| intervention
du Paul-Gérard
POUGOUE Vice-recteur chargé de l’Enseignement et de la Professionnalisation, ancien membre du Conseil Scientifique de l’AUPELF-UREF lors
du débat La
Francophonie : l’une des réponses
à la mondialisation culturelle ?
organisé par le Forum permanent sur le pluralisme culturel à
Yaoundé le 28 avril 2008 Programme
(en .pdf)
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Que
peut évoquer
le thème : « La
francophonie
universitaire et scientifique » ? On peut aborder la
question de deux manières. Dans une première
approche,
la francophonie universitaire et scientifique met en exergue la
coopération scientifique francophone. Le bel exemple est
à
coup sûr l’AUF qui est l’un des
opérateurs de la
francophonie. Mais il y a aussi des établissements de
l’enseignement supérieur dans le cadre
communautaire, comme
l’Université Senghor
d’Alexandrie ; des centres de
recherches de renom, à l’instar de
l’IRD. Il y a aussi des
programmes particuliers, comme la bourse de formation
gérée
par l’Egide qui permet à de nombreux candidats de
terminer
leurs thèses de doctorat ou leurs travaux en vue de
l’HDR ;
la science en français dépend pour beaucoup
d’elle.
On
peut vraiment que la coopération scientifique francophone
existe. Il reste à l’intensifier et à
la financer à
meilleur niveau. S’agissant
particulièrement de l’AUF,
il faudrait accroître ses marges d’action, aller
au-delà
des campus numériques d’aujourd’hui,
créer une
véritable université virtuelle francophone.
On
peut avoir une autre approche de la question en partant de
l’analyse
des termes du thème dans leur ordre.
Considérons
d’abord la francophonie. Au cœur de celle-ci, on
trouve une
philosophie profonde marquée par deux mots :
Pluralité
et diversité.
Considérons
la suite, l’université et la science. Les deux
semblent a
priori refléter l’université. Mais,
vient à
l’esprit la nuance de
Hégel : « L’université
passe par le développement de particuliers ».
La
francophonie universitaire et scientifique apparaît
dès
lors comme une mise en garde, comme un défi :
l’universalité de
l’université et la science ne
sauraient se confondre avec l’uniformisation. Celle-ci
n’est pas
fatalité ; elle pourrait même
être un
appauvrissement. L’universel ne peut se construire
qu’avec des
particuliers.
Cette
approche du thème me semble plus porteuse
d’avenir. Une idée
structurante s’en dégage aisément. La
francophonie,
pour paraphraser Aimé CESAIRE à qui on ne peut
s’empêcher de penser en ce moment, n’est
ni «une
tour ni une cathédrale ». Oui
la francophonie
est une ouverture, une culture.
En
effet, depuis 1960, la francophonie, au-delà de la langue,
est
progressivement définie comme une communauté de
peuples
partageant certaines valeurs, à savoir un idéal
humaniste autour de la liberté, de
l’égalité,
de la solidarité, de la dignité humaine, mais
aussi un
idéal de métissage. La francophonie, insiste M.
Florian
ROMPRE, est un humanisme. Cette culture-là est une
espérance
dans un monde qui risque, en se globalisant, de se
déshumaniser.
A l’université, cette culture-là
imprime des
démarches scientifiques et de formation à
sauvegarder.
Il faut la sonder profondément et
scientifiquement. La
francophonie a effectivement besoin d’être
pensé et
faire l’objet de recherche. C’est
l’ambition des Chaires
Senghor « Francophonie et Mondialisation ».
A partir de cette expérience, l’une des
pistes majeures
d’avenir serait d’imaginer un Institut
Universitaire de la
Francophonie avec une double mission : une mission
de
sensibilisation et de perfectionnement aux enjeux de la francophonie
dans la suite de ce que faisait l’Institut des Hautes Etudes
Francophones de Chamarande dans les années 1990 ;
une
mission de réflexion et de recherche sur la francophonie et
les grands problèmes de notre temps en liens avec la
francophonie. Dans la réalisation de cette seconde mission,
l’Institut Universitaire de la Francophonie serait un haut
lieu
d’excellence où des chercheurs pourraient venir
pour des
séjours de 1 à 12 mois pour finaliser une
recherche ou
une thèse sur des questions les variées de la
francophonie.
De
plus, cette culture de francophonie doit irriguer à sa
façon
le réflexion même dans la quête fort
compréhensible de la professionnalisation de la formation
surtout en ces temps de passage au système LMD.
C’est donc
le lieu de souligner avec force
l’intérêt et l’urgence
de développer les centres et pôles
d »excellence
universitaires francophone, de soutenir, dans le cadre du LMD, des
filières francophones communes de formation,
singulièrement
la mise en place des Masters portés par plusieurs
universités. Pour réussir ce pari, il faudrait
alors
mettre en place des bourses de mobilités francophones de
type
ERASMUS.
Pour
être concret, tentons deux applications sur le terrain de
l’économie et du droit, par accoutumance
à
l’Université de Yaoundé II, lieu de
notre rencontre.
C’est
depuis 10 ans que l’on s’interroge sur la valeur
ajoutée
que la francophonie doit apporter à
l’activité
économique. On a alors aussitôt penser
à l’espace
économique francophone à construire et
à
consolider. Rappelons-nous de la notion de « préférence
francophone » soutenue en son temps par M.
Jacques
ATTALI. La francophonie universitaire et scientifique doit aider
à
aller plus lois dans cette quête, en
accélérant
et valorisant la recherche économique en français
et
autour de l’éthique francophone, en
approfondissant la
réflexion en vue de l’avènement
d’un véritable
espace économique francophone global ou régional
en
développant des programmes de formation et de recherche sur
l’entreprise francophone et le label francophone. Le
temps
n’est-il pas venu de créer une école
doctorale
francophone pour développer une solide réflexion
économique francophone ! De nombreux
thèmes
interpellent en effet : le commerce international, la lutte
contre la pauvreté, le commerce équitable, les
partenariats économiques, l’analyse
monétaire,
l’économie agricole, le développement
et
co-développement, etc. L’avenir de la francophonie
économique et de la francophonie des affaires
dépend
pour beaucoup de l’intensité et des
réflexions
francophones dans nos universités et unités de
recherche.
Le
droit n’est pas non plus à l’abri de la
machine
uniformisante. D’ailleurs, ces derniers temps, une certaine
école
affirme la supériorité supposée du
système
Common Law. Ce discours est relayé par les écrits
sur
le Doing buisiness, même si les dernières
productions
sont moins catégoriques et plus nuancées. Le
juriste
francophone est interpellé. C’est tout
l’enjeu d’un
droit francophone à développer et à
faire
rayonner. Oui, la notion de droit francophone a un sens. Dans la
vision francophone, le droit est avant tout une valeur ou plus
précisément un jugement de valeur. Le droit
n’est pas
une donnée neutre ; c’est un parti pris.
Le droit
axiologique, c’est-à-dire traduction des valeurs.
Le
droit n’est donc pas seulement un instrument ; la
norme va
au-delà de la règle pour traduire une opinion sur
les
choses et les personnes. Le droit, même le droit des affaires
et le droit économique, ne sauraient se mesurer à
l’aune de la seule efficience économique.
Même le
droit processuel ne saurait être étranger au souci
de
justice et d’équilibre. Ce serait donc une erreur
épistémologique grave que de prétendre
étudier
le droit avec une objectivité scientifique. Le droit
francophone, plus que tout autre système juridique met un
accent particulier sur les droits de l’Homme.
Plus
techniquement, la force du droit francophone est sa
prévisibilité,
partant, la sécurité qu’il
dégage. Cela tient
au procédé majeur de la codification, qui
n’est pas
une pétrification mais un ordonnancement raisonné
et
logique ; cela tient aussi à une institution
singulière,
le notariat, qui n’est pas un formalisme
sclérosant mais un
outil exceptionnel de cela sécurité juridique
tant
recherchée de nos jours. Il n’est pas alors
étonnant
que la codification et le notariat pénètrent de
plus en
plus d’autres systèmes juridiques, notamment le
système
chinois et le système de Common law.
Tout
cela montre l’identité propre du droit
francophone. C’est
une notion offensive pour le développement de la science du
droit et pour l’indispensable partage mondial des cultures
juridiques.
Le
temps n’est-il pas venu, pour la création
d’une école
de droit francophone, d’approfondir cette
réflexion
juridique, salutaire pour l’équilibre du monde !
Nous
sommes prêts en Afrique francophone d’apporter
notre part à
cet effort collectif de réflexion par des recherches sur
l’histoire du droit africain, le droit traditionnel
(coutumier)
africain, l’anthropologie juridique, la sous-famille du droit
africain dans le système juridique francophone, le droit
comparé africain, le droit uniforme dans le cadre de
l’Organisation pour l’Harmonisation en Afrique du
Droit des
Affaires (OHADA) etc.
Concluons
en trois mots. La francophonie porte un projet de
société
en proposant des réponses aux angoisses universelles sur le
destin de l’Homme et la destinée de
l’Humanité. L’approfondissement de ce
projet passe nécessairement par le
renforcement de la francophonie universitaire et scientifique. Alors,
c’est le troisième mot, on saisit
l’urgence de
l’investissement à faire dans
l’université et la
recherche, surtout dans l’espace francophone au sud du
Sahara, car
investir dans l’université c’est
projeter un avenir
meilleur.
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