà de l’acte de communication et d’expression. Une langue peut modeler la manière de penser, l’ouvrir ou l’enfermer. Car une langue qui est en grande partie dépourvue de sa richesse et sa complexité originelles – l’anglais écrit et parlé le plus répandu dans le monde est bien loin de l‘anglais du théâtre de Shakespeare par exemple – restreint le champ de la pensée. L’anglais standard parlé dans la plupart des films d’action, ou l’anglais « jeune » des films pour les adolescents est d’une simplicité qui est loin des raffinements de n’importe quelle langue d’un écrivain ou d’un poète, qu’il soit slovène, luxembourgeois, français ou roumain.

La mondialisation est venue avec ses bienfaits – dont la généralisation de l’enseignement, l’accès plus large à l’information, la modernisation – mais aussi avec ses cadeaux empoisonnés. Car la réduction des langues de communication à une langue mutilée et appauvrie ainsi que la réduction des loisirs à l’écran – que ce soit celui des télévisions, du cinéma ou de l’ordinateur – contribuent au rétrécissement de l’univers personnel de chacun de nous, de notre perception de ce qui nous entoure et finalement à l’abaissement de la qualité de notre vie et de la celle des autres.

Une manière de penser et de percevoir restreinte coïncidant avec une préférence pour les loisirs faciles – comme tout ce qui est offert par les écrans – risque d’entraîner un « formatage » des cerveaux de nos sociétés futures.

Par l’utilisation effrénée des produits virtuels accessibles sur les écrans des ordinateurs ou de la télévision, par cette consommation sans limites des produits commerciaux et en série, nous perdons l’essentiel : l’accès à ce qui est unique, différent et lié à notre identité profonde.

L’homme contemporain consomme énormément d’images et en produit encore plus. Il est de moins en moins relié à ses racines car la mondialisation a relégué dans l’ombre ce qui relève du patrimoine et de la tradition. Quelque chose d’unique, de profond et de spécifique à chaque nation, difficile à faire partager et comprendre par ceux qui n’y vivent pas, risque de disparaître. Le patrimoine, qu’il soit matériel ou immatériel, a du mal à être saisi et transmis à travers les écrans des télévisions et des ordinateurs. Il se passe la même chose pour les langues : tout ce qui n’est pas anglais comme tout ce qui n’appartient pas au vocabulaire de la langue parlée de tous les jours ou des argots internet - bien moins riches que le vocabulaire de n’importe quelle langue, que ce soit celui des œuvres littéraires ou scientifiques, n’importe – risque de se perdre.

Les langues moins connues ou répandues, notamment celles qui sont moins parlées, ainsi que les richesses culturelles soi-disant « classiques », de moins en moins comprises aujourd’hui, comme le théâtre, la musique, les danses et les métiers traditionnels, les costumes folkloriques, sont destinées à s’éteindre petit à petit à la faveur de nouveaux arts visuels. Les raisonnements philosophiques et la littérature épouseront-ils la nouvelle forme dictée par le format des pages internet et le rythme de l’écriture sur clavier et devant un écran d’ordinateur remplacera-t-il le grincement du stylo?

Que peut la francophonie dans ce contexte complexe ?

C’est un fait : on écrit de plus en plus sur le clavier et on lit de plus en plus de livres sur l’écran. Le livre « papier » se fait rare notamment dans les maisons de jeunes des années 2000.

D’autre part, ceux qui ont déjà l’habitude et le plaisir de lire « à l’ancienne » se plaignent de la peine qu’ils ont à lire à l’écran après des heures de travail au bureau sur ce même outil. Les livres numérisés ne coûtent rien ou beaucoup moins que les livres classiques mais ils se lisent plus difficilement. Conséquence prévisible : il y a des pays, dont le mien, où on lit moins, soit pour les raisons déjà mentionnées – inconfort causé par l’écran - soit tout simplement parce que l‘habitude de lire de façon traditionnelle n’a pas eu le temps de se former à cause de l’ordinateur. N’oublions pas que, dans certains pays, comme les États-Unis par exemple, les enfants commencent à jouer sur l’écran dès l’âge le plus tendre, à 2 ou 3 ans.

Rater l’expérience de la littérature universelle – au moins de ses classiques - pourrait apporter, à notre avis, ce rétrécissement de l’univers personnel et de la vision de la vie dont on parlait plus haut. Le rôle du livre dans la vie de l’individu et même de la vie collective peut être illustré par ce qui s’est passé en Roumanie, pendant la période communiste, notamment ses années les plus cruelles – 1970-1989 – quand tous les médias étaient intoxiqués par les odes dédiées au communisme et au « grand dirigeant ». La lecture était alors l’un des loisirs préférés de tous les âges et catégories sociales. Grâce aux similarités entre les deux langues – le français et le roumain ont la même racine latine – les Roumains ont eu accès dans cette période-là, à des traductions excellentes des plus grands écrivains français. La Fontaine, Montaigne, Montesquieu, Pascal, Descartes et plus tard Camus, St-Exupéry, Malraux étaient familiers à mes concitoyens pour lesquels la langue et la littérature françaises signifiaient la liberté de penser, l’ouverture à l’autre et en même temps le contact avec l’Europe dont on s’est toujours senti partie intégrante. Après l’explosion des traductions françaises des années ‘50, pendant les dernières décennies du XXème siècle, les traductions récentes du français sont devenues quasi-inexistantes, c’est pourquoi les Roumains connaissaient mieux les « classiques ». Avant le communisme déjà, Proust et Gide ont été la « source » d’inspiration des écrivains représentatifs de la littérature roumaine, dans l’une des périodes culturelles les plus prolifiques, où notre littérature était parfaitement synchronisée aux courants européens. Mircea Eliade, Camil Petrescu, Hortensia Papadat Bengescu, peut être les romanciers roumains les plus lus, ont été formés dans le style unique de leurs contemporains français cités plus haut, mais aussi par  « l’air du temps » qui était significativement influencé à l’époque en Europe et en dehors de l’Europe, par la culture et la civilisation françaises. Il faut souligner que les études entreprises par les comparatistes roumains ont montré que la culture française a agi de manière catalytique, non pas déterminant mais favorisant la synchronisation de la littérature roumaine avec les littératures occidentales. (1).

En contact avec les valeurs françaises se sont formés des artistes originaux qui ont mis leur empreinte sur l’art universel dans des domaines divers – Brancusi, Cioran, Panait Istrati, Elvire Popesco, Mircea Eliade, etc. En Roumanie, le français, a favorisé ce que Romul Muntean appelait « le dialogue entre les cultures »1 . Plus tard, après la période d’entre les deux guerres, dans les conditions où le russe était imposé par le parti communiste dans l’enseignement roumain, le français était perçu comme l’une des langues représentatives de l’Europe occidentale, cet espace interdit aux Roumains, et il devenait l’une de leurs préférences, une sorte de langue de la dissidence.

La littérature représentait un espace de liberté et d’ouverture, l’un des seuls possibles à une époque où la censure et les contraintes étaient courantes. Mais le système du parti unique communiste n’est pas parvenu à interdire les oeuvres littéraires fondamentales, tellement riches en significations de toute sorte qu’elles échappaient aux censeurs mêmes. Le cas du roman d’un dissident est exemplaire : paru dans la période de pointe de la dictature, quand les programmes de la télévision n’avaient pas plus de 2 heures et étaient consacrés essentiellement à la figure du dictateur et de sa femme, « Le plus aimé des terriens » de Marin Preda a été lu par des millions de Roumains, étonnés qu’enfin une analyse et critique violente du régime communiste puisse être publique. Le retour aux valeurs fondamentales de l’humanité – oubliés par le communisme – comme l’amour du prochain, tel qu’il transparaît de la Bible, l’un des livres interdits à l’époque – transparaît des pages de l’œuvre. A peu près à la même époque, dans l’ancienne République de Tchécoslovaquie, un autre écrivain dissident, Milan Kundera, était lu avec passion non seulement par ses compatriotes mais également dans toute l’Europe occidentale choquée par les injustices et les atrocités du régime communiste des pays de l’Europe de l’Est.

Se poser des questions, réfléchir, apprendre à penser, se retrouver, se trouver des modèles, voir comment est l’autre, voir une alternative, un autre point de vue, comprendre les enjeux de l’histoire, la complexité de la nature humaine, tant et tant d’autres bénéfices se trouvent dans les pages des livres. Cet objet magnifiquement riche qui risque de disparaître de nos vies, a apporté à tant d’humains les joies de la liberté de l’esprit.

C’est à travers leurs talents littéraires que les pays dont la langue est moins connue circule – comme le roumain – sont arrivés à se faire connaître en Europe et ailleurs. Ana de Noailles, Panait Istrati, Hélène Vacarescu, Marte Bibesco, Ionesco, Cioran, Mircea Eliade, Paul Goma, Virgil Ierunca, à des époques différentes et notamment Matei Visniec de nos jours, ont choisi le français comme langue et culture d’adoption. Ils ont réussi, grâce à cette langue, non seulement à« sortir » eux-mêmes dans le monde, à se faire connaître et lire, mais aussi à faire connaître la culture et la civilisation roumaine. Les écrivains roumains de langue française n’ont pas été « absorbés », ils se sont affirmés en France. Ils ont adopté la langue et « la pensée » françaises et ils ont été adoptés à leur tour par la culture grâce à laquelle ils sont devenus renommés. Le français s’est avéré un outil de connaissance mutuelle. Tout comme les jeunes talents roumains qui aujourd’hui encore choisissent d’être traduits et publiés en français, - Gianina Carbunariu, Stefan Peca, Vlad Zografi, Cristina Juncu – ou comme les écrivains déjà affirmés – Ana Blandiana, Mircea Cartarescu, Gabriela Adamesteanu, Simona Popescu, et tant d’autres, qui représenteront aussi bien la littérature francophone et la littérature roumaine. Ces auteurs ont eu la chance d’avoir accès à une culture grâce à laquelle ils « sont toujours prêts à offrir et recevoir » (2).

Voilà, en fait, l’une des caractéristiques de la francophonie qu’on devrait mettre en valeur afin de défendre la diversité culturelle. La francophonie, à la différence de l’offensive américaine, « travaille » en douceur. La culture anglo-américaine est agressive : elle agit par des images, par des sons, en grande quantité - voir les publicités énormes sur les murs, le nombre géant de films américains et d’émissions anglo-américaines diffusées sur les chaînes de télévision partout dans le monde, l’invasion de la musique anglo-américaine lancée sur le marché, etc. La culture anglo-américaine s’impose, avec les moyens de la séduction et de la facilité, elle oblige, pour la garantie du succès commercial et du marché, à être copiée et reproduite.

La culture francophone laisse la place au dialogue et à la connaissance mutuelle. Elle nous a permis, à nous, Roumains, d’être connectés, par la littérature par exemple, à la modernité, tout en nous laissant la liberté d’avoir une voix à part dans le concert des autres littératures. Elle favorise donc le développement et l’affirmation des identités individuelles, en créant un cadre de pluralisme et de diversité. La francophonie nous permet de rester en contact avec notre identité profonde, car, elle est, d’une part, composée des nations dont les cultures sont plus rattachées aux valeurs patrimoniales, et elle pourrait agir dans le respect et la sauvegarde des valeurs de ses peuples. D’autre part, elle est « alimentée » également par des nations ouvertes à la nouveauté et à la culture actuelle et elle peut agir pour la « modernisation » des autres. En respectant l’équilibre de cette structure complexe et, notamment, en veillant à la mise en valeur des arts menacés par la mondialisation - comme la littérature, le théâtre, la danse, les arts traditionnels – la francophonie peut se poser en facteur d’équilibre dans ce monde exposé aux dangers de la globalisation. Par son existence même, elle constitue une alternative à la manière de vivre plate et uniforme imposée par la culture anglo-américaine.

Il faudrait que les Gouvernements qui composent la Francophonie aussi bien que les individus, soient plus conscients de la force qu’ils représentent dans un monde de plus en plus aveuglé par l’image et la consommation.

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Notes :

1.- Cahiers roumains d’études littéraires, Romul Munteanu « Le dialogue entre les cultures ou qui donne et qui reçoit », Edition « Univers » Bucarest, 1991. (retour au texte)

2.- Cahiers roumains d’études littéraires, Romul Munteanu « Le dialogue entre les cultures ou qui donne et qui reçoit », Édition « Univers » Bucarest, 1991. (retour au texte)


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