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La Francophonie comme acteur géoculturel

intervention de René SADI, Sherpa camerounais

lors du débat La Francophonie : l’une des réponses à la mondialisation culturelle ? organisé par le Forum permanent sur le pluralisme culturel
à Yaoundé
Programme (en .pdf)

Au nom du Président de la République, son Excellence Paul BIYA que j’ai l’honneur de représenter auprès de l’Organisation Internationale de la Francophonie, permettez moi d’exprimer mes remerciements aux initiateurs de ce forum. Remerciements d’abord pour le choix du Cameroun en vue d’abriter ces assises qui revêtent pour tous un intérêt évident.

Remerciement aussi pour l’opportunité qui m’est offerte de prendre la parole à cette occasion en vue de partager avec les éminents experts et universitaires ici présents, quelques réflexions sur le devenir de l’espace culturel mondial et la place de la Francophonie dans cet espace.

Parler de la Francophonie comme acteur géoculturel, c’est, sans conteste, soulever une préoccupation mondiale, dont la portée thématique va très loin au- delà du sens premier qu’on peut accorder au concept de culture. Car, les problèmes sous-jacents à cette thématique sont à la fois économiques, stratégiques, sociaux et j’en passe.

La « géoculture » actuelle est forcément marquée par la mondialisation, caractérisée par l’internationalisation des échanges culturels voire une standardisation grandissante des cultures et la tendance à la marchandisation des produits culturels.

De surcroît, comme on le sait, ces échanges s’opèrent dans un environnement de déséquilibre des forces. Qu’il s’agisse des produits cinématographiques, du livre, de la presse, des langues, des arts, le marché des produits culturels dans l’environnement capitaliste tend à implanter la domination culturelle des fournisseurs les plus forts au détriment des plus faibles et, au bout du compte, à consacrer bon gré mal gré l’uniformatisation de la culture et sans doute, par là même, un processus de paupérisation du patrimoine culturel universel.

Le risque majeur d’une telle situation est, bien sûr, la marginalisation voire la disparition des cultures supposées les moins « compétitives », notamment celles des pays du Sud qui résistent d’autant moins aux assauts culturels qu’elles n’ont ni des moyens de protection ni des canaux de promotion comparables et conséquents.

Il va sans dire que si une telle crise de la culture n’a pas encore atteint son paroxysme, la réalité de la situation actuelle n’en est pas moins inquiétante.

En effet :

  • Comment expliquer que, dans le monde, deux pays (les Etats-Unis et l’Inde en l’occurrence) se partagent plus de 50 % de la production cinématographique, et que l’Afrique soit quasi absente de ce marché ?

  • Comment concevoir que les Arabes ne produisent que 1 % des livres dans le monde ?

  • Est-il profitable à l’humanité que 90 % des langues soient absentes de l’Internet ?

Bien plus loin, les inégalités générées par le capitalisme culturel favorisent çà et là dans le monde, le développement des phénomènes tels que les replis identitaires voire des extrémismes de tout ordre. Il me semble qu’aucune Nation n’a intérêt à ce que cet état de choses s’aggrave, car personne n’est à l’abri des conséquences qui en découleraient, notamment sur le plan de la sécurité et de l’équité internationales.

Dès lors, la problématique qui interpelle l’ensemble des nations du monde est manifestement celle de savoir comment échapper aux diverses menaces du capitalisme culturel et sauver le patrimoine culturel mondial ?

La question est assurément d’importance, elle interpelle toutes les Nations en proie aux effets de la mondialisation culturelle et donc, plus spécifiquement la francophonie, comme acteur géoculturel.

En effet, en tant qu’organisation dont la vocation repose sur la promotion de la diversité et du dialogue des cultures, la Francophonie s’assigne et se voit assigner une lourde mission, mais une mission à tout le moins nécessaire : celle d’être un acteur de lutte contre les effets néfastes de la mondialisation culturelle capitaliste.

Pour cela, il convient de souligner que la Francophonie bénéficie de nombreux atouts :

  • C’est un vaste ensemble regroupant plus de cinquante Etats membres et constituant ainsi une force politique que le monde ne saurait ignorer ;

  • C’est un espace géoculturel implanté aux quatre coins de la planète et donc, capable d’assurer sa visibilité dans la quasi-totalité des régions du monde ;

  • C’est une famille composée d’une grande diversité de cultures, quand on sait qu’à travers les cinq continents, plus de 200 millions de francophones parlent généralement deux, trois voire quatre langues et appartiennent à plusieurs entités culturelles à la fois, dont (la synthèse constitue finalement leur véritable identité.

C’est dire que dans la sphère géoculturelle mondiale, la Francophonie aujourd’hui se présente comme un acteur qui compte.

Elle compte :

  • Par les institutions qu’elle fédère (les Etats membres et ses propres institutions internes).

  • Par les hommes et les femmes qui constituent cette grande famille ;

  • Par la force de ses idées, lesquelles affirment avec force le droit à l’existence et à la dignité pour chaque culture du monde.

  • Elle est aussi, bien évidement, un acteur qui compte, par ses importantes ressources économiques.

Dans cette logique, l’action menée jusqu’à ce jour par la Francophonie comme acteur géoculturel mérite d’être soulignée et surtout saluée.

Le citerai, par exemple, l’initiative historique qui, depuis la déclaration de Cotonou adoptée lors de la conférence ministérielle sur la Culture en juin 2001, a abouti à l’adoption d’un instrument juridique international sans précédent sur la diversité culturelle. Car fau-il le rappeler, c’est bien grâce à la forte diplomatie de la Francophonie que la Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles a été adoptée le 20 octobre 2005.

Il s’agit d’un instrument à la fois juridique, politique et géostratégique capable de soutenir considérablement le combat pour la cohabitation équitable des cultures et des peuples.

L’action de la Francophonie dans le domaine de la culture universelle s’est également traduite par la promotion d’un partenariat équitable et raisonnable entre les langues. D’où le développement, au sein de l’Organisation, du concept pertinent de langues partenaires, à côté du Français reconnu comme instrument fédérateur majeur de la famille francophone.

On sait que, depuis quelques années, la Francophonie œuvre pour se décliner à travers les autres langues du monde, donnant ainsi une véritable leçon de partage et de solidarité.

Il convient également de souligner la très remarquable action de diffusion des diverses cultures francophones par des opérateurs de l’OIF comme la chaîne de télévision TV5 et les autres outils de communication de la Francophonie.

De même, avant moi, les intervenants de l’Atelier No 3 ont mis en lumière la contribution de la Francophonie dans le domaine de la formation universitaire, notamment à travers l’Agence universitaire de la Francophonie.

En donnant la possibilité à la jeunesse des divers pays membres d’accéder aux savoir du monde tout en y apportant leurs propres expériences culturelles, la Francophonie contribue, par là également, à la promotion d’une véritable diversité culturelle dans le champ scientifique, celui là qui, sans doute, est le plus à même de soutenir et traduire durablement dans la réalité un tel idéal de diversité.

Toutefois, la tâche reste énorme, notamment lorsqu’on sait que les forces adverses de la diversité culturelle n’ont pas véritablement reculé. La Francophonie nous semble donc légitimement faire l’objet d’un certain nombre d’attentes nouvelles spécifiquement politiques.

L’une de ces attentes concerne l’appui des Etats à l’élaboration des politiques culturelles. De fait, les Etats membres ont aujourd’hui besoin de ressources stratégiques et institutionnelles pour projeter leurs cultures dans l’avenir et préparer véritablement celle-ci à entrer dans le marché humanisé de la mondialisation culturelle, celui du « donner et du recevoir » pour reprendre l’expression de Léopold Sédar Senghor.

La deuxième attente majeure concerne, à notre avis, la mobilisation en vue de la ratification de la Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles.

Car, comme l’a si bien souligné le Secrétaire Général Abdou Diouf dans une Déclaration peu après l’adoption de la Convention de l’UNESCO, «la mobilisation internationale ne doit pas s’arrêter à cette victoire. Il y va de notre intérêt à tous que (…) la ratification soit la plus large possible, assurant une répartition par zone géographique et linguistique représentative de la réalité internationale. »

Je citerai enfin, comme troisième attente majeure mais sans être exhaustif, la nécessité d’apporter un soutien accru aux politiques des industries culturelles, à travers notamment les fonds d’édition, les festivals, les fonds de production cinématographique. L’intérêt direct d’une telle action serait déjà de donner une plus grande visibilité à la Francophonie, dans un contexte ou la concurrence des institutions et des espaces culturels se fait chaque jour de plus en plus âpre.

Ces conditions remplies, la Francophonie pourra, à n’en pas douter, prendre toute sa part dans la lutte salutaire pour la diversité culturelle et s’affirmer de manière plus visible et résolue comme un acteur géoculturel majeur incontournable dans le monde.

Mais, la Francophonie ne le sera davantage aux yeux de tous que si elle gagne le Pari de son appropriation par tous les peuples qui s’en réclament ou qui s’y identifient. En d’autres termes, il faut œuvrer avec plus de conviction à fortifier le sentiment d’appartenance à une entité dont l’unicité et l’identité seront fondées non pas seulement sur un partenariat voire une symbiose des cultures appréciées, valorisées et vécus par tous, au Nord comme au Sud, et appelés à témoigner de sa diversité.

Il faut davantage donner aux concepts d’échange et de dialogue, aux idéaux de solidarité et d’équité, aux élans de partage et de complémentarité, un contenu, une substance, une consistance qui affirment et confortent un vouloir-être et un vouloir-agir ensemble.

Je suis enclin à penser que c’est à ce prix que va éclore, s’épanouir et s’affirmer, et ce, pour donner plus de force et d’efficacité à notre revendication identitaire commune, cette Francophonie des peuples qui demeure dans les limbes, mais que nous voulons construire et appelons instamment de tous nos vœux.

Pour conclure, permettez-moi de formuler le vœu que les échanges issus de ces assises trouvent un écho favorable lors du prochain sommet de la Francophonie à Québec au Canada, et permettent d’effectuer des avancées réelles sur le terrain de la construction d’un espace culturel mondial humanisé.

En débattre sur le FORUM »

Débat de Yaoundé :   Programme complet (.pdf)

Autres interventions :

Albert-Claude BENHAMOU : La Francophonie numérique
Albert-Claude BENHAMOU : TICE, enseignement supérieur et éthique
Justine DIFFO TCHUNKAM : Le numérique francophone
Gervais MENDO ZE : la Francophonie des médias
Christian PHILIP : l'une des réponses à la mondialisation culturelle?
Paul-Gérard POUGOUE :  la Francophonie universitaire et scientifique
Jean TABI MANGA :  la corps de métier et la magistrature d'influence

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