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La Francophonie : l'une des réponses à la mondialisation culturelle? 

Présentation des débats 

par  Jean TARDIF, délégué général de PlanetAgora

lors du débat La Francophonie : l’une des réponses à la mondialisation culturelle ? organisé par le Forum permanent sur le pluralisme culturel
à Yaoundé
Programme (en .pdf)


Avant de présenter le cadre du débat d’aujourd’hui, je voudrais remercier ceux qui l’ont rendu possible.

D’abord M. le Ministre de l’Enseignement supérieur qui, en plus d’accorder son patronage à cette rencontre, nous fait l’honneur d’y participer pour nous présenter ses réflexions sur le thème de nos débats.

Mes remerciements s’adressent d’une façon particulière à M. Jean Tabi Manga, Recteur de l’Université Yaoundé 2, titulaire de la Chaire Senghor, qui s’est engagé dans ce projet dès que Michel Guillou, président du réseau des Chaires Senghor, lui en a parlé. Son efficacité dans la préparation d’une telle rencontre dans des délais très courts et avec des moyens limités, son aptitude à y intéresser des intervenants de grande compétence, la qualité de l’accueil et de l’organisation, doivent être salués comme la clé du succès espéré de notre rencontre.

Merci aussi à tous ses collaborateurs.

MERCI à Christian Philip qui a fait le déplacement comme le professeur Albert-Claude Benhamou, ainsi qu’à tous les intervenants qui ont accepté de confronter leurs analyses et leurs propositions sur des questions trop souvent considérées comme marginales. Merci à tous ceux qui y participeront activement.

1- Permettez-moi de situer rapidement le cadre de ce débat public

Il s’inscrit dans un processus engagé par PlanetAgora, une association internationale qui vise à susciter des débats publics sur les enjeux extra-nationaux, à la fois sur Internet et lors de rencontres comme celle-ci. La démocratie est indissociable des débats publics. Le Forum permanent sur le pluralisme culturel est soutenu notamment par l’OIF dans des conditions qui le laissent entièrement libre de la conduite des débats dont la légitimité repose entièrement sur la qualité de ses analyses et de ses propositions. M. A. Diouf a d’ailleurs participé à l’ouverture du débat analogue qui s’est tenu à Paris le 21 mars dernier.

Cette série de débats se situe dans la perspective du Sommet de la Francophonie qui se tiendra à Québec en octobre 2008. Il suit ceux de Bucarest, Montréal et Paris et précède celui de Lyon. Chaque débat cherche à associer les catégories d’acteurs concernés par ces enjeux : pouvoirs publics, acteurs civiques et sociaux, entreprises et experts. Il ne s’agit donc ni d’un débat académique ni d’une rencontre officielle. On cherche à y croiser les points de vue des administrations mais aussi des experts et des praticiens.

Au terme de cette rencontre, chaque intervenant est invité à rédiger une courte note qui alimentera la suite des discussions sur le site internet du Forum, d’ailleurs ouvert à toutes les contributions. Un document synthèse sera établi et présenté aux organisateurs du Sommet de Québec ainsi qu’au Secrétaire général de la Francophonie. On espère apporter ainsi une contribution substantielle à la réflexion sur la Francophonie face aux enjeux actuels et surtout formuler des propositions à la fois ambitieuses et pragmatiques qui contribueront à enrichir le Sommet et à en faire non seulement un événement médiatique réussi mais surtout l’occasion d’engager la Francophonie dans les actions communes indispensables pour relever les défis de la mondialisation culturelle. Le débat de Yaoundé devrait permettre d’introduire une perspective africaine actualisée.

Le thème de cette série de débats est formulé de façon interrogative : La Francophonie, l’une des réponses à la mondialisation culturelle ? La réponse n’est pas fournie par le passé. Elle n’est pas forcément positive. Elle ne peut être décrétée. Elle déborde les politiques nationales. Elle doit être élaborée en partant des enjeux du monde actuel. Il s’agit donc moins de s’interroger sur la Francophonie comme une donnée ou encore sur sa dimension institutionnelle qui polarise souvent l’attention des diplomates, -- on a pu le constater récemment à propos de TV5 – mais plutôt sur sa raison d’être face aux défis actuels, sur son cœur de métier. Pouvons-nous apporter des réponses efficaces aux problèmes qui nous interpellent dans ce cadre spécifique qui n’est ni celui de l’ONU, de l’OMC ou des organisations régionales ?


2.- Permettez-moi d’expliciter quelques aspects du questionnement proposé avant que chacun n’apporte sa contribution à propos du sujet de chaque table ronde

Serions-nous réunis aujourd’hui autour de questions marginales alors que tant de besoins fondamentaux, la faim, la santé, la paix, etc. ne sont pas satisfaits ? Si la Francophonie suscite si peu d’intérêt alors même que s’agrandit le cercle de ses membres, est-ce parce qu’elle serait une affaire ringarde, une « lumière d’étoile morte » comme le soutenaient des écrivains dans une tribune du Monde en mars 2006 ? Le dernier sommet francophone de Bucarest a suscité très peu d’échos, comme d’ailleurs tous les Sommets, - y compris le G8 - qui ne font plus guère recette : celui de Québec sera-t-il davantage qu’un événement médiatique réussi ? Si la Francophonie n’a ni la vocation ni les moyens de s’occuper de tous les problèmes du monde, quel doit être son projet politique s’il veut être à la fois pertinent et efficace ? Le monde perdrait-il quelque chose d’essentiel si elle n’existait pas ?

Je soumets à discussion l’idée suivante : la mutation que constitue la mondialisation met toutes les organisations, publiques et privées, au défi de se redéfinir, comme on le voit pour les entreprises ou pour le système international dont la crise ne peut être niée. Celles sans raison d’être claire et sans cœur de métier lié aux enjeux stratégiques actuels sont condamnées à devenir insignifiantes sinon à disparaître. Or, la raison d’être de la Francophonie tient à son fondement linguistico-culturel. Pour prendre la Francophonie au sérieux, il faut d’abord prendre la mesure de l’importance stratégique des enjeux de la mondialisation culturelle. C’est à cette condition qu’on pourra voir si la Francophonie peut représenter un projet stratégique avec un cœur de métier au lieu de se disperser sur des enjeux sans doute importants qui ont une incidence sur les parlants-français mais sans qu’elle ne puisse y jouer un rôle déterminant.

Il y a d’innombrables façons d’aborder les questions soulevées aujourd’hui. Pour tenter de favoriser la convergence des réflexions et des propositions, les intervenants ont été invités à prendre comme point de départ commun un « papier-martyr » volontairement provocateur. J’en évoque quelques points.

D’abord un constat : le monde ne tourne pas autour de la Francophonie.

Dès lors, il importe d’abord de prendre la mesure des enjeux stratégiques actuels et d’identifier la nature et l’importance de ceux qui concernent de façon spécifique les parlants-français – puisque c’est à ce titre que les membres de la Francophonie ont choisi de se retrouver dans ce cadre. Nous y reviendrons dans la première table ronde. Prenons garde de ne pas céder à la facilité en parlant de mondialisation culturelle sans préciser la nature et la portée de ce phénomène. Si l’on parvient à identifier clairement les enjeux qui en découlent et à montrer comment ils affectent toutes les sociétés et toutes les cultures, on aura plus de chance de voir à quelles conditions la Francophonie comme projet politique peut – ou non – jouer un rôle pertinent, significatif et efficace.

La même remarque s’applique à la Francophonie dont les conceptions sont tellement diverses qu’on peut se demander s’il ne s’agit pas d’une auberge espagnole…

Qu’est-ce qu’un Francophone ? Pour un Camerounais ? Pour un Vietnamien ? Pour un Français ? Pour un Québécois ? ….

Qu’est-ce que la Francophonie ? Question faussement simple. Une vague nébuleuse constituée par les locuteurs du français ? Union, communauté, alliance ? Une aire d’influence qui tenterait de dissimuler son déclin en s’élargissant à tout prix ? Une Organisation internationale comme les autres ? Un petit guichet d’aide ? La dernière table ronde abordera cette question en partant du concept original d’acteur géoculturel qu’il faudra expliciter. Mais posons la question autrement : le français a-t-il un avenir comme langue internationale sans une Francophonie dynamique animée par plusieurs pôles actifs ? Est-ce possible sans une organisation dont le cœur de métier soit axé en priorité sur les défis qui concernent les parlants-français et qu’aucun pays n’est en mesure de relever seul ?

Il n’y a pas de Francophonie viable sans la France. Quelle est la conception française de la Francophonie ? Sa politique internationale lui accorde-t-elle une importance comparable à l’Union européenne ? C’est avec un grand intérêt qu’est analysé le discours consacré par M. Sarkozy à la Francophonie, mais aussi ce qui est envisagé pour TV5. Tout ce que la France pourra faire en termes de politique nationale et dans ses relations bilatérales et qui peut renforcer le français et promouvoir sa culture sera sans doute salué comme un apport indispensable à la Francophonie. Peut-on penser que cette remarque de Régis Debray traduit bien une perspective française : « la francophonie fut un beau projet mondialiste né à la fin des années 60 et qui en a rencontré un autre sur son chemin – l’Europe industrielle et financière. Le pot de terre s’est brisé contre le pot de fer. » ?

Mais, comme toute entité multilatérale, la Francophonie ne peut être le simple prolongement de la politique de l’un de ses membres ni la simple juxtaposition des intérêts et des politiques de chacun. Sa raison d’être et son utilité tiennent à sa capacité de mobiliser des ressources au service de l’intérêt commun clairement défini dans ce cadre d’action spécifique. Sa force repose donc sur le dynamisme organisé de plusieurs pôles actifs et sur leur volonté d’œuvrer ensemble pour relever les défis qui les concernent comme parlants-français.1

Il y a une façon simple de dépasser les analyses théoriques et les discours incantatoires. En termes politiques concrets, la Francophonie comme projet, doit être définie en partant de la question politique première : que voulons-nous faire ensemble, dans ce cadre, pour relever les défis qui concernent les parlants-français et qu’aucun pays ne peut relever seul. Et dont nulle autre organisation ne s’occupera à sa place. Ne faudrait-il pas inscrire cette question comme référent explicite et récurrent de tous les Sommets et de toutes les conférences ? J’en fais la proposition.

Cette question conduit forcément à identifier les défis spécifiques qu’il importe d’aborder dans le cadre de cette alliance.

D’innombrables défis concernent la planète et ses habitants : l’environnement par exemple…

D’autres concernent l’humanité : paix, démocratie, droits de la personne, développement, solidarité, santé, les échanges économiques…

D’autres concernent les Africains,les Européens, les Asiatiques, ….


Quels sont les défis qui concernent les parlants-français comme parlants-français ?

A cet égard, certains concernent les individus ou les pays concernés. D’autres débordent le cadre de relations bilatérales et appellent des actions communes pour que cette langue, lien entre ceux qui choisissent de collaborer dans ce cadre, soit une langue utile dans le monde qui vient (et non seulement pour ceux dont elle est la langue maternelle).

4 pistes pour explorer de façon concrète le développement de ce projet politique :

1- La Francophonie peut-elle faire d’une langue partagée l’instrument favorisant la création et la diffusion d’œuvres interculturelles et transculturelles de qualité, reflétant et illustrant sa diversité, une aire d’interactions cet d’échanges culturels privilégiés fondée sur l’échange équitable et donc la réciprocité ? Peut-elle compter à cet égard sur des industries créatives et culturelles performantes, capables de tenir leur rang dans la compétition planétaire ?

2- Que voient, qu’entendent, que lisent les Francophones les uns des autres ? Pour être davantage qu’un projet inter-étatique (ou bureaucratique) et engager les peuples qui veulent en faire partie, les parlants-français doivent être davantage présents les uns aux autres, grâce notamment aux médias. TV5 peut-elle développer son originalité comme chaine généraliste multilatérale qui ne se limite pas aux rediffusions d’information mais suscite et diffuse des productions de tous ses partenaires sur une base de réciprocité minimale ? Les médias privés veulent-ils assumer leur responsabilité d’acteurs géoculturels et contribuer à l’émergence d’un autre modèle en assurant la présence régulière de productions de tous les francophones ? Des formules comme ARTE, Courrier international ou le réseau de radios européennes (Euronet) récemment lancé par l’Union européenne peuvent-elles constituer des pistes de développement transposables pour la Francophonie ?

3- Comment espérer que ceux dont le français n’est pas la langue maternelle, continueront de vouloir l’apprendre s’il devient d’utilité marginale dans les secteurs d’avenir comme la science, la technique et la communication ? Que devons-nous faire ensemble pour que le français puisse tenir sa place dans les études avancées et dans les publications qu’Internet pourrait affranchir au moins partiellement de l’hégémonie des revues anglo-saxonnes?

4- Enfin, puisqu’aucun pays n’est en mesure de relever seul les défis qui concernent les parlants-français, comment organiser les réponses à la mondialisation culturelle sans réunir les ressources et mettre en place des réseaux autour d’un cœur de métier clairement défini : celui d’acteur géoculturel ? La Francophonie : une organisation à tout faire OU centrée sur un cœur de métier qui découle de son caractère d’entité à fondement linguistico-culturel ?

C’est dans une perspective à la fois stratégique par l’importance des enjeux, politique par la nature de l’action à engager qui ne concerne pas seulement les gouvernements, et pragmatique par le besoin de relever des défis qui n’ont rien d’abstrait, que se situe notre débat.

La mondialisation n’est pas une fatalité. La Francophonie n’obéit à aucune nécessité.

Face aux défis actuels, nous ne sommes pas condamnés à réussir. L’avenir de parlants-français dépend de leur capacité à prendre conscience du monde tel qu’il change et de leur volonté d’engager les actions communes requises pour relever les défis communs qui se présentent à eux à ce titre. N’est-ce pas en concentrant ses trop faibles ressources sur son cœur de métier, que la Francophonie pourra s’affirmer comme une organisation crédible, efficace qui renforce le potentiel de chacun de ses membres ? C’est à la condition de s’ancrer sur son fondement d’aire linguistico-culturelle qu’elle pourra traiter AUSSI les questions qui conditionnent l’avenir des parlants-français en les abordant en fonction de son cœur de métier.

C’est à cette condition qu’au lieu de devenir une «nébuleuse qui aurait vocation à la dilatation» (H. Védrine sur l’Europe) ou d’élargir «l’aire de coexistence des ignorances mutuelles», la Francophonie pourra remplir le rôle original que nulle autre organisation ne peut jouer à sa place. Ne fuyons pas nos responsabilités en croyant trop facilement qu’il en est déjà ainsi. Le français comme langue partagée nous offre la chance de construire un AUTRE modèle d’interactions humaines fondé sur l’ouverture maîtrisée et la réciprocité.


La Francophonie, une affaire de cœur, une entreprise de raison, un projet d’avenir !

NOTES :

1 Ceux qui doutent de l’importance des facteurs linguistiques et culturels dans la mondialisation auraient intérêt à réfléchir à ce qui est entrepris encore aujourd’hui pour promouvoir l’anglais devenu « deuxième langue de tout le monde » et qui semble indétrônable comme langue de la mondialisation (Courrier international, 23/04/2007)

2 illustrations récentes :

M. Tony Blair qui, le 12 janvier dernier, a suscité les applaudissements nourris d’une assemblée politique à Paris en minimisant les différences entre la France et la Grande Bretagne et en ajoutant avec cet humour qui enveloppe souvent une dure pointe de vérité : « Qui sait si nous ne partagerons pas un jour la même langue ? », sans avoir à préciser laquelle…

Et son successeur, M. Gordon Brown, qui vient d’annoncer (BBC News 17.01.08) des moyens importants (+750 000 enseignants en Inde sur 5 ans !) pour étendre l’enseignement de l’anglais – langue qu’on croyait pourtant triomphante ! – afin que « personne, aussi éloigné et aussi pauvre soit-il, ne soit privé de la chance d’apprendre l’anglais ».



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