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Jesus Prieto de Pedro
Une certaine idée de la politique culturelle est une constante de l'histoire ancienne et moderne. L'existence d'un projet culturel public a toujours été associé au pouvoir en quête d'une représentation symbolique - comme source de légitimation esthétique du pouvoir lui-même - et dans l'affirmation de certaines valeurs symboliques et d'un "sens de la vie" officiels.
Ceci dit, on doit constater que c'est au moment de la formation de l'État contemporain que les politiques culturelles actuelles ont reçu une impulsion nouvelle, avec la constitution de la nation et la soumission acceptée aux règles de légitimation et de décision démocratique. L'État-nation s'est transformé en un puissant instrument de production identitaire - avec l'objectif symbolique de recherche d'un mythe d'appartenance différenciée - en même temps qu'en agent de promotion d'un système commun de communication destiné à faciliter les relations sociales et productives des nombreux groupes et fragments de population qui, compte tenu de la plus grande dimension de la nouvelle unité politique, ont été intégrés par l'État. Ce qu'exprime E. Gellner de façon éloquente : l'État a assumé le monopole de la culture légitime encore plus que celui de la violence légitime. Ce processus n'a pas été toujours pacifique et il n'a pas suivi un modèle unique; mais on peut reconnaître que dans la phase récente qui va jusqu'à nos jours, il a affermi l'unité linguistique et culturelle de base qui a rendu possible, et sans mettre en danger la vie en commun, de larguer les amarres au bénéfice d'une pluralité culturelle, ethnique et territoriale au sein des États, réalisée de façon inégale, mais en tout cas clairement perceptible dans les Constitutions des dernières décennies. L'instauration du principe de décentralisation, et la reconnaissance d'un espace public en faveur des minorités et des communautés différenciées suivant des critères culturels, constituent la base du modèle émergent du pluralisme culturel étatique.
Avant même que ne soit réalisée cette pluralisation interne à l'État, le processus complexe de la mondialisation vient secouer violemment "l'ordre culturel" antérieur. On peut soutenir que la mondialisation culturelle n'est pas nouvelle mais représente un phénomène qui a des racines anciennes et soulève des enjeux très clairs : comment ne pas reconnaître par exemple l'impulsion mondialisante de ce que l'on a appelé la "découverte" de l'Amérique ? Mais la mondialisation actuelle est un phénomène intense qui produit une puissante accélération de l'histoire vers l'unité de la planète en raison des facilités technologiques de la communication et de la circulation des messages dans l'espace et dans le temps, l'accroissement - de deux types, volontaire et obligé (diasporas, exilés et immigrants) - du mouvement des individus et des groupes; pour ce qui concerne le volet culturel en particulier, elle entraîne la soumission des processus de création, de production et de diffusion culturelle à la logique industrielle et commerciale.
Cette nouvelle situation soumet une bonne partie de l'expérience culturelle des individus et des groupes, sans préjudice de la survivance des canaux traditionnels, à de nouvelles conditions d'interactions. C'est ainsi que l'échange culturel apparaît de plus en plus englouti par les courants qui ordonnent l'économie dans le monde - ce qu'exprime le concept de mondialisation - caractérisés depuis Bretton Woods par un cycle ininterrompu de libéralisation qui, face au caractère cyclique antérieur des vagues protectionnistes et libéralisantes, ne paraît plus présenter de perspective de retour en arrière. Dans ce contexte, la situation dans les industries culturelles semble marquée par une forte tendance à la concentration économique qui prend la forme d'un oligopolisme transterritorial - non dénationalisé mais porteur de "l'american way of life" - qui engendre une profonde asymétrie entre celui qui crée et produit et celui qui consomme. Tout cela se traduit par l'érosion de la "souveraineté culturelle" étatique et de son modèle de pluralisme interne laborieusement élaboré. En termes de politiques culturelles, on peut affirmer qu'à l'heure actuelle il y a des acteurs économico-politiques et des groupes industriels qui, de l'extérieur, ont plus de pouvoir politique effectif que les États eux-mêmes. Ces derniers, avec leurs différents degrés de pluralisme, en viennent à replier leur souveraineté culturelle sur ce qui touche à la tradition et au patrimoine culturel.
Cette situation provoque des attitudes de refus, parmi lesquelles se détachent les appels au repli identitaire. Il ne peut s'agir là d'une solution raisonnable, dans la mesure ou cette attitude prive des possibilités énormes d'enrichissement et de bénéfice culturel qu'apporte la mondialisation. Il ne faut commettre l'erreur, comme le dit le proverbe populaire, de "jeter le bébé avec l'eau du bain". D'autant que ce ne serait pas une solution efficace, parce que l'effondrement des barrières de l'État n'est qu'une question de temps face à l'avancée de la mondialisation, des technologies électroniques et du virtuel qui rendent inutiles et poreuses les "douanes" nationales.
L'époque actuelle appelle la révision des postulats sur lesquels sont fondées jusqu'à ce jour les politiques culturelle, et en premier lieu, celles de l'État national. Cela exige des changements d'orientation, de conception, de perspective et de dimension.
Avant tout, il est indispensable de retrouver le fondement propre des politiques culturelles, qui se trouve dans la perspective du développement culturel et du progrès de la culture comme une affaire qui n'est pas uniquement privée, ainsi que dans la recherche dans le culture de valeurs publiques et de l'intérêt général pour le développement de la personne, pour construire la communauté et, en ce qui nous concerne, pour construire un ordre culturel mondial articulé sur la reconnaissance mutuelle et le dialogue, ce qui constitue le fondement pour pouvoir réaliser l'aspiration de vivre ensemble de façon acceptable.
A l'échelle mondiale qui s'impose à nous de façon inexorable, cet intérêt doit porter de façon prioritaire sur la préservation de la diversité culturelle. S'il est vrai que le phénomène de la mondialisation est très complexe - par la multiplication des processus d'interaction ouverts entre l'ethnique, le territorial, l'étatique et l'universel -, le danger que s'impose à la fin un régime culturel tendant à une monoculture est réel et grave.
Pourtant, la mot diversité, sans plus d'explicitation, n'est pas un concept univoque. Littéralement il n'évoque pas une autre idée que celle de la différence, quelle qu'elle soit, c'est-à-dire que la diversité pourrait à la rigueur se réduire à l'offre du paquet de programmation audiovisuelle d'un Major américain. La question est de savoir de quelle différence, de quelle diversité nous parlons ici. A l'évidence, c'est celle qui rend possible la préservation des formes impossibles à reproduire et distinctes de la façon d'être individus et groupes que nous a léguées l'histoire et dont nous voulons assurer l'existence. Mais la préservation de la diversité ne peut avoir pour objectif la "congélation" des différences culturelles car cela pourrait comporter le danger de céder au repli identitaire et aboutir à une conception erronée. La différence culturelle, comme l'a noté F. Barth, est le fruit de l'interaction, de l'échange, de la négociation et non de l'isolement. Cette conviction doit se traduire dans les politiques publiques de la diversité, non seulement par le refus d'une réification de la diversité, mais surtout par l'acceptation de la diversité comme un processus dynamique. Dans cette perspective, la préservation de la diversité n'est pas autre chose, pour les politiques publiques, que la création des conditions qui rendent possible pour tous les individus et les groupes humains la jouissance d'opportunités relativement équitables pour le développement de leur identité qui, par ailleurs, ne peut être que de plus en plus polyphonique et complexe. Ces conditions qui, à leur tour, se concrétisent, à première vue, dans la reconnaissance elle-même de la diversité comme un fait, mais en plus, dans la garantie effective de pouvoirs juridiques qui permettent aux individus et aux groupes de devenir acteurs de leur devenir culturel : pouvoirs juridiques qui se traduisent, en matière culturelle, par les droits culturels. Ceux-ci souffrent à l'évidence d'une mauvaise perception du fait qu'ils ont été associés exclusivement à la revendication des minorités, alors qu'ils doivent revêtir une acception universelle et intégrée des droits culturels, car, dans le nouveau contexte, le concept de "minorité" - sans pour cela nier les nombreux degrés de vulnérabilité que recèle la notion - sera d'une certaine façon applicable à toutes les expressions culturelles. Par ailleurs, la garantie effective des droits culturels - qu'il ne faut pas confondre avec la reconnaissance libérale formelle du fait de la diversité - est ce qui permet de concevoir les conditions de la diversité comme un modèle du pluralisme culturel.
Toutefois, comme on l'a indiqué, actuellement le pluralisme a cessé d'être une question qui se pose seulement à l'échelle de l'État et à l'intérieur de l'État. Il se présente désormais à un nouvel échelon, comme le pluralisme culturel mondial qui constitue le grand défi des politiques culturelles et qui requiert l'élaboration d'instruments juridiques internationaux "ad hoc" - parmi lesquels on peut identifier le projet de Convention sur la diversité culturelle sous l'égide l'Unesco - qui pourront consolider la préservation de la diversité dans le monde comme un principe juridique supérieur du droit international. Précisément, parmi ces nouveaux sujets et acteurs, il y a les espaces culturels - dont une manifestation significative est l'initiative des "Trois espaces linguistiques" - qui se révèlent comme des aires nouvelles pour repenser la mondialisation, comme autant de grands systèmes de diversité, qu'il ne serait pas osé de qualifier "d'écosystèmes de la diversité", appelés à être des foyers de réflexion, d'invention et de concertation de ces nouvelles politiques culturelles à établir, des "ponts" hautement fonctionnels entre le mondial, l'étatique, le territorial et le local.
1. Le "pluralisme culturel mondial", un nouveau droit pour les politiques culturelles et pour un droit culturel cosmopolite
2. Les droits culturels : droits des minorités ou droits universels ?
3. La Convention pour la diversité culturelle : vers un constitutionnalisme culturel mondial ?
4. Le Copyright protège-t-il l'entreprise et le droit d'auteur le créateur ?
5. Culture, bien publics collectifs et intérêt général : une vision à l'échelle mondiale
6. La spoliation des cultures oubliées : la protection de connaissances des communautés traditionnelles
7. Politiques publiques, espaces, territoires et diversité culturelle : états, entités territoriales et espaces culturels
8. La spécificité juridique de la culture : les "exceptions" de la culture concernant le droit d'auteur, la patrimoine culturel et les industries culturelles
9. Les politiques de défense du pluralisme à l'encontre de la tutelle de la concurrence
10. Vers la fin du droit d'auteur ?
11. Les politiques de la créativité et la mondialisation culturelle
12. Les politiques de protection de la tradition et du patrimoine et les industries culturelles
(traduction de l'espagnol par Jean Tardif, révisée par F. Zumbiehl)
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