|
Micheline Labelle est professeure au
département de sociologie de l’Université
du Québec à Montréal et directrice du
Centre de recherche sur l’immigration,
l’ethnicité et la citoyenneté. Elle a codirigé
avec François Rocher Contestation
transnationale, diversité et citoyenneté
dans l’espace québécois, paru en 2004.
Au cours des années 1970 et 1980, le Canada et le Québec ont eu recours à
plusieurs dispositifs juridiques, institutionnels et politiques pour promouvoir la
diversité et lutter contre la discrimination. Spécialiste des questions liées à
l’immigration et à la citoyenneté, Micheline Labelle passe en revue la façon dont ils
ont composé avec les diverses manifestations de la diversité sur leur territoire, ainsi
que les défis auxquels ils demeurent confrontés relativement aux inégalités et à
l’intégration des nouveaux arrivants, notamment en ce qui concerne la
reconnaissance des diplômes, le financement et l’accès aux services d’intégration et
la représentation dans l’espace public. Elle se penche également sur l’évolution du
climat politique au Canada et ailleurs : l’ouverture observée dans les années 1980
« sera suivie ou accompagnée d’une période de frilosité au cours de la décennie
suivante, » une orientation qui s’accentuera avec la nouvelle conjoncture
internationale des années 2000, note-elle. |
« Le monde est chez nous, en nous, avec nous. Plus possible de le
mettre à distance exotique ou épisodique, de l’enfermer dans un
rapport de sujétion ou de domination. Il est là, tout et parties indissociables.
»
Edwy Plenel, La découverte du monde (2002).
Dans la mouvance des revendications sociales qui
ont animé les décennies 1970 et 1980, la diversité
ethnique et nationale des sociétés occidentales a
enfin acquis ses lettres de noblesse, en devenant objet de
délibération publique. Jusque-là, les rapports interculturels
avaient été soumis à une idéologie assimilationniste, minée
par les préjugés, la discrimination, voire la violence d’État. Il
faut rappeler l’interdiction qui frappait l’usage des langues,
des rituels et des pratiques culturelles des peuples
autochtones, de même que le racisme officiel qui imprégnait
les politiques d’immigration, américaines et canadiennes,
fondées sur un ordre de préférence prenant en
considération la nationalité, le pays de naissance, le groupe
ethnique, l’aire géographique, l’inaptitude à s’adapter au climat,
etc. Le postulat de l’assimilation forcée était alors indissociable
des idéologies de l’universalisme, du racisme et du
sexisme, éléments constitutifs de la géoculture du système
monde comme l’a montré Immanuel Wallerstein.
Divers facteurs ont permis une avancée dans la reconnaissance
de la diversité ethnoculturelle et nationale : un
renouveau des « droits de l’homme », une conception plus
exigeante de la justice sociale et de l’égalité formelle, la protection
des droits des minorités et des droits des peuples,
etc. L’ethnicité et la nation ont cessé d’être considérées
comme des attachements primordiaux, hérités, traditionnels,
« tribaux », dont il fallait se dégager pour accéder à la
modernité et à la rationalité, mais comme des bases de
mobilisation, politiquement construites et renouvelées,
mues par des « identités de résistance » ou des « identités
projets », axées sur la défense des droits et de la dignité des
personnes et des collectivités.
En Amérique du Nord, les revendications portées par les
peuples autochtones et les nouveaux mouvements sociaux (le
mouvement féministe, le mouvement afro-américain, le renouveau
de l’ethnicité) et la mondialisation de la demande migratoire
ont suscité la nécessité de nouvelles modalités de « gestion
de la diversité » dans l’espace public (politiques d’équité en
emploi, accommodements raisonnables, formation interculturelle,
etc.), imposé le respect et remis partiellement en question
les discours dominants, triomphalistes et méprisants sur
les revendications qualifiées de « particularistes ».
Cette ouverture a été freinée par des tendances inverses.
La mondialisation économique, politique et culturelle
a des effets contradictoires. D’une part, elle ouvre des horizons
cosmopolites, un élargissement de la démocratie et de
la citoyenneté différenciée. D’autre part, elle s’accompagne
d’une régulation néo-libérale, de politiques d’ajustement
structurel, de privatisation des ressources publiques, dont les
conséquences sont la « racialisation de la pauvreté »
(UNESCO) et la violation des droits sociaux, économiques et
culturels, à l’échelle planétaire.
Un nouvel air du temps a caractérisé la décennie 1990 et
les années 2000 : retour de la droite, du conservatisme, rappel
à l’ordre public, injonction à la cohésion
sociale et à la sécurité nationale. On
peut observer un certain backlash face
aux revendications des mouvements
sociaux, nationaux et de la mobilisation
autochtone, perçues comme des menaces
à la fragmentation sociale et politique.
Le multiculturalisme, entendu au
sens de projet de société (et non simplement
de réalité démographique ou de
politique publique), pose problème : on
craint le communautarisme. Les pays
occidentaux cherchent à revaloriser leur
citoyenneté.
En matière d’immigration, les spécialistes
notent des convergences au
sein des sociétés occidentales : augmentation
des illégaux et des demandeurs
d’asile politique, transformation
des sources nationales d’immigration
— du Sud vers le Nord —, durcissement
des politiques d’immigration,
sélection de travailleurs hautement
qualifiés pour les technologies et les
industries de pointe, concertation
internationale, primauté accordée à la
sécurité et à l’unité nationale.
La crise politique du 11 septembre
2001 a provoqué un nouveau codage de
l’ennemi extérieur et intérieur, le renforcement
d’un discours dangereux et
réducteur sur le choc des civilisations,
des dichotomies simplistes : tradition/
modernité, féodalisme/civilisation.
Le dispositif discursif du
néo-racisme qui se fonde sur le postulat
de l’irréductibilité et de l’incompatibilité
des cultures se décline maintenant
sous diverses formes et affecte diverses
cibles selon les contextes nationaux. La
résurgence du thème de la torture, et de
sa sous-traitance, effraie.
Ce nouvel air du temps est palpable
sur la scène canadienne. S’y ajoute la
question de l’unité canadienne, mise en
cause par les revendications d’autodétermination
des peuples autochtones et du
Québec.
Le Canada forme une société multinationale
et multiethnique. Au
recensement de 2001, les personnes
affirmant une identité autochtone
représentaient 3,3 p. 100 de la population
totale du pays, par rapport
à 2,8 p. 100 cinq ans plus tôt. La proportion
des personnes nées à l’étranger
s’élevait à 18,4 p. 100 de la population
canadienne. Le nombre de personnes
identifiées comme membres de
« minorités visibles » représentait
13,4 p. 100 de la population, par rapport
à 4,7 p. 100 en 1981. On estime
que la part des « minorités visibles »
sera de 20 p. 100 en 2016.
Au cours des décennies 1970 et
1980, le Canada a eu recours à d’importants
dispositifs juridiques, institutionnels
et politiques de promotion de
la diversité et de lutte aux discriminations
: politiques du bilinguisme officiel
et du multiculturalisme,
enchâssement d’une Charte des droits
et libertés dans la Constitution de
1982, programmes d’équité en emploi,
adhésion aux conventions internationales,
lutte au racisme.
Cette ouverture sera suivie ou
accompagnée d’une période de frilosité
au cours de la décennie suivante, une
orientation qui s’accentuera avec la
nouvelle conjoncture internationale
des années 2000 et qui suscitera de
nombreuses résistances au sein de la
société civile. L’immigration est
passée d’un enjeu de low politics
(démographie et main-d’oeuvre) à un
enjeu de high politics (relations internationales,
sécurité). Dans le discours
étatique, on note une plus grande
préoccupation pour les abus présumés
de la sécurité sociale, pour la compatibilité
des valeurs des immigrants
avec les valeurs canadiennes, pour les
pratiques transnationales actives
des minorités liées aux enjeux et
aux conflits politiques des pays
d’origine.
Ainsi, la nouvelle Loi sur l’immigration
et la protection des
réfugiés met l’accent sur la protection
du « caractère sécuritaire de
notre société et le respect de nos
valeurs et normes en matière de
responsabilité sociale » (2002) et
plusieurs autres initiatives prises
récemment concernent l’harmonisation
de nos politiques de sécurité
avec celles des États-Unis. L’une de ces
mesures, la Loi antiterroriste (C-36), promulguée
en décembre 2001, inquiète les
organismes de défense des droits et libertés
et les milieux politiques (dont le
Barreau canadien, le Conseil canadien
des réfugiés, la Fédération canadienne
arabe, le Conseil des Canadiens, les ligues
des droits et libertés, le Bloc québécois, le
NPD, etc.). Par ailleurs, l’avant-projet de
la Loi sur la citoyenneté vise la revalorisation
du passeport canadien et propose un
nouveau serment qui intègre le concept
de loyauté au Canada. D’une manière
générale, la politique du multiculturalisme
a maintenant, plus que jamais,
pour objectif le renforcement de l’identité
canadienne, la justice sociale et la
participation civique, par-delà la diversité.
Depuis la grande frayeur
référendaire de 1995, un effort particulier
a également été consacré pour
contenir l’expression ultime de la
diversité nationale, soit les revendications
d’autodétermination du Québec.
Cet effort s’est traduit par diverses
mesures, parmi lesquelles la distribution
de drapeaux canadiens, les bourses
du millénaire, les chaires de recherche
du Canada, les normes nationales, le
programme des commandites.
Selon un sondage mené en 2003 par
le Centre de recherche et d’information
sur le Canada, le Globe and Mail
et les Archives de recherche sur l’opinion
publique canadienne, « 54 p. 100
des Canadiens déclarent que le multiculturalisme
les rend très fiers d’être
Canadiens ». Une grande ambiguïté est
toutefois liée au substantif du multiculturalisme.
S’agit-il de la démographie
plurielle canadienne ? De la politique
fédérale du multiculturalisme ? Du projet
philosophique et politique d’une
citoyenneté différenciée ? Les auteurs
concluent trop hâtivement que les
résultats du sondage éclairent le débat
sur « la politique canadienne de
multiculturalisme » et donnent
raison à Will Kymlicka dans sa controverse
avec Neil Bissoondath et Richard
Gwyn, selon lesquels cette politique
contribue à créer des communautés
enclavées. Les auteurs notent d’ailleurs
que « s’accommoder de la diversité ne
signifie pas qu’il n’y ait plus de discrimination
ni de racisme ».
En effet, attitudes et pratiques
sociales ne sont pas nécessairement
convergentes et doivent être nettement
distinguées.
On sait par exemple que les désavantages
subis par les nations
autochtones, les minorités racisées et les
immigrants récents persistent. En fait,
les obstacles sont d’ordre structurel et
interpellent le rôle de l’État. La marginalisation
économique des peuples
autochtones perdure (les hommes ont
un salaire de 21 p. 100 inférieur à celui
des non-autochtones, les femmes, de 14
p. 100). Le taux de chômage des immigrants
dépasse celui des Canadiens (12,7
p. 100 contre 7,4 p. 100), ce qui constitue
une nette détérioration comparativement
à la situation prévalant en
1981 (7 p. 100 contre 7,1 p. 100).
Récemment dans Le Devoir, Geneviève
Bouchard notait aussi que le salaire des
immigrants récents correspond à
77 p. 100 du salaire des travailleurs nés
au Canada, ce qui représente une chute
d’environ 10 p. 100 par rapport à 1981.
En dépit d’un niveau de scolarité
comparable à celui de l’ensemble de la
population, les Afro-descendants ont
un taux de chômage supérieur à celui
de la population canadienne dans son
ensemble, des revenus moyens moins
élevés, un taux supérieur de pauvreté,
des écarts salariaux attribuables à la
discrimination dans l’embauche et la
promotion sur les lieux de travail, une
sous-représentation dans la fonction
publique fédérale et le Parlement.
L’Enquête sur la diversité ethnique de
Statistique Canada (2003) révèle
qu’une personne sur cinq faisant partie
d’une « minorité visible » déclare avoir
parfois ou souvent subi de la discrimination
ou un traitement injuste, que la
« race » et la couleur de la peau sont les
raisons les plus fréquentes de la discrimination ou des traitements
injustes et que la discrimination ou les
traitements injustes sont plus susceptibles
de se produire en milieu de travail.
Avec les peuples autochtones et les
Afro-descendants, les Arabes et les personnes
de confession musulmane
demeurent, depuis le 11 septembre
2001, les cibles privilégiées du racisme
dans la société canadienne, selon le
rapport soumis en 2004, par Doudou
Diène, le rapporteur spécial sur les
formes contemporaines de racisme, de
discrimination raciale, de xénophobie
et de l’intolérance qui y est associée. Le
rapporteur recommande l’élaboration
d’un programme national et d’une
commission nationale de lutte contre
le racisme, de même que des mesures
spécifiques de réparation pour les
citoyens d’origine chinoise ou les
membres de leurs familles qui ont souffert
de la mesure discriminatoire de la
head tax. Il s’arrête également au cas des
personnes déplacées d’Africville, en
Nouvelle-Écosse. Ce rapport a remis le
devoir de mémoire à l’ordre du jour.
À titre de société globale et de communauté
politique moderne aspirant
à la justice sociale et à la
reconnaissance de son identité
nationale sur la scène internationale,
le Québec a été amené, lui aussi et tout
comme le gouvernement fédéral, à
composer avec les diverses expériences
historiques, les diverses mémoires et
les manifestations de la diversité sur
son territoire. Au recensement de
2001, la population du Québec comptait
plus de 7 millions d’habitants,
dont 9,9 p. 100 étaient nés à l’étranger
(18,4 p. 100 dans la région métropolitaine
de Montréal).
Au cours des trois dernières décennies,
le gouvernement du Québec s’est
doté de plusieurs dispositifs juridiques,
politiques et consultatifs pour affirmer
son identité nationale et reconnaître la
diversité du peuple québécois : la francisation
de l’espace public avec la Charte
de la langue française (Loi 101), la mise
en place d’un cadre juridique pour contrer
la discrimination, promouvoir l’égalité
et garantir les droits culturels
(adhésion aux conventions et pactes
internationaux sur les droits de la personne,
Charte des Droits et Libertés du
Québec, en 1975, Déclaration sur les
relations interethniques et interraciales,
etc.). Des programmes d’équité en
emploi, de formation interculturelle,
d’adaptation des services publics, des
mesures d’accommodements raisonnables,
et l’engagement dans la solidarité
internationale complètent le
tableau. Il a également négocié avec
Ottawa un certain droit de regard dans
la responsabilité de la sélection des
immigrants indépendants et des services
d’établissement. Le fédéral garde entière
prérogative sur les réfugiés et la catégorie
des parrainés. Il conserve la responsabilité
des normes et des objectifs
nationaux, il détermine l’admissibilité
au Canada et accorde la citoyenneté.
Même si elles convergent sur
plusieurs points avec la politique
fédérale du multiculturalisme, notamment
en matière de respect du pluralisme,
d’insistance sur la justice sociale
et la participation civique des citoyens
de toutes origines, les politiques
québécoises s’en distinguent quant à la
représentation de ce qu’est la communauté
politique québécoise.
Dans son premier plan d’action
(Autant de façons d’être Québécois. Plan
d’action à l’intention des communautés
culturelles), adopté en 1981, le gouvernement
québécois proposait une
politique de convergence culturelle : le
peuple québécois y était présenté
comme formant une nation, la
culture française comme un foyer
de convergence des diverses cultures.
En 1990, le gouvernement
libéral avancera la notion de contrat
moral entre les immigrants et
la société d’accueil, assortie de la
notion de culture publique commune
(Au Québec, pour bâtir ensemble).
Ces notions deviennent alors
les principaux référents du discours
québécois sur l’intégration
et l’interculturalisme. Égaux en
droits et en obligations, les citoyens
sont invités à adhérer à une culture
publique commune, en dépit de leurs
différences. Cette dernière repose sur la
démocratie, la laïcité, le français, seule
langue officielle, la résolution pacifique
des conflits, le pluralisme, le respect du
patrimoine culturel, l’égalité entre les
hommes et les femmes.
L’élection du Parti québécois en
1994 et le référendum sur la souveraineté
du Québec en 1995 provoquent
un « virage à la citoyenneté ». Un
nouveau ministère des Relations avec
les citoyens et de l’Immigration (1996)
promeut désormais les notions de cadre
civique commun et de participation
civique, l’exercice des droits et responsabilités,
la solidarité et l’exclusion zéro.
Ce passage de la culture au politique est
remarqué. Pour l’État du Québec, la
citoyenneté québécoise est « un attribut
commun à toutes les personnes résidant
sur le territoire du Québec (...) Cette
citoyenneté reconnaît les différences
tout en se fondant sur l’adhésion aux
valeurs communes. »
Ce changement de ton s’accompagne
de la mise en veilleuse de la notion
de « communautés culturelles » qui
s’est imposée dans l’espace public
depuis plus de 20 ans pour désigner les
Québécois d’origine autre que
française ou britannique. À l’instar du
gouvernement fédéral canadien, le
Québec assure la promotion de son
discours normatif au moyen d’événements
symboliques, tels la semaine de
la citoyenneté, le prix de la citoyenneté,
les certificats de mérite civique.
Cette orientation n’ira pas sans
heurts. En 2000, par exemple, alors que
la controverse entourant les lois C-20,
au niveau fédéral (Loi sur la clarté) et 99
au niveau provincial (Loi respectant
l’exercice des droits fondamentaux et
des prérogatives du peuple québécois et
de l’État du Québec) battait son
plein, le Forum national sur la
citoyenneté et l’intégration des
immigrants provoquera d’importants
remous. En particulier,
cette dernière initiative gouvernementale
donnera l’occasion
de s’interroger
publiquement : un gouvernement
provincial a-t-il l’autorité et/ou la
légitimité nécessaire pour discuter de
citoyenneté québécoise ? Certains
opposants y voyaient non seulement
une prétention à une souveraineté
dépassée dans le contexte « post-national
» de la modernité actuelle, mais une
nouvelle étape dans le plan d’« assimilation
à la française » qui aurait caractérisé
l’action étatique québécoise depuis la
Loi 101. On s’interrogeait également sur
l’impact d’une reconfiguration de la tension
citoyenneté/diversité : cette reconfiguration
portera-elle ombrage à la
diversité ? Se concrétisera-t-elle par des
coupures budgétaires dans le soutien
aux associations de défense des groupes
minoritaires et des immigrants ?
Le virage à la citoyenneté sera bloqué
par le gouvernement libéral élu en
2003. Le ministère des Relations avec
les citoyens et de l’Immigration du
Québec (retransformé en ministère de
l’Immigration et des Communautés
culturelles en février 2005) propose
alors un nouveau plan d’action (Des
valeurs partagées, des intérêts communs)
qui renoue avec l’énoncé de 1990, les
notions d’interculturalisme, de « communautés
culturelles », de valeurs
morales et fait disparaître toute
référence à la citoyenneté québécoise.
Le thème de la sécurité publique apparaît
pour la première fois dans le plan
d’action, à titre de principe directeur.
Selon Jean Charest, la sécurité constitue
maintenant l’enjeu majeur des
relations entre le Québec et les États-
Unis. Ceci représente un alignement
vers les préoccupations fédérales et un
net tournant conservateur.
La reconnaissance des 10 nations
autochtones et du peuple inuits du
Québec en 1985 et la Paix des braves
(une entente conclue de nation à
nation, entre les Cris du Québec et le
gouvernement québécois) signée en
2002, représentent d’autres moments
clés. La Paix des braves contribue,
selon les leaders et intellectuels cris, à
redéfinir en profondeur les rapports
entre les nations autochtones et la
nation québécoise. La Paix des braves
va plus loin que la reconnaissance du
statut de nation telle qu’affirmée en
1985 : elle confirme le droit à l’autonomie
gouvernementale des
autochtones et constitue un jalon dans
la lutte des autochtones pour leur droit
à l’autodétermination. Il s’agit de la
reconnaissance des aspirations politiques
autochtones, avec ce que cela
suppose de remise en question potentielle
de l’identité, de la citoyenneté et
de la territorialité québécoise.
Au cours des 25 dernières années, le
Québec aura donc été un lieu
intense de débats sur le rôle de l’État et
des institutions publiques dans la prise
en compte de la diversité, sur la redéfinition
de la nation ou de la société distincte,
de même que sur les implications
afférentes à la notion de citoyenneté
québécoise. Cette dynamique a modifié
l’univers symbolique des identités.
De nombreux sondages et études
qualitatives témoignent en effet du passage
d’une identité ethnicisée (celle de
Canadien français) à une identité territoriale,
politique, nationale chez les
francophones et chez les groupes
minoritaires (celle de Québécois), conjuguée
ou non avec d’autres options
identitaires (Québécois/Canadien, Italo-
Canadien, Italo-Québécois, Québécois
d’origine marocaine, etc.). Ce passage
d’une « identité-résistance » à une
« identité-projet » laisse place à la déclinaison
et au bricolage de diverses composantes
identitaires. Un sondage de
Génération Québec, effectué en 2003,
auprès de 1 025 jeunes répondants nés
à l’étranger ou issus de parents nés à
l’étranger révèle que 28 p. 100 d’entre
eux ont adopté une identité québécoise
et 34 p.100 une identité canadienne.
Par ailleurs, 67 p. 100 considèrent que
le Québec forme une nation distincte
du reste du Canada et 40 p. 100 se montrent
favorables à la souveraineté du
Québec assortie d’une offre de partenariat
avec le reste du Canada.
Le mouvement souverainiste a
lui-même été transformé en profondeur
sous l’influence de la diversité
croissante de la société
québécoise. La présence de Québécois
de diverses origines dans diverses
instances politiques souverainistes a
contribué à fissurer l’homogénéité
traditionnelle en faveur du maintien
du fédéralisme. Le vote se distribue
désormais dans diverses formations
politiques québécoises. Au sein des
minorités, les tenants de la souveraineté
du Québec évoquent non
seulement la rationalité économique
et politique du projet souverainiste, le
besoin de changements structurels
compte tenu du déséquilibre fiscal et
de l’empiètement du fédéral sur les
compétences des provinces, mais une
meilleure intégration des Québécois
de diverses origines autour d’un projet
basé sur des valeurs citoyennes, la
fin de la confusion entre les politiques
publiques du Québec et du Canada, la
défense des intérêts du Québec sur la
scène internationale. Les tenants de
l’option contraire évoquent la loyauté
au Canada, l’insécurité économique,
la crainte de perdre le passeport canadien,
la protection des droits des
minorités, etc. Les argumentaires se
sont raffinés et font l’objet de
délibérations publiques plus déliées.
Mais la société québécoise est
également confrontée aux inégalités et
à la discrimination. Au Québec, le taux
de chômage des immigrants était de
12 p. 100 en 2001, de 15,4 p. 100 pour
les personnes faisant partie des
« minorités visibles » et parmi
celles-ci, de 16,1 p. 100 pour les
Afro-descendants, contre
8 p. 100 pour l’ensemble de la
population. La reconnaissance
des diplômes, le financement et
l’accès aux services de francisation
et d’intégration, la
représentation dans l’espace
public (fonction publique, gouvernement,
partis politiques,
institutions) constituent des
enjeux cruciaux, comme dans
le reste du Canada.
Au cours des deux
dernières décennies, les acteurs
politiques autochtones ont
mené des campagnes d’information
et de sensibilisation
afin de faire connaître à la face du
monde les conditions économiques et
politiques de leurs communautés et
leurs revendications. Cette stratégie
transnationale n’est pas l’apanage
exclusif des nations autochtones. Une
étude qualitative réalisée au Québec en
2001 avec mon collègue François
Rocher auprès de 60 acteurs politiques
qui représentent et défendent les
intérêts des nations autochtones, des
minorités ethniques et racisées et des
femmes révèle des convergences
intéressantes à ce chapitre. Leurs associations
et les ONG ont de plus en plus
recours aux forums, aux sommets et
aux institutions internationales (ONU,
OEA, OIT, etc.), afin de se réclamer des
normes et des orientations de ces
dernières instances de délibération
dans la promotion de leur cause. Ces
organisations tissent des réseaux
transnationaux dont la finalité est
d’impulser des transformations dans
l’espace public et de reconfigurer les
paramètres de la citoyenneté canadienne
et québécoise. Les inégalités et
les discriminations demeurent les vrais
facteurs de l’action transnationale des
peuples autochtones, des femmes et
des minorités ethniques et racisées.
I l n’est pas aisé de dégager des pistes
d’avenir. Il nous semble cependant
que la frilosité du climat politique qui a
déteint sur les politiques publiques au
cours de la dernière décennie sera contrecarrée
par un renouveau des luttes
sociales et de la contestation. Les inégalités
et les discriminations sont
inhérentes au système économique
dans lequel nous vivons. En dépit de
l’éloge de la diversité, voire des visions
affairistes et marchandes qu’elle suscite
depuis quelque temps dans diverses
officines du pouvoir, les obstacles à
l’exercice réel de la citoyenneté
demeurent. Les acquis reliés à l’Étatprovidence,
aux droits de la personne,
à la protection des droits des
autochtones, des minorités, des
réfugiés, des demandeurs d’asile sont
un objet de combat perpétuel.
Les effets du 11 septembre sur les
rapports interculturels sont particulièrement
préoccupants. Ce nouveau
contexte a favorisé un certain
déplacement des questions interculturelles
vers le terrain de la lutte au
racisme. Les questions de profilage
racial et ethnique sont à l’ordre du
jour, au sein de l’appareil gouvernemental,
dans les municipalités, au sein
des organisations de défense des droits
des minorités. Sur la scène internationale,
le racisme devient si préoccupant
qu’il fait l’objet d’un grand projet
de Coalition internationale des villes
unies contre le racisme, sous la
responsabilité de l’UNESCO.
La question des religions prend une
place prépondérante et dangereuse
dans les débats et on assiste au
retour d’explications culturalistes.
Des visions globalisantes
des cultures et de
l’islam, en particulier, risquent
de figer et de coincer les différends
sur des sujets comme le
port du foulard ou les tribunaux
islamiques, les subventions aux
écoles privées confessionnelles,
la laïcité. Enfin, la question du
devoir et du travail de la
mémoire envers les injustices
historiques dont ont été victimes
des minorités précises
demeure à l’ordre du jour.
Toutes ces questions devront
être traitées dans une perspective
d’ensemble, en lien avec la question
sociale. La qualité des rapports interculturels
en dépend. En somme, la prise
en compte de la diversité, pourtant
célébrée sur toutes les tribunes par les
chantres du multiculturalisme, soulève
des enjeux qui risquent d’ébranler les
colonnes du temple de la sacro-sainte
« tolérance » à la canadienne.
Reproduit avec l'aimable autorisation de la revue Options politiques, mars-avril 2005 (IRPP - Montréal) http://www.irpp.org/fr/po
Haut de la page
Réagir : discuter sur ce sujet (accéder au FORUM) »
Lire la note du modérateur au sujet de ce texte »
« Retour au thème 2 : Politiques publiques et culture
|