A l'heure où l'intolérance et le fondamentalisme font un retour offensif dans bien des régions du monde, parmi lesquelles l'Europe, toutes les raisons d'une mobilisation massive en faveur de la mise en dialogue de notre diversité créatrice se trouvent réunies.
Organiser une telle rencontre à Grenade, c'est déjà poser, en termes historiques et symboliques forts, les jalons de la problématique qui nous rassemblent : Grenade a été successivement un haut lieu du monde arabo-musulman avant 1492, l'ultime théâtre de la Reconquista, après cette date, le creuset d'une nouvelle culture, riche de toutes ses appartenances, en dépit de cette transformation.
Nous assistons ici, continuellement, à une revanche de la culture sur l'histoire, l'art mudejar mais aussi le flamenco, pour ne pas parler des traditions culinaires ou vestimentaires ayant contourné toutes les tentatives de ségrégation, d'assimilation, de purification. Dans cette ville, inscrite sur la Liste du patrimoine mondial de l'UNESCO, la diversité culturelle est présente, non pas comme une forme fossilisée à contempler, mais comme un phénomène pérenne, sans cesse régénéré : la maison de Federico Garcia Lorca répond à l'Alhambra, comme un symbole de la longévité et de la nécessité du dialogue.
Nous sommes aujourd'hui dans une situation paradoxale : la diversité culturelle est omniprésente. Sa réalité est reconnue. Tantôt considérée comme une menace, tantôt comme une promesse, elle est de tous les discours mais est trop souvent vue sous ses formes achevées et finies. Elle peut faire l'objet de rapports, de statistiques, être quantifiée, voire cartographiée mais, ce faisant, on oublie qu'elle constitue le site d'un dialogue permanent et dynamique, explicite oui implicite, organisé ou spontané, qui la vivifie sans cesse, lui permettant d'inventer des formes inédites et porteuses d'avenir.
C'est la reconnaissance de ce dialogue quotidien comme principe fondateur qui doit être affirmée et préservée.
De la sorte, il existe entre la diversité et le dialogue une relation constante de réciprocité. Le lien organique qui les unit ne peut être dénoué mais doit être, au contraire, reconnu et renforcé ; c'est précisément ce que se propose de faire votre rencontre, après avoir observé, ces derniers mois, des lignes de fracture qui risquent de mettre en cause des acquis, souvent précieux, des dialogues amorcés dans toutes les régions du monde, exprimant de profonds malaises.
Parler du dialogue, c'est prendre le risque de poser, d'un commun accord, les sujets de discorde mais c'est également s'offrir les opportunités d'une disposition d'ouverture. Le dialogue sans risque n'est que bavardage ; le dialogue sans opportunités n'est qu'autosuffisance dont les causes, extrêmement variables, vont de la paresse intellectuelle à la volonté de domination.
Refuser le dialogue pour se réfugier dans le confort douillet de ses croyances, de ses certitudes et d'une identité sécurisante, trahit, outre la passivité, la peur du changement. Dans un contexte où certains intégrismes culturels réapparaissent avec toutes leurs nocivités, comme les effets collatéraux de la mondialisation, le dialogue, au sens réel et complet du terme, reste le seul exercice susceptible de conjurer l'incompréhension et la haine, de décrypter la diversité culturelle, ferment indispensable du développement.
Aujourd'hui, comme l'explique le deuxième Rapport mondial sur la culture de l'UNESCO (2000), " il ne s'agit plus d'une mondialisation permettant à la diversité culturelle d'atteindre une certaine continuité du développement ; au contraire, la diversité est la condition même sans laquelle la mondialisation ne pourra perdurer ".
Encore faut-il, pour mesurer ce risque et le prendre en compte, mieux comprendre la nature des divisions internes à chaque civilisation, à chaque culture et ce qu'elles impliquent pour la possibilité du dialogue. En d'autres termes, il faudra examiner l'environnement historique, social, culturel et politique, qui a créé les conditions d'un dialogue interne à chaque civilisation, à chaque culture, condition préalable et indispensable d'un véritable dialogue entre cultures et civilisations.
Aucune culture, aucune civilisation n'est unitaire : toutes résultent du processus historique qui les a vues s'élaborer et devenir conscientes d'elles-mêmes. Cette histoire, c'est celle des emprunts, des transmissions, des prosélytismes - parfois pacifiques, souvent belliqueux - ; c'est celle des luttes pour déterminer comment tel groupe humain, confronté aux autres et à son passé, doit se définir. Chaque culture et chaque civilisation résulte ainsi des conflits et des dialogues avec sa propre histoire, d'autant plus complexes que sa vitalité est grande. Sans cette vitalité, peu d'espoir d'un véritable dialogue. D'où l'importance de mieux comprendre ce qui fait la vitalité d'une civilisation et d'une culture, sa capacité de survivre, de se développer, de bâtir sur les dynamiques de ses propres fractures, et de se préparer à un dialogue renouvelé qui a vocation à demeurer permanent.
L'UNESCO souhaite ériger le dialogue, revitalisé sous certaines conditions, en tant que nouvelle éthique universelle, voire comme nouveau paradigme. Dans ce cadre, on peut se poser quelques questions : une civilisation, une culture et un peuple, peuvent-ils parler d'une seule voix ? Quand les civilisations, les cultures et les peuples dialoguent, qui parle vraiment ? Certaines voix sont-elles plus autorisées que d'autres ? Les conditions du débat assurent-elles une véritable confrontation des positions respectives sans les biaiser ? Qui pose les conditions du débat et qui en est l'arbitre ?
Nous sommes de plus en plus convaincus qu'un tel débat ne peut exister exclusivement à l'échelle locale ou nationale mais qu'il doit s'organiser dans le nouveau paysage culturel régional et mondial, sans marginaliser quelques pays. Pour y parvenir, il faut prendre bien des précautions pour ne pas réduire chaque civilisation et chaque culture à l'une de leurs composantes majeures, comme la langue ou la religion. Il faut rappeler que c'est un ensemble indissociable, constamment décliné de façon variable, selon la mémoire et les aspirations de chaque individu et de chaque groupe, en faisant un bon usage de la mémoire qui, souvent, constitue une entrave au dialogue.
Une fois ces précautions prises, il faudra définir les formes et les conditions du dialogue à l'intérieur et entre les civilisations, les cultures et les peuples, en songeant à ce que ce dialogue mobilise, à la fois, les capacités cognitives mais aussi l'imaginaire et les diverses sensibilités des locuteurs, en tenant tout particulièrement compte des nouvelles formes du dialogue, notamment virtuelles, qui ont modifié la donne classique de celui-ci.
Autant de préalables nécessaires pour déterminer une méthodologie structurée du dialogue, conforme aux besoins du monde actuel. Il ne s'agit pas de créer de toutes pièces une discipline artificielle du dialogue mais de rechercher, dans chaque domaine (artistique, scientifique, philosophique, linguistique, religieux) les éléments structurants d'une communication interculturelle. En effet, si certains langages, comme celui des mathématiques, absolument, et de la musique, relativement, sont universels, d'autres exigent des grilles de décodage pour mettre en évidence leurs référents communs. Au-delà du voyage de motifs artistiques, de la migration des mythes et des épopées, du partage des symboles, nous devons défricher de nouveaux territoires et favoriser les interactions entre des cultures réputées n'avoir rien en partage. Aucune prétendue incompatibilité culturelle ne résiste au dialogue qui, s'il admet, à la fois, le recours à la raison et à l'émotion, peut résoudre toute difficulté de communication.
L'UNESCO, qui a inscrit sur son fronton cet engagement sans faille depuis 60 ans, met d'excellents outils d'orientation à votre disposition dont la Déclaration universelle de l'UNESCO sur la diversité culturelle, adoptée à l'unanimité par la Conférence générale, immédiatement après les événements du 11 septembre 2001. La Déclaration a eu pour objectif, en considérant la diversité culturelle comme un trésor vivant et donc renouvelable, de prévenir les monologues ou les fondamentalismes, qui stigmatisent " l'autre " comme un étranger et, en tant qu'étranger, comme un ennemi potentiel.
La Déclaration affirme que, loin de diviser, la diversité culturelle unit les individus, les sociétés et les peuples, en leur faisant partager un fonds constitué de patrimoines immémoriaux, d'expériences actuelles et de promesses d'avenir. C'est ce fonds commun dont chacun est à la fois contributeur et bénéficiaire, qui garantit la durabilité d'un développement pour tous.
Cette Déclaration constitue un cadre de pensée qui met en perspective la culture comme un processus malléable en perpétuel mouvement et non comme un ensemble achevé et immuable. En ce sens, elle capitalise les acquis d'instruments juridiques antérieurs (tels que la Convention de 1972 sur la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel) et annonce d'autres instruments d'une grande portée (comme la Convention de 2003 pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel et la Convention de 2005 sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles).
Avec cet ensemble cohérent d'instruments ayant force de loi, l'UNESCO met à votre service un dispositif complet permettant de traiter, dans leur diversité, aussi bien des formes culturelles patrimoniales, héritées du passé, que des expressions culturelles contemporaines, largement diffusées à l'aide de nouvelles technologies. L'enjeu est de sauvegarder le patrimoine en tant que réceptacle des mémoires, repère structurant fondamental des sociétés, alors qu'une nouvelle cartographie culturelle est en train de se dessiner.
Les Ministres de la culture ont, vous en avez tous conscience, la chance unique et la responsabilité formidable de reconnaître et de promouvoir la création sous toutes ses formes, dans le temps et dans l'espace, et d'y identifier les moments forts d'un dialogue, fait de ruptures et de continuités. La création, captivée dans le temps passé ou projetée dans l'avenir, constitue un site permanent de dialogue, le plus favorable de tous, car il permet de reconnaître ou de rétablir la dignité de toutes les cultures et, à travers elles, la dignité des personnes et des groupes qui se réclament de celles-ci.
La nécessité de concevoir un grand chantier du dialogue des cultures et des civilisations est impérative. Ce chantier doit prendre en compte non seulement les fondements historiques de chacune d'elles mais aussi une analyse actualisée des aspirations des individus et des groupes. C'est ainsi que le recours au culturel de plus en plus constant pour pallier les carences démocratiques, ou pour répondre aux malaises sociaux, trouvera sa pleine justification. La culture, trop souvent considérée comme cause de conflits, lorsqu'elle est instrumentalisée à des fins partisanes, que celles-ci soient ethniques, religieuses ou autres, doit devenir facteur de paix aux termes de la construction volontariste d'un dialogue permanent. Tout cela appelle donc une réorientation de la politique culturelle dont le statut demande à être rehaussé, afin d'impliquer les instances décisionnelles les plus élevées tant politiques qu'administratives.
Votre présence ici est la preuve que, pour la première fois, le débat ne sera pas confiné à un petit nombre d'initiés, représentants de la société civile ou chercheurs, mais sera traité au plus haut niveau par des responsables des politiques culturelles nationales. Ceci nous fait espérer que, dans chaque pays d'Europe, le dialogue pourra irriguer l'ensemble des institutions que vous gérez, qu'il s'agisse du monde de l'édition, de l'audiovisuel, des musées, des médias, pour ne citer que quelques champs privilégiés.
L'UNESCO, qui a resserré ces liens en créant une Division des politiques culturelles et du dialogue interculturel, dont j'ai la charge, attend beaucoup des résultats de votre rencontre. Nous serons particulièrement attentifs à l'expérience régionale en grandeur réelle que nous offrirons vos travaux.
Je voudrais, pour conclure ces propos, citer Claude Lévi-Strauss : " La chance qu'a une culture de totaliser cet ensemble complexe d'inventions que nous appelons une civilisation est fonction du nombre et de la diversité des cultures avec lesquelles elle partage une commune stratégie ". C'est cette stratégie que vous êtes en train de forger et l'expérience européenne peut faire un cas d'école pour le reste du monde.
Le risque du dialogue - et partant d'une réflexion sérieuse sur ce qui le rend possible - est de ceux qu'on ne peut refuser de prendre.
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