Thème 3, sujet 6 :
Note de Pierre-Jean Benghozi
LES ENJEUX GÉOCULTURELS
Les espaces géoculturels ne coïncident plus forcément avec les territoires natio-naux et acquièrent une dimension stratégique Aller »
POLITIQUES PUBLIQUES et CULTURE
Le défi politique d'inventer les moyens pour maîtriser la mondialisation culturelle Aller »
ÉCONOMIE
et CULTURE

Comment concilier la logique du marché fondé sur l'intérêt et la logique de la culture orientée vers la création du lien social? Aller »
COMMUNICATION
et CULTURE

À l'ère des médias globaux, on ne peut penser ni comprendre la communication sans la culture Aller »
MAITRISER LA MONDIALISATION CULTURELLE
Il faut inventer les moyens de définir les conditions dans lesquelles les différences deviennent un enrichissement et non une cause de conflits Aller »
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 Dynamiques et enjeux économiques des industries culturelles

 par Pierre-Jean Benghozi
Directeur de recherche au CNRS - Directeur du Pôle de Recherche en économie de la Gestion de l'École Polytechnique (Paris) http://crg.polytechnique.fr/home/benghozi/FR      

Cette contribution reprend très largement la communication présentée aux Journées d'économie de la culture, organisées par le ministère de la culture et de la communication à Beaubourg, les 12-13 Janvier 2005.

Les industries culturelles sont à la fois à la base de création de richesses marchandes et sources de valeur symbolique et identitaire. A ce titre, elles focalisent de puissants enjeux dont témoignent, au niveau national ou international, les débats récents. Situer ces enjeux économiques apparaît essentiel pour comprendre les controverses actuelles et guider l'action publique.

La première caractéristique, presque triviale, des industries culturelles est qu'elles reposent sur une part déterminante de création artistique. Outre les transferts de charge, de responsabilités et de compétences entre les industries de la culture d'un côté, le milieu culturel au sens large de l'autre côté, cette dimension culturelle pèse aussi très directement sur l'économie de la production. Par exemple, la valeur symbolique des biens culturels est bien plus élevée que leur valeur d'usage et souvent sans lien avec leur coût de revient. Cette situation contribue à homogénéiser les prix des produits culturels indépendamment de leur qualité et de leur coût intrinsèque. Dans ce contexte, les producteurs ont du mal à valoriser correctement des pratiques originales, relevant de modèles de production différents. Les industries de la culture sont en outre dans une situation de risque et d'incertitude inhabituelle dans les industries plus classiques. La possibilité d'échec existe dans toute activité industrielle, mais l'ampleur des insuccès n'a aucun rapport avec ceux que l'on peut rencontrer dans les industries culturelles. Le caractère incertain de la réussite appelle des stratégies de production particulières et est à la base de modes de rémunérations originaux mis en place dans ce secteur. Ce sont notamment des mécanismes d'intéressement tels que les droits d'auteur ou les royautés qui permettent à la fois de protéger les producteurs et de rétribuer correctement les contributeurs en cas de succès.

Les industries de la culture sont marquées par une variabilité et une superposition permanente de modèles économiques différents qui conduisent à des marchés à la fois plus segmentés et plus diversifiés et qui contribuent à l'effacement des frontières traditionnelles de ces industries. Il faut garder à l'esprit l'extrême variabilité des situations alors même que la plupart des professionnels a au contraire tendance à globaliser les situations. La confrontation des différentes industries en France et à l'étranger conduit au contraire à relativiser de nombreuses assertions souvent présentées comme allant de soi : l'unicité des modèles de droit d'auteurs, le poids de la mondialisation et la domination américaine dans les industries les plus internationalisées, par exemple. La même variabilité des situations se manifeste à l'intérieur de chaque secteur des industries de la culture qui, à partir de principes économiques partagés, s'organise en autant de sous-marchés. Une conséquence de la double dimension créative et industrielle des industries de la culture réside donc dans la superposition et l'articulation permanente de modèles économiques différents : dans les mêmes filières industrielles et sur les mêmes marchés.

La seconde caractéristique, tout aussi naturelle, des industries de la culture est leur nature industrielle et technologique. Il s'agit, substantiellement, d'industries de la reproduction, définies par la capacité de dupliquer, via la technologie, des créations singulières. C'est dans cette capacité de toucher un public nombreux, quasiment sans limite, que réside le cœur de la dynamique économique de ces industries et les conséquences sociales associées : les économies d'échelle ne sont quasiment pas envisageables au stade de la production (une " industrie de prototypes "), mais elles sont par contre rendues presque illimitées par les possibilités de reproduction. Ce poids de la reproduction explique le rôle important, dans son économie, du facteur technologique tout comme celui de la distribution.

La dimension technologique se traduit par la présence grandissante d'acteurs extérieurs aux filières traditionnelles de la culture. Dans presque tous les secteurs des industries culturelles, les évolutions marquantes ces dernières années ont été le fait d'une intrusion massive des porteurs de ces technologies : c'est notamment le cas dans la musique, l'audiovisuel et aujourd'hui l'internet. Les opérateurs de télécommunications et de réseau, les éditeurs et constructeurs informatiques (Microsoft) et de matériels (Sony) disposent en effet de moyens considérablement plus importants que les " majors " de la culture et sont à même de peser très directement sur l'orientation et le développement des filières culturelles. Ces nouveaux acteurs peuvent saper les bases traditionnelles du secteur en bouleversant l'organisation et l'équilibre économique des filières par leurs capacités d'investissement, en creusant l'écart entre structures de production et structures de distribution, en dissolvant les traditionnelles frontières des secteurs de la culture et en élargissant leur cadre. Les contraintes économiques auxquelles obéit désormais la culture ne sont donc plus simplement celles de l'"économie de la culture", mais aussi celle d'une économie plus vaste dans laquelle la culture ne constitue qu'un élément parmi d'autres et n'est donc pas à même de peser sur ses grandes orientations. Ce poids de la fonction technologique de reproduction dans l'équilibre économique de ces industries donne une grande importante aux firmes qui contrôlent les technologies et donc les modes de circulation des produits, en étant à même d'y consacrer les investissements nécessaires.

La situation n'est pas nouvelle. Tout au long de leur histoire, ces industries se sont régulièrement saisies des nouvelles technologies pour redynamiser leur filière et s'ouvrir de nouveaux marchés. Pour comprendre les mutations et articulations contemporaines, il est, paradoxalement, essentiel tout d'abord de garder en permanence à l'esprit que les industries de la culture sont anciennes, que leur économie s'inscrit dans la durée, mais qu'elles possèdent de fortes capacités de renouvellement et de redynamisation.

Plus que l'économie de la production, ce sont aussi les structures de diffusion et distribution qui pèsent sur les industries culturelles. Ces industries sont aujourd'hui marquées par une surproduction généralisée. Sauf dans certains cas, la croissance importante de la production ne correspond pas, loin de là, à une évolution correspondante de la consommation culturelle. Les producteurs spéculent en lançant de plus en plus d'œuvres, dans l'espoir que l'une d'elles leur permettra de décrocher le gros succès, quitte à abandonner d'autant plus rapidement celles qui ne trouvent pas rapidement leur public.

Cette situation pose directement, au niveau national tout autant qu'international, la question du pluralisme des formes d'expression artistiques et culturelles accessibles (et non pas seulement produites). Le risque principal d'uniformisation des contenus ne tient pas aujourd'hui à une réduction de la production mais essentiellement à une focalisation sur les œuvres les plus attractives, dans une logique de star-system, et à un marché à deux vitesses entre d'un côté des produits marketés objet d'une spirale inflationniste des coûts et pour lesquels les consommateurs sont prêts à payer, et de l'autre côté des productions à diffusion restreinte qui sont au contraire souvent même en situation de devoir payer pour simplement avoir accès au marché. La massification de la diffusion provoque en effet un découplage entre le succès de quelques produits-stars de moins en moins nombreux et la multiplication des échecs pour les autres. Le phénomène est très général et d'autant plus fort qu'il se situe au point de convergence des stratégies des producteurs, des distributeurs et des médias. Dans ce contexte, les prescripteurs (distributeurs et programmateurs notamment) jouent un rôle et acquièrent un poids croissant en orientant les choix des consommateurs, par le choix et la promotion de certaines oeuvres.

L'action publique éprouve des difficultés d'autant plus grandes que les enjeux économiques et marchands de ces industries apparaissent plus importants.

D'une part, ces difficultés d'action concernent d'un côté la capacité " technique " de définir des interventions ciblées dans des secteurs dont les frontières se recomposent. Aucune règle générale quant aux arrangements organisationnels auxquels donnent lieu les industries de la culture en France et dans le monde. Une grande variabilité existe en la matière alors que les professionnels ont au contraire plutôt tendance à présenter la situation de la culture comme homogène. Au delà de principes économiques partagés, les secteurs de la culture apparaissent extrêmement segmentés et structurés en autant de sous-marchés selon les stratégies des acteurs, les caractéristiques des produits créés et échangés, ou les canaux de diffusion des œuvres.

D'autre part, l'action publique se heurte à une légitimité d'intervention discutable puisqu'elle vise à corriger des déséquilibres dans la sphère marchande au nom d'objectifs " culturels " mal définis. Elle doit, notamment, résoudre la contradiction existant entre le souci de maintenir une diversité des structures de production dans le cadre national et celui de défendre, au niveau mondial, une spécificité culturelle portée par des acteurs nationaux puissants dans une économie mondialisée.

Les spécificités industrielles et culturelles rendent particulièrement sensibles et difficiles la régulation et la gouvernance des échanges culturels au niveau national aussi bien que mondial. Car les effets éventuels de domination économique ne soulèvent pas simplement, comme dans d'autres secteurs, des questions de tarification, de prix d'accès, voire même de liberté du consommateur ou de diversité de l'offre. Ils affectent aussi très directement la vie, l'identité et l'intégrité même des individus, dans ce qu'ils ont de plus intime.

C'est dans la multiplicité et la complexité même de ces enjeux que se justifient des démarches de débat public comme celle engagée par le Forum permanent. En mettant l'accent sur le poids considérable des stratégies économiques d'acteurs et des dynamiques industrielles, l'analyse des industries culturelles montre le poids de firmes et de configurations qui contournent les réalités et régulations nationales. Elles disqualifient, ce faisant, des régulations mondiales qui ont essentiellement été pensées, jusqu'ici, dans le cadre d'instances internationales interétatiques. Elles appellent bien plutôt l'invention de structures de débat à même d'assurer la confrontation de logiques d'action qui échappent largement aux régulations traditionnelles.

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