Thème 1, sujet 1 :
Note de Jean TARDIF
LES ENJEUX GÉOCULTURELS
Les espaces géoculturels ne coïncident plus forcément avec les territoires natio-naux et acquièrent une dimension stratégique Aller »
POLITIQUES PUBLIQUES et CULTURE
Le défi politique d'inventer les moyens pour maîtriser la mondialisation culturelle Aller »
ÉCONOMIE
et CULTURE

Comment concilier la logique du marché fondé sur l'intérêt et la logique de la culture orientée vers la création du lien social? Aller »
COMMUNICATION
et CULTURE

À l'ère des médias globaux, on ne peut penser ni comprendre la communication sans la culture Aller »
MAITRISER LA MONDIALISATION CULTURELLE
Il faut inventer les moyens de définir les con-ditions dans les-quelles les diffé-rences devien-nent un enrichis-sement et non une cause de conflits Aller »
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 De «l'exception culturelle» au pluralisme culturel

 par Jean TARDIF      

Est-il possible de s'entendre à propos de culture ? Dans un débat sur un sujet aussi étroitement lié à des valeurs, peut-on arriver à des propositions réalistes qui permettent d'envisager des dialogues et des échanges relativement équilibrés entre les cultures que la globalisation met en présence comme jamais auparavant ? Peut-on s'entendre pour reconnaître non seulement la dimension économique de la culture mais surtout son rôle et son importance dans la vie sociale et dans l'univers politique et surtout pour en tirer les conséquences pratiques ? Le principal défi que pose la mondialisation ne serait-il pas celui d'organiser les rapports humains non plus seulement à travers les relations interétatiques et commerciales, mais également entre des sociétés qui se définissent par des cultures diverses, entre des entités culturelles en constante évolution ?

Comment concevoir et organiser de véritables dialogues interculturels si l'on refuse de considérer les cultures comme source de chocs de civilisation ou comme un instrument supplémentaire de la puissance ? Pour se comprendre, surtout entre personnes de cultures différentes, il faut d'abord partager un entendement commun des termes utilisés pour appréhender la réalité actuelle et trouver les moyens d'y agir efficacement.

Faisant suite aux discussions engagées sur "Mondialisation et cultures", les notes qui suivent visent à stimuler les débats autour de trois séries de questions : quelle importance accorder aux dialogues entre les cultures ? Comment concevoir la culture et les rapports entre les cultures ? Comment organiser des dialogues interculturels équilibrés ?

1. - L'importance de dialogues équilibrés entre les cultures : la sécurité culturelle

Dialogues des cultures : la fortune de l'expression n'a d'égal que son imprécision.

Est-il vraiment approprié de parler d'un dialogue entre la culture japonaise et la culture allemande, entre la culture arabe et la culture américaine ou la culture française par exemple ? S'agit-il d'autre chose qu'un croisement limité d'influences et d'échanges artistiques, littéraires, philosophiques, etc. ?

Il n'existe pas de culture fermée. Les cultures vivent des interactions internes et externes dont les modalités évoluent constamment. Les dialogues entre les cultures désignent-ils autre chose que la multiplicité de ces interactions difficiles à saisir et dont on voudrait souligner l'aspect positif ?

Malgré l'ambiguïté de sa formulation, l'expression a le mérite de mettre en évidence le fait que les rapports humains ne s'effectuent pas seulement entre des individus et qu'ils sont loin d'être limités aux rapports entre les États. Ils se produisent largement entre groupes dont chacun a ses valeurs, ses normes, ses modèles, ses comportements, ses représentations des autres, plus ou moins formalisés dans des institutions.

Traditionnellement, ces rapports étaient largement conditionnés par les données géographiques. L'évolution accélérée des moyens de transport et de communications a entraîné la mondialisation des flux culturels. Aujourd'hui, ce sont les médias qui, plus que les transports et les élites, jouent un rôle croissant dans les interactions entre les sociétés et les cultures. Dans ce contexte, la propriété des médias les plus puissants n'a pas fini de susciter les réactions et les critiques des cultures qui voient souvent dans cette concentration un moyen de faire prévaloir les visions et les valeurs occidentales dans un "dialogue" profondément inégal quand il n'est pas unilatéral.

Ce constat est central. Il soulève l'une des questions les plus importantes de notre époque : comment sommes-nous préparés à comprendre les autres cultures ? Comment les médias américains ou européens présentent-ils les cultures arabes, asiatiques, africaines ? Ces dernières perçoivent-elles les cultures européennes, latino-américaines et autres, autrement qu'à travers des productions étrangères ? Dans quel pays y a-t-il, sur les écrans, dans les journaux ou les revues, des espaces réguliers permettant de se familiariser avec les cultures des autres ? Peut-on parler de dialogues entre les cultures sans connaissance mutuelle minimale et donc sans réciprocité minimale ? Les puissances consacrent des ressources considérables à la promotion de leur "image" et à sa défense lorsqu'elle leur semble mise en cause. Compte tenu du rôle et du poids des grands médias, comment accorder une place appropriée à de véritables échanges interculturels afin d'introduire un début de réciprocité dans les dialogues entre les sociétés et les cultures dans une situation où ces médias sont naturellement préoccupés d'abord par leur rentabilité ?

La note amorçant les débats sur le thème "mondialisation et cultures" a mis en évidence l'inégalité très marquée des échanges actuels et la constitution récente d'un oligopole dans l'audiovisuel. Cette situation peut être jugée inacceptable pour des raisons économiques ou commerciales. Elle l'est aussi en raison des menaces qu'elle fait peser sur la sécurité culturelle à laquelle même les pays les plus riches attachent la plus grande importance stratégique.

La sécurité "c'est la capacité d'une société à conserver son caractère spécifique malgré des conditions changeantes et des menaces réelles ou virtuelles : plus précisément, elle concerne la permanence des schémas traditionnels de langage, de culture, d'association, d'identité et de pratiques nationales ou religieuses, compte tenu de nécessaires évolutions jugées acceptables". Rien d'étonnant dès lors d'y voir une préoccupation fondamentale de toute société, y compris en matière culturelle, l'une des questions majeures des relations internationales à laquelle il faut apporter des réponses actualisées. N'est-il pas significatif que la nouvelle stratégie militaire américaine, rendue publique le 20 septembre 2002, parle de "combat entre des idées et des valeurs en compétition" ?

Le besoin de sécurité, au sens large, est à la base de toute notion d'"intérêt national". Faut-il pour autant accepter le postulat implicite de la correspondance entre l'État-nation et l'identité culturelle que postule le système international actuel même si la réalité ne s'est jamais laisser modeler complètement par ce moule ? Peut-on ignorer l'importance concrète de ce que certains appellent la "nation arabe", des diasporas anciennes ou plus récentes, de l'Hispanophonie ou de la Francophonie pour ne citer que ces exemples d'entités culturelles qui ne correspondent pas à l'État-nation ?

Les discours politiques suivant les attentats du 11 septembre 2001 illustrent bien la place importante des valeurs dans les réactions aux attentats. Cette préoccupation de préserver ses valeurs serait-elle réservée aux grandes puissances économiques ? Qui dit valeurs dit culture et qui dit culture dit ouverture. Mais en matière de culture, l'ouverture peut-elle être dissociée d'une réciprocité minimale effective ? L'égale dignité des cultures serait un principe vain si l'on ne parvenait pas à inventer les conditions de dialogues et d'échanges véritables entre elles, tout en tenant compte du poids acquis par le "capitalisme culturel" dans ses développements récents.

2.- Comment concevoir la culture et les rapports entre les cultures ?

Les rapports entre les sociétés et les cultures peuvent être conçus de plusieurs façons. Suivant que l'on considère la culture dans ses expressions artistiques et dans ses produits ou dans sa fonction sociale fondamentale, on envisagera différemment les rapports interculturels, soit à l'intérieur des États-nation (multiculturalisme), soit à l'échelon extranational (facteur belligène ou respect mutuel).

2.1- La culture

Au-delà des multiples définitions de la culture, Dominique Wolton distingue trois conceptions : "le sens classique français renvoie à l'idée de création, d'œuvre[…] Le sens allemand est proche de l'idée de civilisation et intègre les valeurs, les représentations, les symboles et le patrimoine, tels qu'ils sont partagés par une communauté à un moment de son histoire. Le sens anglo-saxon est plus anthropologique et prend en compte les manières de vivre, les styles, les savoirs quotidiens, les images et les mythes" (1). Qu'en est-il des conceptions asiatiques, arabes, africaines…? Dans ce domaine plus qu'en aucun autre, "l'obligation de décentrage est essentielle pour l'intelligence des problèmes d'identité et de sécurité" (2).

L'UNESCO a tenté de concilier ces diverses conceptions dans la définition de la culture adopté à Mexico en 1982 et reprise dans la Déclaration universelle sur la diversité culturelle (novembre 2001):

"Dans son sens le plus large, la culture peut aujourd'hui être considérée comme l'ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l'être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances".

Le rôle de la culture est ainsi évoqué : " la culture donne à l'homme la capacité de réflexion sur lui-même. C'est elle qui fait de nous des êtres spécifiquement humains, rationnels, critiques et éthiquement engagés. C'est par elle que nous discernons des valeurs et effectuons des choix. C'est par elle que l'homme s'exprime, prend conscience de lui-même, se reconnaît comme un projet inachevé, remet en question ses propres réalisations, recherche inlassablement de nouvelles significations et crée des œuvres qui le transcendent".

La culture n'est pas une notion abstraite, c'est un ensemble vivant qui évolue en intégrant constamment les résultats des choix individuels et collectifs. Elle s'exprime dans diverses manifestations mais ne se réduit pas à ses œuvres. Résultant d'un héritage complexe constamment soumis à l'examen critique et au besoin d'adaptation, la culture est une conquête permanente.

Le fait que les cultures s'incarnent dans des identités particulières n'empêche pas la recherche de valeurs communes. Chaque culture constitue un effort original et constant pour atteindre l'universel dont aucune ne peut prétendre avoir le monopole. L'universalité n'est pas synonyme d'uniformité. Aucune société ne pourrait fonctionner sans disposer d'un répertoire de représentation et d'action partagé par ses membres et qui la distingue des autres. Les rapports entre les sociétés, que ce soit à l'intérieur d'un État-nation ou à l'échelon extranational, s'inscrivent d'abord dans la représentation que chacune se fait de l'autre.

2.2- Le multiculturalisme : une affaire intérieure à l'État-nation

Il importe de ne pas confondre diversité culturelle et multiculturalisme. Ce terme est apparu au Canada dans les années 1970 comme l'expression d'une politique favorisant la reconnaissance publique de la diversité culturelle et de la polyethnicité et conçue contre une politique d'assimilation des immigrants (3).

La question des identités culturelles se pose à des pays de plus en plus nombreux. Elle concerne le devenir de grandes sociétés démocratiques contemporaines dont plusieurs sont multiculturelles. A moins d'opter pour une politique de réduction de la pluralité, ces sociétés doivent trouver les moyens d'assurer la coexistence et la reconnaissance réciproque des composantes culturelles qui s'y retrouvent. Peut-on reconnaître des droits culturels à ces composantes culturelles sans fractionner la nation et aboutir au "communautarisme" condamné par les partisans de l'égalité des droits pour les citoyens ? Le cadre actuel de l'État-nation serait-il le seul valable pour reconnaître l'égalité des droits culturels ? Bien qu'ils aient des liens avec l'évolution internationale, ces choix relèvent des politiques nationales qui varient grandement ainsi qu'on le voit par les politiques suivies aux États-Unis, en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Suède ou au Canada…

Le Forum sur le pluralisme culturel entend discuter des enjeux extranationaux. Il ne porte donc pas sur le multiculturalisme compris comme une affaire interne aux États.

2.3 - À l'échelon extranational : "choc des civilisations" ou "modernités multiples" ?

À l'échelon extranational, les rapports entre les cultures peuvent être conçus de deux façons : comme facteurs belligènes pouvant entraîner des chocs de civilisations ou comme éléments positifs de la dynamique mondiale.

Le débat sur les chocs de civilisations engagé suite à la publication en 1994 d'un article par le politologue américain Samuel Huntington, a rebondi suite aux attentats du 11 septembre 2001 sur New York et sur le Pentagone. Conseiller influent des autorités américaines, Huntington se situe dans une perspective stratégique. Il ne prétend pas tracer des frontières bien délimitées entre les grandes "civilisations". Il soutient qu'après la disparition en 1989 du monde bipolaire fondé sur la lutte des idéologies, les clivages et les principales sources de conflit seront culturelles et n'impliqueront pas seulement des conflits entre les intérêts représentés par les États. Comment ne pas reconnaître avec lui que "les interactions entre les peuples appartenant à des civilisations différentes se multiplient" et entraînent des confrontations entre des systèmes de valeurs et des conceptions du monde ?

Manuel Castells soutient que l'identité - ou le besoin de reconnaissance - constitue avec l'évolution technologique, l'une des forces constantes qui animent l'histoire. Est-il possible d'envisager les rapports entre les sociétés et les cultures autrement que sous le mode de l'affrontement ? Ne faudrait-il pas pour cela commencer par reconnaître la réalité des entités géoculturelles et leur rôle dans la dynamique mondiale actuelle ?

Peut-on y arriver si les sociétés occidentales qui se prétendent détentrices de "la modernité" sont perçues comme ayant les moyens d'imposer aux autres leur conception présentée comme seule universelle ? Pour contrer aussi bien les tentations hégémoniques que les tentations monolithiques de construire une identité défensive, Shmuel Eisenstadt en est venu à abandonner le modèle de convergence des civilisations vers le système occidental et à contester l'appropriation de la modernité par l'Occident. Il propose le concept des "modernités multiples", pour reconnaître la réalité et la validité de différentes façons de comprendre et de vivre la modernité, de façon critique, en sachant que chaque version de la modernité comporte à la fois des points forts et un potentiel destructeur. N'est-ce pas là une conception qui permet d'ouvrir des dialogues entre des groupes qui ont des façons différentes de vivre la modernité suivant des traditions culturelles différentes ?

Ces questions ont une portée concrète. Car, au-delà de la définition des concepts, elles conduisent à se demander si les défenseurs de "l'exception culturelle" ou de la "diversité culturelle" poursuivent les mêmes objectifs que ceux qui sont proposés ici pour la promotion du "pluralisme culturel" à l'échelon extranational.

3. - Comment organiser concrètement les dialogues équilibrés entre les cultures ?

La défense de la diversité culturelle, condition préalable aux dialogues entre les cultures, peut elle être assurée en soustrayant les échanges des produits et services culturels du régime commun de l'OMC et en garantissant le droit pour les États d'adopter leur politique culturelle ? Face à l'approche ultra-libérale qui voudrait soumettre aux règles du marché les échanges culturels ramenés à la dimension de produits et de services, est-il possible de concevoir un cadre spécifique pour ces échanges qui ne repose pas uniquement sur l'action de l'État et qui reconnaisse le rôle et la responsabilité des divers acteurs concernés dans la promotion du pluralisme culturel?

3.1 - "L'exception culturelle" et la "diversité culturelle": une approche défensive efficace ?

Le combat pour la diversité culturelle est né récemment dans le cadre des négociations de l'OMC et il en porte la trace.

"L'exception culturelle" est un concept apparu à la fin des négociations du Cycle Uruguay en 1993. L'expression semble consacrer bien involontairement la "normalité" des règles du marché pour les échanges et ne signifie pas clairement que les considérations culturelles devraient avoir préséance sur les règles du marché dans les échanges culturels. "Est-ce une façon de placer "hors marché" des biens qui relèvent d'autres univers de valeur ou d'organiser le marché de telle sorte que l'industrie culturelle française y soit compétitive?" se demande Marc-Olivier Padis, rédacteur en chef de la revue Esprit (mars-avril 2002).

Considéré comme trop négatif, ce concept a été remplacé par celui de "diversité culturelle" qui veut mieux souligner l'objectif poursuivi : défendre la diversité face au danger d'uniformisation culturelle. Récemment, certains gouvernements ont entrepris de promouvoir l'adoption d'une nouvelle convention internationale qui garantirait le droit des États d'adopter leurs politiques culturelles à l'abri de la libéralisation préconisée lors des négociations de l'OMC. Certains assimilent la "diversité culturelle" à de telles mesures défensives par rapport à un ordre économique dominant.

Ces approches recouvrent une doctrine qui repose sur le principe que les biens et les services culturels, du fait de leur relation à la culture, sont d'une nature particulière qui dépasse ses aspects commerciaux. Cette doctrine considère que si les industries culturelles étaient soumises aux seules règles commerciales, elles ne pourraient pas supporter la concurrence des productions des grands groupes. Elle propose que les États ne prennent pas d'engagement de libéralisation des produits et services culturels, notamment ceux du cinéma et de l'audiovisuel, de manière à rester libres d'adopter leurs politiques culturelles internes, y compris pour soutenir la production et la distribution des produits culturels. Dans le contexte des années 1990 marquée par la poussée néolibérale, "l'exception culturelle" et la "diversité culturelle", même si elles n'ont aucun statut juridique consacré par les accords existants, ont constitué un moyen utile et efficace pour contrer les efforts visant à libéraliser le commerce des biens et services culturels suivant la logique et les dispositions prévues à l'Accord général sur le commerce des services.

Il faut sans doute soutenir fermement ces objectifs et protéger le droit des États d'adopter leurs politiques culturelles. On doit en même temps s'interroger sur l'efficacité et l'avenir de ces mesures. L'exercice de ce droit et ces politiques qui ont souvent donné des résultats remarquables (la politique audiovisuelle française par exemple) n'ont pas empêché les studios d'Hollywood d'accaparer plus de 80% de ce qui passe sur les écrans du monde. Les moyens publics consacrés à ces politiques doivent être évalués en regard du chiffre d'affaires des cinq ou six groupes multimédias qui sont devenus véritablement supranationaux et disposent des moyens d'investir là où ils veulent pour distribuer leurs produits.

La doctrine de la "diversité culturelle" est défendue par quelques pays, en particulier par l'Union européenne où la majorité dégagée sur cette question pourrait ne pas durer. Même si plusieurs pays continuent à refuser de libéraliser leur marché culturel, le fait de continuer à traiter ces questions au sein de l'OMC et sur le mode de l'exception ne peut que conduire au triomphe des principes généraux du commerce. Par ailleurs, les développements technologiques qui permettent la diffusion directe indépendamment des frontières, les négociations à venir sur les Telecom qui, par l'effet de la convergence des grands groupes multimédias disposant des capacités de production et de distribution à l'échelle mondiale et surtout sur les marchés rentables, pourraient rendre illusoires le contrôle effectif des "contenus" et donc la défense de la diversité déjà mise à mal par le formatage des produits. Comme le démontrent les traités internationaux même dûment ratifiés en matière d'environnement, la régulation étatique, fut-elle internationale, ne suffit plus.

Le caractère stratégique des enjeux géoculturels, la dynamique mondiale actuelle autant que le réalisme politique et le souci d'efficacité commandent de tirer les conséquences pratiques de ces constats et d'envisager d'autres mesures pour favoriser le pluralisme culturel.

3.2- Le pluralisme culturel : une approche stratégique

Distinguer diversité culturelle et pluralisme culturel, deux termes souvent employés l'un pour l'autre, ne tient pas à une coquetterie intellectuelle. En parlant de promotion du "pluralisme culturel", on veut mettre en évidence des analyses et des propositions complémentaires.

La diversité, c'est la condition du vivant, incluant l'homme, c'est une donnée de la nature qui ne cesse de la produire. On peut à bon droit vouloir préserver la diversité des espèces, ou l'environnement comme un bien public global.

Appliqué à la culture, le pluralisme veut exprimer le fait qu'il ne s'agit pas dans ce cas d'une donnée de la nature, mais l'affaire de choix humains. Le pluralisme culturel n'est pas un bien public global comme l'eau, une sorte d'entité réifiée, c'est le produit constant des choix humains dans leurs interactions. La promotion du pluralisme culturel envisagée ici ne se limite pas à garantir un statut spécial pour les produits culturels dans l'univers marchand ou le droit des États à adopter leurs politiques culturelles. Il s'agit de défendre les conditions premières de dialogues équilibrés entre des cultures qui se reconnaissent égales en dignité en même temps que capables de s'interroger constamment sur leurs valeurs, leurs pratiques et leur adaptation aux conditions présentes du monde. Aucune culture n'a jamais été et ne pourra jamais être un isolat. Mais aucun dialogue véritable ne peut réussir dans des conditions de trop grande inégalité ou sous le contrôle effectif des plus puissants. Définir l'objectif du combat pour le pluralisme culturel comme la défense de la liberté des choix individuels et collectifs dans le respect de valeurs fondamentales, c'est à la fois affirmer le droit à la différence et en faire un projet politique : "le pluralisme culturel constitue la réponse politique au fait de la diversité culturelle " (Unesco).

La promotion du pluralisme culturel envisagée ici comporte trois volets :

  • Il s'agit d'abord reconnaître la dimension stratégique des relations entre les cultures et les entités géoculturelles dans un monde globalisé et d'en tirer les conséquences politiques. Puisque la sécurité ne concerne pas seulement les individus ou le territoire physique d'un État et qu'elle comporte une dimension culturelle fondamentale, il faut accorder aux enjeux géoculturels la même importance qu'aux enjeux géopolitiques et géoéconomiquesEt traiter dans cette perspective les entités géoculturelles (résultant de choix en constante évolution) et les questions relatives aux médias. Les entités géoculturelles ne devrait-elles pas jouer dans la dynamique mondiale un rôle analogue à celui des entités régionales à d'autres égards et constituer des aires d'échanges culturels privilégiés ?

  • Parce que ces entités géoculturelles ne coïncident pas forcément avec les États, et parce que les enjeux identitaires et culturels ne relèvent pas uniquement de la sphère privée, il faut envisager pour les rapports entre les sociétés et les cultures un cadre nouveau, pas seulement interétatique actuel ni réduit ni au marché. Ce pourrait être un régime adapté aux particularités des échanges culturels et qui cherchera à concilier les exigences de la logique des identités et celles de la logique du marché en adoptant les mesures découlant des cinq principes gouvernant ce régime : ouverture maîtrisée, multifonctionnalité, précaution, responsabilité, réciprocité.

  • Parce que le système interétatique ne suffit plus pour traiter des enjeux géoculturels, il faut envisager une instance politique d'un type nouveau, instance de concertation, de proposition et de supervision, ouverte aux divers acteurs concernés par les échanges interculturels et qui chercheront à concilier leurs intérêts pour établir, par voie de co-décision et de co-régulation un cadre d'exercice de leurs responsabilités respectives. Ce Conseil mondial des cultures ferait pendant au Conseil de sécurité et au Conseil économique et social proposé par Jacques Delors en 1998 et dont l'idée vient d'être reprise à Monterey et Johannesbourg par le Président de la France.

  • Le marché-monde ne crée pas une communauté-monde ni une culture-monde. Comment vivre ensemble dans le respect des différences, voilà l'enjeu du pluralisme culturel, le principal défi actuel de la civilisation et la condition d'une mondialisation maîtrisée. Pour le relever, il faut non seulement poursuivre les efforts déjà engagés pour garantir le droit des États d'y contribuer par leurs politiques nationales, il faut également mettre en place à l'échelon extranational les conditions d'échanges interculturels moins déséquilibrés. Il y va de l'intérêt de tous. Ces propositions peuvent-elles y contribuer lorsqu'elles seront développées en tenant compte des discussions de ce Forum ?

    Cette note visant à stimuler les débats a été préparée par Jean Tardif en tenant compte de commentaires sur une version antérieure formulés par Pierre-Jean Benghozi, Gerd Junne et George Ross et d'autres membres du comité scientifique.

    Notes 1 - Penser la communication, 1997. retour au texte
    2 - Thierry de Montbrial, L'action et le système du monde, Paris, PUF, 2002, p. 221. retour au texte
    3 - Alain Renaut, "Multiculturalisme, pluralisme, communautarisme" dans Université de tous les savoirs - Le Pouvoir, l'État, la Politique, volume 9, p. 9. Odile Jacob poches, 2002. retour au texte

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