intervention
du Professeur Albert-Claude BENHAMOU
lors du débat La
Francophonie : l’une des réponses
à la mondialisation culturelle ?
organisé par le Forum permanent sur le pluralisme culturel à Yaoundé Programme
(en .pdf)
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Sur le web, la
problématique de la multitude des langages utilisés
pour l’information, la communication et la formation en ligne, nous
préoccupent. Cette diversité et l’hétérogénéité
des contenus et des contenants engendrent naturellement la recherche
et le besoin d’un nouveau langage informatique commun
universel, un nouvel « espéranto » des
formations en ligne et des outils pédagogiques, par le biais
de normes et de standards d’indexation des contenus et des
contenants.
C’est le pourquoi
essentiel de la recherche à l’oeuvre dans le champ de la
normalisation des technologies de la communication, de l’information
et de la formation.
Cette uniformisation des
langages, cette clé commune, passe par la mise au point de
normes internationales reconnues pour les formations numériques
et elle est évidemment nécessaire.
Mais il faut être
prudent et dénoncer le danger potentiel qui peut être
sous-tendu par cette normalisation nécessaire : c’est
la mondialisation et la tentation d’une « unicisation »
réductrice de la pensée et de la culture.
Le risque d’une
tentative de capture des savoirs et d’une forme de volonté
de puissance applicable sur les formations et l’éducation
qui appartiendraient aux détenteurs de cette clé
unique, qui a des chances d’être essentiellement une clé
technologique donc économique et culturelle.
I/ L’objectif de
l’Université est de représenter la complexité
du monde.
Il faut permettre aux
plus jeunes de s’adapter à cette complexité et leur
en faire comprendre sa nécessité, tout en essayant de
normaliser la forme.
Le message universitaire
s’il doit pour des raisons pédagogiques simplifier le réel
et le complexe doit aussi avoir pour objectif final de faire
embrasser la complexité au plus profond par le public le
plus large. Il faut toujours aller vers le plus complexe pour
atteindre la réalité et la vérité de la
science.
Et cette pensée
complexe ne me parait pas aisément accessible à une
segmentation via des normes du type LOM ou SCORM ; cette pensée
ne parait ni sécable ni segmentable en mini-unités.
S’il n’est pas
possible d’organiser cette sécabilité du fond,
inversement, il est possible et absolument nécessaire de le
faire pour la forme, même pour les langages les plus informels
et complexes, tels ceux véhiculés par l’image
et la vidéo et non plus seulement par la parole.
II/ Les outils du
savoir numérique.
Nous entrons de plus
dans l’ère du virtuel et de la réalité
virtuelle, qui vont prendre une place de plus en plus importante dans
la formation.
Le lien du virtuel et du
réel est extrêmement important à considérer
au plan des normes et des standards dans le cadre des besoins
d’outils culturels nouveaux, adaptés à la formation
via le numérique.
Même pour des
disciplines très concrètes comme la chirurgie qui
conduit à un contact physique essentiel via la main avec la
réalité du corps, la virtualisation est indispensable
pour enrichir la pratique du réel mais aussi pour enrichir le
lien avec l’acte conceptuel, qui va conduire à engendrer une
procédure chirurgicale intelligente.
Notre cerveau est le
virtualisateur du réel
La préparation
professionnelle passera de plus en plus par la virtualisation
du réel et par la simulation de la réalité via
les outils de la réalité virtuelle.
Les outils technologiques
mutualisés et les normes et standards mis au point pour les
référencements des savoirs numériques en
ligne permettront une rationalisation des usages pour l’enseignement
via le numérique.
Par exemple, grâce
à la télémédecine, on peut entre Paris et
Madagascar ou d’autres pays lointains mieux traiter des maladies
complexes. Il y a des réunions virtuelles au cours desquelles
on voit des vrais malades avec des vrais problèmes
soumis simultanément à une communauté réelle
et virtuelle pour mieux juger et pour mieux mutualiser les
savoirs et les expertises.
Il est essentiel pour
enrichir le thésaurus de cas réels ré-exploitable
à des fins d’enseignement d’indexer ces contenus de
travail numérisés, qui sont la science vivante au
quotidien. C’est une manière d’introduire le réel
numérisé et indexé dans le virtuel, de manière
savante, complexe et en même temps repérable. Des
milliards de données représenteront la réalité
de la science médicale dans le monde et seront ainsi un
support infiniment riche et enrichi pour les formations
initiales et continues de tous les praticiens de la santé.
Ce type de formation
nouvelle est donc à inventer. C’est la formation par le
numérique. Le futur s’invente aujourd’hui.
L’usage du numérique
va-t-il engendrer une involution d’une partie de notre néocortex
au bénéfice de micro prothèses numériques
externes (téléphones portables, organiseurs mobiles)
voire internes (nano ou micro-chips implantables en cours de mise au
point) ?
Le monde technologique
secrète une forme de dépendance nouvelle nous conférant
une force nouvelle mais aussi une nouvelle fragilité.
A nous d’y prendre
garde et de savoir en tirer d’avance les avantages sans pour
autant en subir la totalité des contraintes, des dérives
et des effets pervers.
Dans la définition
de la Tour de Babel donnée par Nicky de Saint Phalle, il
est dit :
« La
Tour de Babel représente les constructions physiques et
mentales qui n’ont pas de bases solides. La Tour n’est pas
seulement négative, elle donne une leçon. Les
fabrications mentales complexes doivent s’écrouler. Il faut
casser nos murs mentaux et y voir au travers ».
N’est-ce pas une
définition et une description de la nécessité de
la virtualisation, c'est-à-dire de cette nécessité
d’abattre des murs de la réalité et d’y voir au
travers.
De ce besoin d’y voir
mieux et plus clair au travers même des systèmes
complexes, de la nature, de la vie.
Il s’agit aussi
d’abattre les barrières de l’incommunicabilité, de
l’exclusion culturelle et de l’intolérance bien sûr !
La mutation
technologique en cours générera dans le monde de
l’éducation une véritable mutation culturelle, grâce
à la mise au point d’outils culturels nouveaux : les
outils du savoir numérique, dont il faut rendre l’accès
universel.
III/ Réinvestir
le domaine de la pédagogie via les TIC
L’émergence des
nouvelles technologies dans l’enseignement et la formation est une
chance pour réinvestir le domaine de la pédagogie. Le
mariage des nouvelles technologies et des nouvelles pédagogies
doit donner du sens.
A chaque fois que l’on
parle de nouvelles technologies pour l’enseignement, il faut
rappeler quel est le sens pédagogique profond que cet
usage doit avoir : il est de mieux former les
étudiants. Ce sens d’un mieux pédagogique n’est en
fait supporté que par une sorte de croyance.
Il incombe à la
recherche pédagogique de faire la démonstration
objective que cette croyance correspond à un objectif,
un savoir qui justifie les investissements de tous ordres que
les TIC engendrent. Et la communauté enseignante doit prendre
conscience de l’innovation en cours et mieux se préparer à
une mutation vers ces nouveaux systèmes d’enseignement.
Jacques PERRIAULT dans
« L’accès au savoir en ligne »
explique bien cette croyance presque religieuse dans le progrès
pédagogique généré par les nouveaux
supports technologiques.
Si Nicky de Saint
Phalle a aussi représenté le monde dominé
par l’homme, il faut insister sur le fait que la mondialisation des
savoirs ne doit pas signifier leur uniformisation mais une
possibilité plus grande pour l’homme d’accéder
grâce aux nouvelles technologies à la pluralité
des mondes .
Au bout de l’Internet,
il y a le monde entier et toutes les Universités du monde :
un cadeau fabuleux que les nouvelles technologies offrent aux
apprenants du monde.
Ceci permet de
comprendre l’espoir de Michel Serres qui appelle de ses vœux pour
le troisième millénaire l’avènement d’une
société pédagogique mondiale, qui sera possible
si l’on arrive à savoir partager et à collectiviser
nos savoirs, à les capitaliser et à les expertiser tous
ensemble.
IV/ Le droit au
numérique est un nouveau droit de l’Homme
Je crois qu’il faudrait
qu’à l’ONU on reconnaisse cette nouvelle catégorie
du droit. Il s’agit d’une étape évolutive majeure
de l’humanité. Il faudra vaincre ici et là les
résistances du corps social et éventuellement
celles du corps professoral, qui s’y opposent dès
aujourd’hui.
On ne peut pas imposer le
savoir. La science n’est réductible qu’à la
science, à la réalité scientifique. On ne peut
pas l’aménager. Il faut vivre avec. En tant que médecin
je ne crois pas que les malades seront exclus du savoir diffusé
par l’Université numérique. L’Université
entrera dans la vie quotidienne des gens, et le partage des savoirs
même les plus complexes est un progrès, à
condition qu’une intermédiation humaine pédagogique
puisse permettre à chacun de s’y retrouver.
La démocratisation
de l’accès au savoir est fondamentale dans le nouveau monde
de la société de l’information. L’Université
numérique sera le vecteur de ces savoirs partagés.
V/ L’Université
Numérique Francophone
En France, la création
d’ « Universités Numériques
Thématiques nationales et francophones »
ouvertes est un pas essentiel pour couvrir les besoins de
l’enseignement numérique dans tous les champs
disciplinaires universitaires : médecine, droit,
philosophie…etc.
Des écoles de
formation des enseignants pour l’enseignement numérique
seront également développées comme en
médecine avec l’Université Médicale Virtuelle
Francophone, l’UMVF.
La mutation en cours
sera rendue plus facile si elle est soutenue par la hiérarchie
universitaire et institutionnelle. Le problème résiduel
sera la formation des enseignants déjà dans le circuit
du travail et qui résisteront à cette évolution
de leur pratique professionnelle. Il faudra bien sûr tenter de
les séduire, leur montrer que c’est simple moyennant un
petit effort d’adaptation gage de modernité et d’adaptation
au monde en évolution et aux besoins des apprenants.
CONCLUSION
1/TECHNOLOGIES ET
NORMES
Il y existe un continuum
permanent entre l’évolution technologique sans cesse en
mouvement dans le champ des TIC et obligatoirement avec celle des
normes de standardisation des savoirs en ligne, en cours de
définition avec l’AFNOR et avec l’ISO. Ces normes sont
technologiquement dépendantes et elles seront obligatoirement
changeantes et évolutives.
2/ ENSEIGNEMENT
PRESENTIEL ET E.LEARNING.PERSPECTIVES
Le e-learning concernera
de plus en plus les étudiants présentiels et non plus
seulement les étudiants à distance, pour lesquels on
imaginait qu’il était une réponse moderne dans le
cadre des formations ouvertes et à distance.
Les étudiants
présentiels ont et auront de plus en plus des tâches à
accomplir en ligne, recherche documentaire, exercices
d’auto-évaluation, sur des plates-formes de e-learning. Ils
sont et seront capables d’entrer en communication entre eux et avec
les enseignants pour toutes sortes de suivis individuels et de
groupe.
3/E.LEARNING, MARCHE
DU SAVOIR ET SOLIDARITE INTERNATIONALE
Le e-learning est un
non-marché ou devrait être au mieux une économie
du don.
En particulier sur le
plan de la solidarité avec le tiers-monde, les pays en voie de
développement, il ne faut pas penser raisonnable et éthique
de vendre les technologies de l’information pour l’éducation
à des pays qui ont un besoin intense d’être aidés
en particulier dans ce domaine. Nous recevons des étudiants du
Cambodge ou du Viêt-Nam par exemple avec les encouragements de
l’AUF, à grands frais de coopération ; va-t-on
leur vendre du e-learning, alors qu’ils n’ont pas de quoi se
payer le minimum, à savoir un ordinateur portable et une
connexion internet ?
Notre option serait
plutôt celle de la promotion d’une solidarité
pédagogique issue de la tradition française de
l’enseignement public.
Avec des logiciels
libres, il faut des documents libres. Une encyclopédie en
ligne gratuite certes ne fait pas une formation, mais une
encyclopédie accessible librement c’est déjà
une documentation de base avec laquelle on peut travailler.
Il faut bien sûr
pour avoir une véritable formation associer un
corps professoral et un corps de tuteurs locaux, indispensables.
Notre préoccupation est de savoir comment les nouvelles
technologies pourront aider au quotidien les étudiants
de nos universités d’abord mais également les
étudiants francophones dans le monde.
Une solidarité
internationale effective doit se dégager, dans le cadre d’une
coopération à la française, centrée
sur la qualité des échanges humains en présence
et à distance et en même temps fondée sur la
philosophie de la main ouverte et tendue vers ceux qui en ont
le besoin.
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Débat de Yaoundé : Programme complet (.pdf)
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